Saint-Wandrille © DR

Entretien avec le Père Abbé de Saint-Wandrille : « inlassables chercheurs de Dieu »

L’abbaye Saint-Wandrille entreprend de vastes travaux pour reconstruire une aile détruite au XIXe siècle. Ces travaux sont l’occasion d’un nouveau partenariat avec CredoFunding pour aider ces moines bénédictins qui sont le cœur battant de l’Église. Nous avons rencontré le Père Abbé, le TRP Jean-Charles Nault, qui nous parle avec passion de son abbaye, de son histoire multi-séculaire, de la vocation des moines qui « cherchent Dieu », de leur tradition d’accueil, de la prière liturgique et de la louange de Dieu, du rôle des visites canoniques dans la vie des communautés religieuses, des premiers mots de Léon XIV, de leur production de bière, de leurs travaux.

La Nef – Pourriez-vous nous présenter rapidement l’abbaye Saint-Wandrille, l’histoire du lieu et de la communauté ?
TRP Jean-Charles Nault – Notre abbaye a été fondée le 1er mars 649 par saint Wandrille, haut dignitaire de la cour du roi Dagobert, qui renonça à sa vie mondaine pour mener d’abord, en divers lieux, une vie monastique dans la tradition de saint Colomban. Installé finalement dans le diocèse de Rouen, Wandrille devint un pasteur dévoué pour ses brebis, les formant par son enseignement et les édifiant par son exemple. La plus ancienne vie de saint Wandrille nous raconte comment il exhortait ses frères à cultiver l’humilité et l’unité entre eux, tout en s’exerçant au combat spirituel. Au moment de sa mort, en 668, la communauté était très nombreuse. Au fil des siècles, la vie monastique a été interrompue deux fois (une fois au moment des invasions vikings et une autre fois au moment de la Révolution française). Mais, toujours, la vie de louange de Dieu et de travail a repris ici.
Actuellement, nous sommes une communauté de 30 frères, bien répartis en âges. Nous avons la grâce de vivre dans un lieu magnifique, mais surtout dans un lieu qui a reçu le nom de « Terre des saints », car 40 moines de notre communauté ont reçu, au fil des siècles, un culte liturgique. Pour nous, ces saints moines, nos prédécesseurs, sont un honneur mais surtout une exigence : comment continuer, au XXIe siècle, à marcher sur leurs traces ? Comment garder l’enthousiasme de « l’humble et noble service de la divine Majesté », comme dit le concile Vatican II (Perfectae caritatis 9) ?

Comment définiriez-vous la vocation et la spiritualité bénédictines ? En quoi répondent-elles plus que jamais aux urgences spirituelles de notre temps ?
Dans sa Règle, saint Benoît donne comme unique critère de vocation des futurs moines le fait de « chercher Dieu ». Je dirais que ce qui caractérise le moine bénédictin, c’est qu’il est un chercheur de Dieu, un chercheur inlassable et enthousiaste. Cette recherche de Dieu se réalise, en premier lieu, dans la prière : prière liturgique, oraison silencieuse et lecture priante de la Parole de Dieu (lectio divina). Mais elle se réalise aussi dans le quotidien d’une vie simple et laborieuse, dans le service de la communauté et dans la vie fraternelle. Peu à peu, le moine découvre que c’est surtout Dieu qui le cherche, comme l’exprime si bien Francis Thompson dans son poème Le lévrier du Ciel. Le cerf assoiffé est le symbole de l’âme qui cherche Dieu (cf. Ps 41), mais le cerf découvre, émerveillé, qu’il est lui-même cherché par un lévrier divin, le Christ, qui le poursuit sans cesse de sa miséricorde.
Saint Benoît prévoit, pour ses moines, une vie très équilibrée, avec une alternance de vie commune et de vie solitaire, de travail manuel et d’étude, de prière liturgique et de prière silencieuse. La recherche de Dieu en toutes choses, la sobriété de la vie quotidienne, le témoignage d’une vie fraternelle joyeuse et paisible me semblent répondre aux attentes de nombreux chrétiens qui, d’ailleurs, fréquentent toujours plus les monastères car ils y trouvent un lieu de ressourcement, une oasis de paix dans un monde en tensions et une occasion de faire une pause dans un rythme de plus en plus frénétique.

