Mathieu Bock-Côté en 2025 © Presses de la Cité

Quelle France nous révèlent les élections municipales ?

Les élections municipales ont été marquées par l’inquiétante émergence du fait communautaire et ethnique dans la vie politique française. Qu’est-ce que cela laisse présager pour l’avenir du pays ?

Les élections municipales de mars 2026 ont marqué, aux yeux de tous, à tout le moins, à ceux qui voulaient bien le voir, l’émergence du fait ethnique dans la vie politique française. Non pas qu’il fût absent auparavant, mais le logiciel sociologique dominant le rendait invisible, ou du moins, scandaleux, et dès lors, irrecevable. Ou alors, on parlait pudiquement de communautarisme. Les plus audacieux chuchotaient même quelques mots sur les changements démographiques. LFI a délivré ceux qui le veulent bien de ces fausses pudeurs en menant une campagne ouvertement racialiste, qui prenait le relais de la campagne islamo-gauchiste des européennes de 2024. De nombreux candidats ont plaidé pour l’élection de maires « racisés », censés représenter une population « racisée » elle aussi. Il fallait qu’émerge une conscience raciale révolutionnaire. Jean-Luc Mélenchon en a fait un projet, en revendiquant positivement la référence au « grand remplacement », et en disant du mal à répétition des Français de souche, « tout blancs, tout moches », comme il l’ajoutera à quelques jours du second tour. Il n’en était pas à sa première déclaration du genre : n’avait-il pas déjà confessé se sentir mal lorsqu’il est entouré de blonds aux yeux bleus.
Le tout s’est concrétisé le soir du premier tour à Saint-Denis, qui devenait la capitale de la Nouvelle-France avec l’élection de Bally Bagayoko. Dans une déclaration étonnante, celui-ci s’est porté à la défense de la « population historique de Saint-Denis », en désignant par là le peuple nouveau issu de l’immigration – d’autres, plus audacieux, parlent même de conquête contre-coloniale. À l’échelle de l’histoire, c’est bien d’un tel mouvement dont il est question : LFI est l’expression politique du changement démographique qui se traduira au fil du temps par la multiplication de petites républiques ethnosoviétiques en France, comme il y en a au Royaume-Uni et en Belgique. Il y a sur le territoire français des ghettos ethniques où les Français « à l’ancienne » ne sont tout simplement plus les bienvenus. C’est ainsi qu’à l’échelle de l’histoire se jouent les conquêtes. Une ville tombe, puis une autre : c’est Saint-Denis et Roubaix. D’autres villes sont assiégées : ce sont celles où le score de LFI est significatif, sans être encore hégémonique. On notera toutefois la percée du parti mélenchoniste dans les grandes villes, où il trouve à la fois son électorat « racisé », mais surtout, la jeunesse intellectuelle « de souche » marquée très à gauche, souvent composée d’éléments mal insérés socialement, compensant leur échec social ou économique par la radicalité idéologique. Quoi qu’il en soit, à l’échelle de l’histoire, cette élection aura rendu visible le processus de conquête contre-coloniale qui frappe la France, et on ne voit pas trop comment il pourrait s’inverser.

Grandes villes, forteresses de gauche
Ces élections confirment aussi, on l’a vu de manière exceptionnellement claire à Paris, la transformation des grandes villes en forteresses de gauche. Rachida Dati a voulu croire qu’elle pouvait l’emporter à Paris. Au-delà du rejet personnel qui l’a frappée, il faut surtout constater que la sociologie de Paris est désormais réfractaire à la droite bourgeoise, et même à la droite tout court. Les électeurs de droite, globalement, les classes moyennes ainsi que les natifs, ont progressivement été remplacés dans les grandes villes (on pourrait dire aussi qu’ils en ont été chassés) par une population nouvelle, vivant directement ou indirectement des aides publiques, des subventions, des emplois municipaux et des financements de toutes sortes, sous le signe de la redistribution de la richesse. On pensera aux militants de toutes sortes, au service de toutes les identités possibles, surtout les plus improbables, aux artistes persuadés de leur génie, mais incapables d’en vivre, et convaincus d’avoir un droit fondamental à l’argent des autres – au nom de leur conception très particulière de la culture.
Le progressisme municipal vient fournir une forme d’alibi idéologique, de vernis moral, à cette pratique généralisée de l’assistanat. Ces nouvelles catégories sociales nous rappellent que le socialisme municipal est devenu un mode de vie. L’extension immodérée du logement social correspond, quoi qu’on en dise, à la volonté de créer une masse électorale indélogeable, qui masque ses intérêts matériels derrière le langage du bien commun. On pourrait même, à certains égards, parler de communisme municipal dans la mesure où c’est le droit de propriété qui est visé. Qui peut sérieusement croire que la droite pourrait demain convaincre cet électorat de voter pour elle ? Il n’en aurait tout simplement ni le désir, ni l’intérêt. Le résultat politique de cette gauche, évidemment, n’est pas convaincant. Les villes, soumises à l’esthétique progressiste, sont de plus en plus laides, obligées de croire au « vivre-ensemble », alors qu’elles sont de moins en moins sécuritaires, et basculent dans une forme d’écologisme régressif, ce qui les rend de plus en plus sales. Il y a là une forme de décivilisation au quotidien qui ne dit pas son nom. L’homme de la ville, j’entends par là le représentant du genre masculin, est normalement un homme déconstruit qui veut censurer tous les discours qui contredisent sa vision du monde au nom de la tolérance.

