Maxence Carsana © DR

Restaurer le lien hommes-femmes : entretien avec le psychologue Maxence Carsana

Maxence Carsana vient de publier un essai pour rétablir de justes relations entre les hommes et les femmes. Point de vue d’un jeune psychologue.

La Nef – Vous entendez notamment « décrire le ressenti de la génération Z » (celle née entre 1995 et 2010.) dans leur rapport à l’autre sexe et à l’amour : pourquoi est-il devenu nécessaire de faire ce travail ?
Maxence Carsana – Les indicateurs de bien-être sont en baisse, le sentiment de solitude progresse, les contenus sur l’amour fleurissent sur les réseaux sociaux où chaque sexe est vu comme responsable de la situation. Il y a une raison à cette demande. Cette génération vit les mêmes problèmes que les précédentes mais dans un contexte plus difficile : leur compréhension des attentes de l’autre sexe est biaisée par un idéal d’égalité qui en vient parfois à nier les différences ; la raréfaction des occasions de rencontres spontanées entraîne une tentation de repli sur des solutions numériques ; et l’abondance illusoire d’autres options retarde le moment de l’engagement.

Comment « un certain féminisme revanchard travaille[-t-il] main dans la main avec un certain masculinisme agressif » (p. 9) pour éloigner hommes et femmes ?
Chaque camp possède son scénario d’une société totalitaire où les interactions sociales sont sous-tendues par des rapports de domination invisibles, sauf pour celui qui a accès à un « savoir » particulier. La codification des relations, notamment par la galanterie ou le mariage, serait une norme imposée pour l’exploitation d’un sexe par l’autre. Les hommes seraient incités à donner sans recevoir, « sans raison », et les femmes seraient incitées à « tomber dans le piège » d’une relation durable qui serait par définition à leur détriment. Rien n’est gratuit dans cet univers et tout attise le soupçon. Difficile pour l’amour, qui implique la vulnérabilité, de prendre sa place.

Quelles sont, pour vous, les véritables raisons qui fondent les taux de natalité actuellement en berne ?
Les facteurs habituellement cités (logement, salaire, densité de population, peur de l’avenir, etc.) ont un rôle très important mais ne permettent pas de saisir pourquoi des pays aux cultures, religions et situations économiques bien différentes vivent pourtant le même problème. Je crois que nos instincts sont en décalage avec notre environnement moderne (ce que l’on nomme un mismatch évolutif). La reproduction humaine n’est pas qu’un choix rationnel et repose sur des mécanismes que l’on peut perturber. Nous cherchons avant tout le plaisir, le statut social et le prestige qui nous permettent d’avoir plus de choix sur le « marché » amoureux. En poursuivant ces buts par le passé, l’arrivée d’un enfant finissait bien par mettre fin à notre quête. Aujourd’hui, via la contraception et les technologies de communication, il est possible de repousser indéfiniment la fin naturelle de nos instincts et de poursuivre de manière stérile ces signaux. Suivant les dispositions de notre personnalité, nous ne serons pas tous touchés de la même manière. Ceux pour qui la parentalité représente un appel plus fort que d’autres sources d’épanouissement continueront comme avant. Les autres se poseront la question de leurs priorités. Ce qui explique pourquoi les aides sociales n’aident pas à passer de zéro à un enfant puisqu’il s’agit d’un choix de vie. Il vaudrait mieux aider les individus déjà engagés à avoir un enfant supplémentaire pour modérer la chute. Notre vision est aussi biaisée par le baby-boom qui est le standard des débats actuels alors qu’il est une parenthèse. La natalité décline depuis plus d’un siècle avec l’amélioration des conditions de vie. Nous ne faisons que reprendre le cours « normal » des choses mais dépassons un seuil aux conséquences potentiellement importantes pour la société.

Quel glissement a eu lieu dans la vision du mariage ?
Le mariage ne représente plus un serment avec ce que cela implique de sacrifices dans les moments difficiles. L’engagement vient lorsque l’on est certain de ne plus changer d’avis. L’étrange conséquence de cette nouvelle vision, c’est qu’avoir des enfants semble moins engageant que de faire un serment public, comme si fonder un foyer était une décision révocable à tout moment. Ce qui montre que le mariage est indirectement surinvesti : on le considère si important que l’on ne veut plus prendre le moindre risque avec lui. Le mariage veut désormais dire « j’ai eu la vie que je voulais et j’ai trouvé mon âme sœur », et non plus « je m’engage à vouloir en priorité le bien de l’autre ».

