Le 8 janvier 1996, il y a 30 ans, mourrait François Mitterrand (1916-1996), homme politique qui, bien qu’ayant une étoffe que ses successeurs ont été loin d’avoir, a largement contribué au malheur français, fourvoyant le pays dans des impasses dont il n’est pas sorti.
Le président François Mitterrand est mort le 8 janvier 1996. Trente ans que Tonton nous a quittés. C’était un homme complexe, un pied dans le piège et un autre dans le mystère. Habité par une véritable conscience historique, il était une sorte de sphinx immobile, digne et grave, toutefois rusé et malin. Un nouveau Machiavel. Lettré, pétri d’art classique, il flattait la culture jeune et engagée, dont ne finit pas de se désoler, faite de rap et d’art contemporain. Conscient du grand basculement de la France, il l’a condamnée. Mitterrand a tout compris, mais il a fait l’inverse de ce qu’il a compris. C’est cela qui est fascinant chez cet homme que l’on peut admirer tout en le détestant.
François Mitterrand est resté le grand totem de la gauche, l’idole du socialisme. Et pourtant, quel parcours sinueux : de formation d’extrême droite, proche des milieux d’Action française, petit figurant du régime de Vichy, il devient résistant sur le tard ; puis ministre de l’intérieur du gouvernement de Pierre Mendès. Il finit par déclarer ceci, le 12 novembre 1954, alors que la guerre d’Algérie éclate : « La rébellion algérienne ne peut trouver qu’une forme terminale : la guerre » et « L’Algérie, c’est la France ». Figure d’opposition au Général de Gaulle, il incarne en 1965, selon le slogan présidentiel : « Un président jeune pour une France moderne ». Maire de Château-Chinon, secrétaire général du Parti socialiste pendant dix ans, il perd aux élections de 1974 puis remporte sa victoire de 1981, fort d’un programme commun avec les communistes.
Il faut dire que Mitterrand pouvait rebondir sur la crise du pétrole qui entacha les dernières années du septennat giscardien, mais compter aussi sur la confiance d’un peuple ouvrier et prolétaire, bercé d’illusions et de promesses du « grand soir ». Le RPR de Chirac, en lynchant VGE, favorisa paradoxalement Mitterrand jusqu’à le soutenir au deuxième tour. C’était la fameuse stratégie de faire élire un socialiste dont le désastre de sa politique finira par pousser à la démission en quelques mois. Mitterrand a régné 14 ans. Elu, il répondit avec esprit à une dame qui lui demandait ce que cela lui faisait : « Vingt ans à boire des kirs. »
En 1981, la France socialiste de Mitterrand, considérée à mi-chemin entre démocratie libérale et démocratie populaire, connaît un moment de bascule sociale et politique. Sous le gouvernement de Pierre Mauroy, la retraite est abaissée à soixante ans, la semaine de travail à 39 heures, une cinquième semaine de congés payés instaurée, le SMIC revalorisé. Ces mesures redessinent la condition salariale et affirment la primauté du social sur l’économique. Elles se prolongent par les nationalisations de 1982, donnant à l’État la maîtrise de secteurs bancaires et industriels stratégiques, et par les lois Auroux, inscrivant dans l’entreprise de nouveaux droits – expression, négociation, reconnaissance accrue des salariés. À cette refondation sociale s’ajoute la décentralisation, fin de la tutelle étroite de l’État et reconnaissance de la région comme collectivité à part entière. Enfin, les réformes sociétales — abolition de la peine de mort et libéralisation de l’audiovisuel — donnent à cette séquence politique une dimension morale et culturelle, où liberté, dignité humaine et pluralisme deviennent visibles.