Justement, vous accueillez de nombreux retraitants qui viennent se retirer quelques jours auprès de vous : quel sens a pour vous la tradition de l’accueil monastique ? Cela participe-t-il d’une dimension missionnaire de l’abbaye ?
Saint Benoît demande que l’on accueille comme le Christ tous ceux qui viennent au monastère, spécialement les pèlerins et les pauvres. Ce faisant, la communauté unit l’exercice de la charité avec une forme d’apostolat très concret qui a toujours fait des monastères des lieux de ressourcement, non seulement pour les fidèles, mais aussi pour des personnes plus loin de la foi. L’accueil est un corollaire de la clôture monastique et du vœu de stabilité que prononce le moine : si les moines ne sortent pas du monastère, ils accueillent néanmoins ceux qui viennent frapper à la porte. Je suis frappé de la diversité des personnes qui fréquentent notre abbaye et qui semblent s’y trouver bien. Concrètement, les gens sont touchés par notre liturgie, même s’ils ne comprennent pas tout. Ils nous disent souvent qu’ils sont touchés aussi par la joie des frères. Parfois, ils demandent à se confesser ou à rencontrer un frère qui puisse les aider dans le combat spirituel auquel tout chrétien est appelé ; parfois, ils souhaitent juste déposer un fardeau un peu lourd ou goûter le silence et la beauté de la nature. Oui, la vie monastique est missionnaire par essence. Ce n’est pas par hasard que sainte Thérèse de Lisieux est patronne des missions !

Quel sens et quelle importance revêt la liturgie dans votre vie monastique ? Face au mouvement de désacralisation qui s’est manifesté dans les années 70, comment redonner à nos liturgies un certain faste et le sens du sacré ?
Dans l’emploi du temps du moine, la prière liturgique occupe certainement la première place. Mais ce n’est pas qu’une question de quantité (35 heures par semaine environ). Saint Benoît organise toute la journée autour de la messe et des sept offices liturgiques, qui doivent favoriser une prière aussi continuelle que possible. Le concile Vatican II rappelle que l’Église tient en haute estime et reconnaît expressément comme offerte en son nom la prière des moines (Sacrosanctum Concilium 95). Dans la Règle, saint Benoît utilise deux expressions parallèles : « Ne rien préférer à l’amour du Christ » et « Ne rien préférer à l’Œuvre de Dieu ». Préférer, pour saint Benoît, c’est « placer avant ». L’Œuvre de Dieu, c’est la liturgie, l’office divin qui se déploie autour de la messe conventuelle, centre de la journée monastique. Pour saint Benoît, la liturgie, l’Opus Dei, est donc la manière privilégiée de vivre et de témoigner de l’amour du Christ.
Nous avons eu la chance, à Saint-Wandrille, de traverser les années postconciliaires avec un magnifique projet communautaire : la construction de notre église abbatiale. Cela a beaucoup dynamisé la communauté et nous a centrés sur l’essentiel : la louange gratuite, solennelle et joyeuse de Dieu. Les moines prennent le temps de célébrer avec un certain déploiement et une noble sobriété. Je pense que c’est cela qui frappe nos hôtes et qui les aide à prier. Le chant grégorien favorise certainement l’entrée en profondeur dans la liturgie, puisqu’il est un chant qui est au service des textes sacrés, favorisant leur juste compréhension et leur assimilation.