La Gen Z, écrivez-vous, reçoit ses conseils de parents qui appartiennent à la génération ayant le taux de divorce le plus élevé : quelles en sont les implications ?
Je souhaitais contester l’idée que tout allait bien jusqu’à ce qu’arrive une « génération malade ». La Gen Z est une continuité d’un mouvement d’atomisation sociale datant de plusieurs décennies. Lorsque vous montez la température, il arrive un stade où l’eau commence à bouillir. Les générations précédentes s’étonnent du manque d’engagement des jeunes, mais c’est un choix « raisonnable » : s’il est attendu pour eux que l’autre parte, à quoi bon construire ? Autant ne pas mettre des enfants innocents au milieu ! Ces jeunes sont nombreux à avoir vécu cette banalisation du divorce en voyant des adultes, qui n’ont pourtant pas eu leur socialisation perturbée par les réseaux sociaux, se séparer pour « leur propre bien ». Comment leur reprocher d’avoir des difficultés alors que les tentations sont encore plus grandes ? D’autant plus que les parents vieillissants veulent de moins en moins s’investir auprès des éventuels petits-enfants, au nom de leur tranquillité. Sans guides, ni sages, vers qui se tourner ? Internet devient le premier conseiller.

Entre quelles injonctions contradictoires les jeunes hommes sont-ils pris aujour­d’hui, rendant plus difficile d’apprivoiser sainement leur masculinité ?
Les jeunes hommes sont éduqués dans le sens d’une déconstruction de leur masculinité mais sont sanctionnés sur le marché amoureux lorsqu’ils manquent des attributs « classiques » de la masculinité. Cela fabrique une dissonance cognitive : pourquoi ai-je besoin de prouver quelque chose pour être digne d’amour alors que l’on m’explique qu’il n’y a pas de différence entre les sexes ? Notre époque est ambivalente à ce sujet et n’ose pas dire que l’essence de la condition masculine est toujours omniprésente : est masculin celui dont l’identité repose sur une mise à l’épreuve. Le jeune homme n’est validé qu’en tant qu’il coche les cases d’un idéal plaqué sur lui, qu’importe que cet idéal soit progressiste ou conservateur. Il envie la condition féminine qui peut se contenter « d’être » pour recevoir de l’attention (sans se rendre compte des problèmes spécifiques à cette situation). Ce qui pousse à adopter une stratégie « entière » : assumer les inconvénients en espérant au moins récolter les avantages. Cela donne des jeunes hommes avec un fonctionnement clivé : ils alternent entre une hyper-soumission (susceptibilité, fuite, anxiété) qui donne de grands enfants et une hyper-domination (agressivité, pression exercée sur l’autre, chantage) qui donne des machos. Ils ont du mal à croire en la possibilité de plaire sans stratégie.

« Le plus grand problème des jeunes femmes aujourd’hui est que personne ne souhaite être honnête avec elles » (p. 165) : expliquez-nous cela.
Il y a aujourd’hui une difficulté à reconnaître aux jeunes femmes leur envie de plaire et de trouver leur bonheur dans une certaine dépendance à une autre personne. Nous sommes passés d’un temps où leur sexualité était taboue à un temps où leurs sentiments amoureux sont un tabou. Dépendre d’un autre, particulièrement un homme, pose problème au point de voir une emprise dans l’attachement amoureux ordinaire. Si encore cette situation amenait à plus de sagesse sur les risques de l’amour ! Mais elle ne fait qu’augmenter l’anxiété et la suspicion sans pour autant les protéger des hommes malveillants. Elles passent du statut d’éternelles mineures à celui d’éternelles victimes sans que l’on leur donne les outils d’une véritable responsabilité.

Vous dites que dans la construction de la vie amoureuse, le véritable danger actuel vient « de l’illusion que la majorité a d’avoir le temps » : expliquez-nous cela.
Notre fenêtre de fertilité n’a pas bougé alors même que nous accumulons les domaines de vie à investir : voyages, aventures sentimentales, carrière, etc. Trouver la bonne personne prend du temps et demande de penser stratégiquement plusieurs années en avance : entre la rencontre, la stabilisation du lien et l’arrivée d’un enfant, chaque relation absorbe plusieurs années de vie. En cas d’échec, il faut panser nos blessures avant de reprendre sa recherche. Si l’objectif est d’avoir le projet familial en route autour de la trentaine, l’individu moyen aura entre une et cinq chances de fonder une relation durable en étant sérieux dès le début, ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui.

Propos recueillis par Élisabeth Geffroy

  • Maxence Carsana, Hommes femmes. Sortir des idées toxiques. Mémo pour la génération Z, Salvator, 2025, 224 pages, 18,90 €

© La Nef n° 387 Janvier 2026