L’ethnicisation du vote
Ce mouvement d’ethnicisation du vote, ou de communautarisation, si on veut reprendre la phraséologie officielle, ne frappe pas que la gauche, évidemment – je le dis encore une fois sans m’en réjouir ou m’en désoler, je cherche simplement à décrire la réalité au plus près des faits. Les classes moyennes autochtones ont quitté depuis longtemps les grandes villes, elles s’en sont exilées, en quelque sorte, pour retrouver dans la France périphérique, ou les villes de grande banlieue, leur pays. Elles y redeviennent alors majoritaires. Elles font une expérience dé­sormais de plus en plus commune : celle de se sentir étrangères dans leur propre pays. C’est évidemment là que le RN a réussi à percer à ces élections municipales, au-delà de ses bastions contrastés du nord et du sud.
Il en est de même pour les Républicains, qui veulent faire croire à la prospérité retrouvée de leur parti, parce qu’ils conservent de nombreuses petites villes, qui avaient l’habitude de voter pour eux. Il s’agit évidemment d’une illusion. Cet électorat natif, ou autochtone, composé de Français de souche et d’assimilés, est traversé par un mélange de désespoir et d’espérance. Le désespoir le pousse à vivre sur le mode du repli. On verra alors ses villes comme autant de réserves d’anciens Français. L’espérance l’amène à croire à une possible reconquête.
De ce point de vue, 2027 représente pour lui la véritable échéance, car la mystique politique française investit l’élection présidentielle d’une puissance transformatrice. On notera que ces partis, qui convergent spontanément dans leurs diagnostics et souvent dans leurs propositions, ne sont pourtant pas parvenus à s’allier, la cordonsanitarisation du RN demeurant le fait politique structurant l’espace public. Inversement, les gauches sont généralement parvenues à s’entendre, au prix de quelques contorsions hypocrites mineures. Il leur suffit de décréter le surgissement du très grand péril de l’extrême droite pour trouver d’un coup une manière de s’allier. Elles l’ont fait en 2022, en 2024, en 2026, et elles le feront s’il le faut en 2027.

Le scénario de 2027
Qu’en est-il du bloc central, qui ne se battait pas sous ses propres couleurs ? On pourrait dire : pas grand-chose. Il arrive au terme d’un cycle. Il a pourtant trouvé son héros chez Édouard Philippe, réélu au Havre, et qui dès lors peut accélérer sa marche vers l’Élysée. Le système médiatique s’enthousiasme : il a trouvé une manière de raconter une autre histoire que celle de l’affrontement entre le RN et LFI. Voilà la suite à laquelle on doit s’attendre : Édouard Philippe verra quelques sondages confirmer son statut de prétendant pour l’Élysée, et s’installera dans le rôle du numéro deux. Puis, le retrait d’un ou deux des candidats du bloc central, qui se rallieront probablement à lui, lui donnera une poussée « inattendue » dans les sondages qui permettront de passer du « si c’était lui » au récit de l’homme capable de sauver le système des extrêmes. On chantera sa compétence, son charisme austère, on y verra la revanche de Juppé auquel les Français auraient dû confier leur destin dès 2017. On lui prêtera évidemment une grande autorité naturelle, en vantant son expertise. La droite nationale, prise dans une stratégie de respectabilisation la poussant à neutraliser toute forme de dimension insurrectionnelle à son discours, sera bien embêtée, et ne saura pas trop comment lui faire face. Ce n’est évidemment ici qu’un scénario. Mais il semble probable pour 2027.

Mathieu Bock-Côté

© LA NEF n°390 Avril 2026