Et pourtant, ce volontarisme socialiste connaît un infléchissement décisif. En 1983 survient le fameux « tournant de la rigueur », qui n’est rien d’autre que le rappel à l’ordre de l’Empire américain sous Ronald Reagan, décidé à arrimer l’Europe et à tordre les nations, soumis à la logique financière et libérale. L’inflation s’accélère, les déficits se creusent, le franc est attaqué et dévalué à plusieurs reprises. Intégrée au Système monétaire européen, la France se trouve face à une alternative : rompre ou rester dans le cadre européen au prix d’une discipline accrue. Deux lignes s’opposent — Chevènement, souverainiste et protectionniste, et Delors, fédéraliste et libre-échangiste —, et le pouvoir tranche en faveur de la seconde. Les dépenses publiques sont contenues, les salaires modérés, la lutte contre l’inflation priorisée au nom de la compétitivité. Moins qu’un reniement idéologique, ce choix marque l’entrée durable de la gauche dans une logique de gestion contrainte : fin des espérances de rupture de 1981 et acceptation d’un ordre international dont Laurent Fabius incarnera désormais le visage. Au grand soir qui chante, le lendemain qui déchante.
On revient alors à la stratégie du Mitterrand machiavélique, élu avec le soutien des communistes, qui les liquida avec le tournant de la rigueur. Avec eux, le peuple réel, déçu, se réfugie en partie au Front national, comme en témoigne son score de 1988. La France de gauche historique, ouvrière et industrielle, est remplacée par de nouvelles figures : immigrés et homosexuels. SOS Racisme et Globe établissent deux nouveaux profils de la gauche, figures opprimées et victimes, instrumentalisées médiatiquement.
D’un côté, Julien Dray ; de l’autre, Pierre Bergé. L’excitation des quartiers, des banlieues, donc du sous-prolétariat ; de l’autre, la vengeance de la grande bourgeoisie décadente, qui ne voit rien de grave à « louer l’utérus d’une femme comme un ouvrier loue ses mains à l’usine ». VGE et Cohn-Bendit formaient le tandem idéologique libéral-libertaire des années 1970. Pour justifier de la mutation du pouvoir, sous les traits de la gauche trahie par le libéralisme, Mitterrand, lui, se sert autant du nouveau prolétariat — manipulé par la culture trotskiste des éducateurs et par toute la propagande anti-française sur fond de vieilles rancunes de l’Algérie contre la France — que du culturelo-mondain chic, aux idées abolitionnistes perverses.
Et c’est là toute la perversité de Mitterrand : homme d’extrême droite, il laissait Laurent Fabius affirmer, lors du débat face à Jacques Chirac, qu’il y avait « trop d’étrangers en France » ou que « le Front national pose les bonnes questions mais donne les mauvaises réponses ». En même temps, il cultivait la nébuleuse du culturel-mondain, de Renaud à Canal+, vomissant la « France moisie », selon l’expression de Philippe Sollers, et voyant du nazisme dans tout signe de patriotisme affiché.
SOS Racisme devient une machine médiatique capable à la fois de grossir et même de « sauver » le racisme, en l’imputant aux Français, partout et en tout lieu, quitte à l’inventer et le fantasmer. Cela permet de faire monter médiatiquement le Front national tout en le diabolisant, lui qui est l’adversaire viscéral du néo-gaullisme et du RPR de Chirac. Toute cette combinazione politique sert à justifier le tournant libéral : mâtiner les réformes et les choix économiques par du sociétal ; et, à travers le sociétal, grimer les véritables problèmes socio-économiques du pays. Par la pression morale et l’injonction médiatique, cela prépare la « centrisation » de l’espace politique — autant à gauche, vidé de ses ouvriers et des questions nationales, qu’à droite, par le cordon sanitaire. Ni l’un ni l’autre ne peuvent intervenir sur le terrain national sans subir l’ire du système, terrain laissé à Jean-Marie Le Pen, qui use de tous les calembours et dérapages pour le rendre glissant et miné. Jusqu’à quel niveau avait-il conscience ? Les manœuvres de Robert Badinter à la justice, n’en finissent pas de détricoter l’appareil judiciaire français et, par cette volonté de faire de la justice une « justice de liberté », de créer toutes les conditions autant à « l’ensauvagement » programmé de la France qu’au désespoir et au ressentiment populiste des Français qui réclament une véritable justice et non une philo angélique qui condamne sans condamner.
