Dans deux livres importants, l’historien et sociologue Yann Raison du Cleuziou publie un choix de textes et retrace le parcours du dominicain Serge Bonnet, contemporain et analyste de l’effondrement de la pratique religieuse dans les années 1960. Il pointe le mépris d’alors pour le catholicisme populaire.
Le catholicisme s’est effondré en France, à la fin du siècle dernier : c’est un constat indéniable. Pourquoi a-t-on alors quitté en masse les bancs de l’église ? Pour ce qui est des causes dites internes, un conflit d’interprétation oppose habituellement ceux qui pensent que ce départ est dû au renoncement aux disciplines religieuses, à la perte du sens du péché et du salut, et ceux qui mettent en cause une résistance trop grande à l’émancipation individuelle, en premier lieu sur le plan de la morale sexuelle. Mais il pourrait être opportun de déplacer la focale, comme le propose Yann Raison du Cleuziou : « Ceux qui sont restés se déchirent pour parler au nom de ceux qui sont partis. » Car ce détachement populaire a été silencieux, inconscient, à la fois suscité et invisibilisé par l’indifférence.
Dans son livre Vers une Église sans peuple ? (1), l’historien et sociologue propose une contribution majeure à la compréhension de cette rupture sans précédents, en analysant les débats autour du catholicisme populaire, à travers un des principaux penseurs de cette rupture : Serge Bonnet (1924-2005) – étant entendu qu’il est ici défini comme populaire le catholicisme dont les valeurs et rituels ont une double fonctionnalité, religieuse et sociale. L’itinéraire et la pensée de ce dominicain constituent un poste d’observation privilégié d’une telle mutation, caractérisé par sa « multipositionnalité » selon l’auteur : à la fois prêtre et sociologue au CNRS, virulent polémiste et savant érudit, mêlant réflexion pastorale personnelle et analyse scientifique quantifiée.
Avant de se faire le défenseur du catholicisme populaire et d’adopter une position plus critique envers certains traits de sa génération, Serge Bonnet a d’abord été un prêtre en symbiose avec les évolutions du clergé de son temps. « Ce n’était pas la foi qui était dans notre génération à la racine de nos vocations, mais le désir d’être militant, d’être prêtre pour être totalement militant », confie-t-il en 1974 ; le modèle de l’aumônier d’Action catholique remplace alors celui du curé. En 1956, Bonnet se montre favorable à un projet architectural avant-gardiste dans le style du Corbusier, à Saint-Rouin, dans la Meuse, alors même que la population locale y est hostile. À cette occasion, il publie une histoire de cet ermitage et de son pèlerinage, étudiant ainsi les manifestations de la piété populaire. Recruté par la suite au CNRS en 1961, il est assigné par les Dominicains à Longwy et y prépare une thèse de troisième cycle de sociologie sur les ouvriers lorrains, soutenue en 1965.
L’essor de la sociologie pastorale
Ce travail le place dans le sillage d’une discipline en plein essor, dans l’après-guerre, la sociologie pastorale. Ses représentants les plus éminents en sont alors le chanoine Boulard, cartographe de la pratique religieuse en France, et Gabriel Le Bras, théoricien des cercles concentriques de la pratique religieuse – des dévots aux conformistes saisonniers, en passant par les messalisants et les pascalisants. Depuis le livre des abbés Godin et Daniel, France, pays de mission ? de 1943, le thème de la déchristianisation s’est imposé jusqu’à être à l’ordre du jour de l’assemblée plénière de l’Église de France, de l’ordre des dominicains, ou encore d’un colloque international à l’Université de Lyon, au début des années 1960. La doxa des principaux pontes de l’histoire religieuse est alors de dénoncer la déchristianisation comme un « concept fallacieux » (Le Bras) : pour que déchristianisation il y ait, il faut préalablement une christianisation ; or celle-ci n’aurait été que superficielle. La mesure de la pratique religieuse ne suffirait pas à dévoiler une foi authentique et véritable. À ce titre, la catégorie qui correspondait à la majeure partie du peuple chrétien concentre les critiques de ces intellectuels : le « conformiste saisonnier », c’est-à-dire celui qui entre à l’église seulement pour les grandes fêtes de l’année liturgique ou de sa propre vie.
Ad intra, ces intellectuels et une partie du clergé reprochent à ce type de pratique son attitude consommatrice et passive, voire son insincérité, là où ils lui préfèrent le modèle du militant tel qu’il a émergé dans l’Action catholique, volontaire et conscient, qui soumet l’intégralité des dimensions de son existence à la lumière de l’Évangile. Ad extra, ils dénoncent les rites et traditions populaires sur lesquels s’appuie cette pratique comme autant de freins à l’inculturation de la foi dans la nouvelle culture qui s’affirme, dans la France des Trente Glorieuses et du baby-boom – « sous le choc de la jeunesse du monde, nous sommes en train de vivre la jeunesse de l’Église », selon une formule de l’archevêque de Toulouse en 1961, qui incarne cette apologie religieuse du changement.