Comment appréhendez-vous la demande que Benoît XVI avait formulée, d’un « enrichissement mutuel » des deux formes du rite romain ? Comment travailler concrètement à établir la paix liturgique ?
La Congrégation de Solesmes a la caractéristique d’avoir, en son sein, des monastères qui célèbrent selon le Novus Ordo en latin et d’autres qui célèbrent selon le Vetus Ordo. C’est un cas unique, dans la Confédération bénédictine, que cette présence des deux formes dans une même Congrégation. Depuis le dernier Chapitre Général de notre Congrégation, en 2023, une commission d’abbés et abbesses a été créée autour de la question liturgique. Concrètement, lors des rencontres régulières de cette commission depuis plus de deux ans, nous suivons pas à pas le déroulement de la messe et chacun expose ce qui se vit dans son monastère. Il y a donc une connaissance mutuelle des deux formes qui se fait, petit à petit, dans un climat de totale bienveillance. Je crois pouvoir dire que tous les participants sont très heureux de ce que nous vivons. Il faut dire aussi que le fait que nous soyons tous de la génération postconciliaire facilite les choses. Bien sûr, il s’agit d’une expérience très modeste, mais elle a peut-être un caractère prophétique.
Personnellement, je crois qu’il faut tenir ensemble deux affirmations fondamentales du pape Benoît XVI, que nous trouvons dans la Lettre aux évêques qui accompagnait le motu proprio Summorum Pontificum. La première est celle-ci : « Pour vivre la pleine communion, les prêtres des communautés qui adhèrent à l’usage ancien ne peuvent pas non plus, par principe, exclure la célébration selon les nouveaux livres. L’exclusion totale du nouveau rite ne serait pas cohérente avec la reconnaissance de sa valeur et de sa sainteté. » La deuxième affirmation est celle-ci, toujours dans la même lettre : « Dans la célébration de la Messe selon le Missel de Paul VI, pourra être manifestée de façon plus forte que cela ne l’a été souvent fait jusqu’à présent, cette sacralité qui attire de nombreuses personnes vers le rite ancien. La meilleure garantie pour que le Missel de Paul VI puisse unir les communautés paroissiales et être aimé de leur part est de célébrer avec beaucoup de révérence et en conformité avec les prescriptions ; c’est ce qui rend visible la richesse spirituelle et la profondeur théologique de ce Missel. » N’oublions jamais que l’Église est une Mère ! Sous la mouvance de l’Esprit Saint, à travers les tâtonnements de l’histoire et la pauvreté des hommes, Elle nous conduit de façon sûre vers la vie avec Dieu, dès ici-bas et pleinement dans la Vie éternelle.

Vous avez été sollicité à plusieurs reprises pour effectuer des visites canoniques au sein de communautés confrontées à diverses difficultés. En quoi consistent-elles concrètement ?
Les visites canoniques régulières et les visites apostoliques (celles qui sont décidées par le Saint-Siège) sont l’un des moyens à travers lesquels l’Église exerce son ministère de vigilance à l’égard de la vie consacrée. Elles ont pour but d’aider les communautés à être toujours plus fidèles à leur vocation et à leur charisme propre. Elles servent à encourager et à stimuler. Parfois, si c’est nécessaire, la visite est là pour redresser et corriger ce qui doit l’être. Les visites apostoliques (demandées par le Saint-Siège) sont habituellement décidées en raison d’une difficulté particulière qui n’a pu se résoudre dans le cadre d’une visite régulière. La mission de visiteur est une très belle mission, qui demande beaucoup d’écoute, de bienveillance, mais aussi beaucoup de prudence et de discernement. Une des conditions essentielles pour qu’une visite soit réussie, c’est d’aimer la communauté vers laquelle on est envoyé et de prier pour elle. J’ai été témoin du bienfait de ces visites dans de nombreux cas, lorsque la communauté visitée fait confiance à l’Église et entre de bon cœur dans ce qui lui est demandé. Quelle joie de voir une communauté revivre après des années difficiles ! J’ai été très souvent édifié par l’esprit de foi de ceux et celles que j’ai rencontrés dans le cadre de ces visites.

Vous produisez une bière qui a rencontré un franc succès. Mais vous vous êtes lancés dans cette entreprise comme des moines et non comme des brasseurs : pouvez-vous expliquer cette nuance ?
En 2014, nous cherchions une nouvelle activité. Comme le demande la Règle, j’ai donc réuni la communauté pour recueillir l’avis des frères. Il a été clair, très vite, que nous devions reprendre une activité artisanale et, par un concours de circonstances providentiel, c’est la bière qui a été choisie. Dès le début, deux convictions m’ont animé : d’une part, que nous devions trouver une activité qui fédère toute la communauté ; d’autre part, que cette activité était au service de notre vie monastique et non l’inverse. Du coup, nous avons déterminé la quantité de bière qui était nécessaire pour vivre et nous avons décidé de ne pas produire plus. Nous avons diversifié notre offre (nous avons désormais plusieurs bières disponibles), mais sans augmenter le volume. Par ailleurs, autant que possible, nous avons intégré la production de bière dans le calendrier liturgique et dans l’horaire monastique, pour respecter le primat de l’office divin et de la vie communautaire. Ainsi, nous brassons environ trois semaines sur quatre, ce qui permet de respecter les grandes fêtes, la Semaine Sainte, les octaves et la retraite annuelle. Par ailleurs, pour les deux journées de brassage hebdomadaire, le frère qui brasse célèbre les offices sur place, comme le prévoit saint Benoît, intégrant ainsi son travail dans la grande prière de l’Église.