Tous les problèmes sociétaux liés aux banlieues, à l’indigénisme, au refus d’assimilation des jeunes des quartiers, ou à l’effondrement du niveau de l’éducation nationale, découlent en partie de cette exaltation de la diversité, de cette criminalisation du sentiment patriotique et du délitement de la concorde nationale. On divise pour mieux régner, opposant, dans une lutte horizontale, tous les Français. De la haine pour cent ans.
Le dernier septennat, qui a largué les ouvriers, rompu avec une politique protectionniste et socialiste, est marqué par sa contribution à la construction européenne. Comme par hasard. Mitterrand a tout compris du péril mortel de la France, en proie aux assauts de l’Empire américain. Ses propos sont recueillis par Georges-Marc Benamou dans Le Dernier Mitterrand : « La France ne le sait pas, mais nous sommes en guerre avec l’Amérique… guerre économique, sans mort apparemment et pourtant à mort. » À partir de 1988, il engage une européanisation assumée : Maastricht en 1992 consacre une discipline budgétaire qui réduit les marges de la politique sociale et industrielle et installe un pouvoir technocratique largement soustrait au suffrage. Le référendum, gagné d’extrême justesse, révèle la fracture entre élites et peuple. L’alignement sur l’Allemagne scelle un compromis asymétrique : stabilité monétaire au détriment du dirigisme français. Dans cette Europe du marché, concurrence et lutte contre l’inflation priment sur l’harmonisation sociale, tandis que chômage et précarité nourrissent le déclassement populaire.
Mitterrand, visitant Saint-Denis avec Benamou, confie encore ceci : « Vous verrez, après moi, que des gestionnaires. » Il savait que l’Europe maastrichtienne déposséderait les nations de leur souveraineté et réduirait l’homme politique à l’état de gérant d’un syndicat en faillite. Il a tout compris, mais a fait le contraire de ce qu’il comprenait.
La question du pouvoir chez Mitterrand repose sur une grande mythologie. Panthéon, Basilique, Cathédrale, Château de la Loire, roi des France : Mitterrand avait de la profondeur et, contrairement à VGE, dont Raymond Aron déplorait qu’il ne comprît pas que l’histoire était tragique, Tonton possédait cette conscience d’être héritier d’une tradition française tout en s’adressant aux générations futures. Il regardait l’avenir, travaillant sa postérité, par une allure — chapeau noir, écharpe rouge et rose à la main —, une culture de lettré, posé, calme et d’une grande sérénité, toujours, et dans la pierre, avec ses édifices, au goût discutable certes, mais témoignant d’une vision de bâtisseur.
À cette conscience de la grande Histoire, qui fait des hommes historiques que l’on dispose dans une galerie illustre ou superpose dans une crypte royale, se mêle la petite histoire. Mitterrand ponctue ses années de politique de scandales : son passé trouble pendant la guerre, ses amitiés avec Bousquet, ses histoires d’amour qui ont donné lieu à la révélation de sa fille cachée, son cancer dissimulé puis révélé, ou encore les morts suspectes de François de Grossouvre et de Pierre Bérégovoy. Mitterrand, mythe errant, est rattrapé par ces histoires troubles où pouvoir, politique, sexualité et duplicité se mêlent.
Jusqu’au bout, il aura mis en scène son image, ainsi même que sa mort. Bien des proches ont souligné son retour à la religion, accompagné des livres du père Bruckberger. Roland Dumas, dans ses mémoires, Dans l’œil du Minotaure, rappelle que dans les derniers jours, il voulut qu’on lui apportât dans sa chambre le portrait de « Mario Bros », que certains suggèrent être Pétain. Enfin, son neveu Frédéric raconte que le drapeau français recouvrait son cadavre à peine froid, allongé. Voilà Mitterrand : une image dispersée. C’est à peine si l’on se rend compte, trente ans après sa mort, de tout ce qui reste à établir, en archives et en livres, pour faire la vérité sur cet obscur personnage de l’histoire de France.
Nicolas Kinosky
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