À rebours de ces thèses, Bonnet prend la défense du catholicisme populaire, qui n’est pas parfait mais qui ne mérite pas un tel mépris. Le dominicain montre d’une part que, loin de tout individualisme, le « conformiste saisonnier » qui s’attache à certaines cérémonies liées à des dévotions populaires ou à des rituels sociaux symboliques – et que lui préfère appeler « chrétien festif » (2) – se mobilise à chaque fois que les liens du sang, de l’amitié ou de l’estime sont en jeu ; et ce dans « un rapport à Dieu comme manifestation d’un rapport aux autres », résume Raison du Cleuziou. D’autre part, Bonnet défend l’ouverture de l’Église à tous les cercles de pratiquants même intermittents, si elle ne veut pas se transformer en une Église de parfaits – la pratique irrégulière étant la norme de fait dans toute institution sociale autre qu’une secte, comme le corps électoral. Enfin, le sociologue reprend à Émile Poulat le concept de « dépérissement » religieux, sorte d’écart entre l’offre religieuse dominante et la demande de ceux qui s’en détachent, pour inverser la réflexion causale sur la déchristianisation : ce n’est pas le peuple chrétien qui se détache de la religion mais une partie du clergé qui se détache de lui au nom d’une conception élitiste du culte.
Une controverse pastorale sur la communion solennelle va permettre à Bonnet d’explorer les enjeux concrets de ce débat. Ce rite marque la fin du catéchisme en même temps que l’entrée dans l’âge adulte, vers 12 ans, alors que la première communion se fait bien plus jeune depuis le début du siècle. Dans les années 1960, certains préconisent la suppression de ce rite accusé de devenir exclusivement familial et profane, et bon nombre de curés refusent une partie des enfants, dont la foi est jugée inauthentique. Dans La communion solennelle, folklore païen ou fête chrétienne ? publié en 1969 avec l’abbé Auguste Cottin, Bonnet analyse ce qui est à la fois un phénomène festif et un rite de passage. Pour lui, le mépris des élites religieuses à l’égard de ce rite tient à une vision dualiste de la religion comme radicalement distante du monde profane et que l’on veut purifier de toute fonctionnalité sociale. D’un point de vue pastoral, il y voit pourtant un moyen d’évangélisation, alors que la demande en rites de passage est d’autant plus forte que les âges de la vie sont de plus en plus marqués et les moments de retrouvailles de plus en plus rares. Derrière cette controverse, le dominicain perçoit aussi avec acuité l’importance de l’encadrement des jeunes, alors que le déclin de la pratique au milieu des années 1960 est venu de la défection rapide et massive des 15-19 ans.
Rejet de la piété populaire
Cette désacralisation de la vie quotidienne et ce rejet des rites et des institutions sont alors certes des tendances générales dans la société, mais Bonnet dénonce la responsabilité d’une partie du clergé qui rejette des chrétiens considérés comme ayant une piété trop populaire, au nom de la défense d’une vie religieuse idéale. Sa défense du catholicisme populaire prend alors la forme d’une dénonciation du cléricalisme, sous une forme polémique et pamphlétaire, dans À hue et à dia en 1974. Alors que le niveau moyen d’éducation augmente chez les Français, un « clergé socio-culturel » issu de la petite-bourgeoisie cherche à se distinguer du reste de la population par des positions avant-gardistes, analyse-t-il. Bonnet souligne aussi le paradoxe de la position de ce clergé modernisateur : « certains prophètes de la déclergification qui ambitionnaient d’affranchir la foi de l’Église-institution ont davantage joué de l’institution qu’ils s’en sont affranchis », dénonce-t-il.
Notamment partisan de l’ordination des viri probati, Bonnet ne se retrouve cependant pas (entièrement) dans le camp traditionaliste. Son œuvre prend moins parti pour une Église ante ou post-conciliaire qu’elle ne dévoile les enjeux sociologiques de toute pastorale et alerte sur le danger d’une attitude sectaire de sélection, comme la piété populaire en a été la victime, dans la seconde moitié du XXe siècle. « Pour lui, disqualifier la foi des autres au nom de son caractère “sociologique”, c’est trop souvent imposer sa propre conception “sociologique” de la foi tout en l’ignorant », résume Raison du Cleuziou.
Guillaume Daudé
(1) Yann Raison du Cleuziou, Vers une Église sans peuple ? Serge Bonnet et le catholicisme populaire, Cerf, 2025, 426 pages, 29 €.
(2) Serge Bonnet, Prédication pour une religion incarnée. Sermons pour les catholiques festifs, textes présentés et édités par Yann Raison du Cleuziou, Cerf, 2025, 200 pages, 18 €.
© La Nef n° 387 Janvier 2026
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