Marianne, Place de la République à Paris © Britchi Mirela Wikimedia

Laïcité française : une vision devenue inopérante ?

Le mois de décembre dernier a marqué le 120e anniversaire de la loi de 1905 instituant « la séparation des Églises et de l’État », loi considérée comme le texte fondateur du principe de laïcité en France. Cette laïcité, entend-on, serait une spécificité française, souvent mal comprise à l’étranger. En réalité, toutes les démocraties occidentales ont à régir les rapports entre l’État et les religions, et appliquent de facto une certaine « laïcité », même si le mot n’apparaît pas. La spécificité française n’est donc pas dans le concept lui-même, mais dans la façon de le concevoir, façon qui est héritée d’un contexte historique propre à notre pays, à savoir l’influence de la Révolution française. Plus antichrétienne qu’antimonarchique, la Révolution a créé une mystique farouchement hostile à l’Église, entretenue notamment par la franc-maçonnerie au cours des siècles. Cela explique pourquoi la question religieuse est plus clivante et passionnée ici qu’ailleurs.

La situation, néanmoins, s’était partiellement apaisée jusqu’aux années 1980. Depuis, deux faits importants ont modifié le contexte de la laïcité : d’abord la présence croissante d’un islam de plus en plus revendicatif importé par une immigration massive ; ensuite le mouvement de la postmodernité qui a abouti à faire de l’individu un être autonome devant pouvoir s’autodéterminer sans contrainte.

Or, la laïcité, dans sa conception « républicaine » actuelle, est désarmée et impuissante face à ces deux réalités.

Face à l’islam d’abord

Au nom de la neutralité de l’État, la laïcité tend à mettre toutes les religions sur un même plan, alors qu’une seule pose un sérieux problème au pays. Pour essayer de le régler, le pouvoir a renforcé son contrôle sur toutes les religions, comme si le spirituel devait être cantonné à la sphère privée. Cela n’a pas résolu le problème de l’islam, mais a contribué à exercer une surveillance indue sur le christianisme. On l’a vu récemment avec la contestation du « caractère propre » de l’enseignement catholique, avec la multiplication des inspections abusives de ses établissements, ou encore avec la volonté d’exclure du domaine public tout signe chrétien, statues, croix, crèches…

Comment sortir de cette impasse ? En abandonnant le mythe de la « neutralité » de l’État qui n’existe pas, toute politique étant portée par une philosophie, celle se réclamant de la neutralité revenant de fait à créer un climat favorable à l’athéisme. En réalité, le christianisme a contribué à façonner la France, et sans lui octroyer de privilèges, il est absurde de ne pas prendre en compte le fait incontournable qu’il appartient à notre être historique bien au-delà de 1789 : cela peut se traduire politiquement sans attenter à la liberté religieuse à laquelle l’Église est attachée. Cela signifie concrètement qu’il est légitime de prendre des mesures contre une religion source d’embarras sans les imposer aux autres.

Pour rendre cette idée plus recevable, il conviendrait de mieux distinguer le religieux et le culturel (1). En effet, l’islam n’est pas une religion comme le christianisme. Il est fondamentalement un système intégrant le religieux, la loi et la culture ; tout musulman qui se veut fidèle est censé suivre la charia, et cela crée forcément un conflit dans une société ayant d’autres mœurs. Ce n’est donc pas au nom du religieux qu’il faut imposer aux musulmans nos lois, mais au nom de nos valeurs civilisationnelles et de notre culture.

Face à la postmodernité ensuite

La postmodernité a établi un individu hors sol, ayant congédié toute limite située au-dessus de lui, libre de se construire lui-même, en feignant d’ignorer ce qu’il est de par sa culture, sa religion, sa patrie, son sexe… En abolissant ce qui nous constitue malgré nous, on a assisté à une déconstruction anthropologique sans précédent. Or, cette « liberté » de se construire soi-même est considérée aujourd’hui par beaucoup comme une importante « valeur de la République », à laquelle s’opposent, de façon cohérente, surtout les catholiques. Si bien que cette situation crée un conflit potentiel entre l’État et l’Église, qui impacte forcément la laïcité.

Comment sortir de cette seconde impasse ? En mettant un terme au rêve – ou plutôt au cauchemar – de l’autonomie et de l’autodétermination de l’homme. En reconnaissant qu’il ne peut pas tout décider selon ses désirs et s’émanciper des contraintes inhérentes à sa nature ; autrement dit, qu’il existe une loi naturelle bienfaisante qui prime la loi positive. Cela suppose donc qu’en régime de laïcité, la politique est bien soumise à la morale, seule garantie qu’aucune majorité n’enfreigne la loi naturelle, limitant ainsi le risque de voir la démocratie tendre vers un autoritarisme croissant exercé par une majorité sans frein.

La juste laïcité n’est donc pas contre la religion, elle n’est pas une stricte séparation du temporel et du spirituel, mais une distinction permettant une saine collaboration entre les deux ordres. Elle est un outil ou un moyen – pas une fin – au service du bien commun.

Christophe Geffroy

(1) Cf. le remarquable article de Witold Griot, « Les contradictions de la laïcité », qui développe ce point, La Nef n°387 Janvier 2026, p. 10-11.

© LA NEF n°387 Janvier 2026