Les premiers mots de Léon XIV ont été ceux du Christ : « La paix soit avec vous », auxquels fait aussi écho la devise bénédictine (« Pax »). Cela a-t-il tout spécialement résonné en vous ?
En effet, au moment de l’apparition du pape Léon à la loggia de Saint-Pierre, le 8 mai au soir, j’ai été particulièrement touché par ses premiers mots, qui sont ceux du Christ ressuscité s’adressant à ses disciples. Ils sont aussi ceux de la salutation liturgique de l’évêque – et du père abbé – lorsqu’il préside. Comme vous le dites très bien, la devise bénédictine n’est pas – comme on le dit souvent – ora et labora, mais Pax, la paix. D’ailleurs, au Mont-Cassin, le mot latin Pax surplombe le portail d’entrée de l’abbaye fondée par saint Benoît, comme pour accueillir les visiteurs et les pèlerins, mais aussi pour leur confier un engagement : vivre dans la béatitude de ceux qui peuvent être appelés fils de Dieu, précisément parce qu’ils sont artisans de paix. Le pape Léon a dit : « Que la paix soit avec vous ! C’est la paix du Christ ressuscité, une paix désarmée et désarmante, humble et persévérante. Elle vient de Dieu, Dieu qui nous aime tous inconditionnellement. » Évidemment, une telle phrase résonne très fort dans le cœur d’un fils de saint Benoît !

Vous entreprenez de grands travaux : pourriez-vous nous expliquer en quoi ils consistent, et ce que révèle et signifie pour une communauté comme la vôtre le fait de se lancer dans une pareille aventure ?
Depuis toujours, les moines ont eu à cœur d’entretenir et de rénover leur abbaye. Nous avons reçu un patrimoine exceptionnel et nous devons le transmettre aux générations futures. Au XIXe siècle, une aile du monastère a été en grande partie détruite et cela a beaucoup fragilisé le bâtiment. Il y a urgence à le consolider. Par ailleurs, notre infirmerie monastique n’est pas aux normes et notre bibliothèque est surchargée. Du coup, en collaboration avec les Monuments Historiques, nous avons décidé de reconstruire l’aile détruite au XIXe siècle – ce qui est le meilleur moyen de consolider le bâtiment existant – et d’y installer une nouvelle bibliothèque et une nouvelle infirmerie. Pour saint Benoît, la lecture occupe une très grande place dans la vie du moine : les livres sont comme les munitions dont le moine a besoin pour mener son combat spirituel. Quant à l’infirmerie, saint Benoît demande à l’abbé de « prendre soin des frères malades avant tout et par-dessus tout ». Nous avons à cœur d’accompagner nos frères anciens jusqu’au bout. Mais notre infirmerie est très vétuste et nous n’avons pas d’ascenseur, ce qui coupe un peu les frères de la vie commune. Notre nouvelle infirmerie sera plus vaste, avec une chapelle en son centre, des chambres médicalisées et un ascenseur qui permettra aux frères l’accès à l’église, à la salle capitulaire et au réfectoire. Au monastère, les contacts entre les générations sont une grande richesse. Les frères âgés sont un bel exemple de fidélité pour les frères plus jeunes, lesquels aiment visiter leurs anciens et leur témoigner leur affection.

Propos recueillis par Christophe et Élisabeth Geffroy

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Pour joindre les moines : https://st-wandrille.com/ ou abbaye@st-wandrille.com ou 02 35 96 23 11.

© La Nef n° 383 Septembre 2025