En 1926, il y a cent ans, Jacques Maritain, éditeur chez Plon, faisait éditer Sous le soleil de Satan de Bernanos. Retour sur un classique de la littérature qui inspira aussi le cinéma de Maurice Pialat.
Dans une nouvelle appelée Jubilé artistique, tirée des Œuvres pré posthumes, Robert Musil évoque avec ironie le vieillissement des œuvres. Il observe ceci : « Quand on relit un roman qui nous avait profondément bouleversés vingt ans auparavant, il arrive que l’on ne retrouve plus l’émotion initiale. L’œuvre semble alors avoir perdu son éclat et ne soulever plus qu’un nuage de poussière. Les anciens admirateurs se retrouvent ainsi, lors des jubilés littéraires, dans une position inconfortable, comme si l’objet de leur admiration ne correspondait plus à leur mémoire. »
Il faut le dire, Sous le soleil de Satan, est devenu illisible pour nos contemporains. Son univers de campagnes hantées par Satan, ses personnages en soutane qui se dépatouillent dans les maremmes du péché pour sauver quelques âmes, la rédemption qui luit dans les ténèbres du doute, tout cela a rendu le roman très éloigné de nos préoccupations et de l’horizon d’attente du lecteur.
Pourtant, en ces temps de carême, la lecture du roman de Bernanos a de quoi nous roborer sur le long chemin du salut, et nous rendre confiant dans les forces du bien face aux forces du mal. Le roman constitue une sorte de programme spirituel qui invite le lecteur à exercer prudence, foi et vigilance pour le combat intérieur.
Georges Bernanos commence à écrire dès 1914. Ancien militant de l’Action française, il s’en éloigne progressivement, critiquant ses compromis politiques. En 1924, il devient inspecteur d’assurance à la compagnie La Nationale et s’installe à Bar-le-Duc. Une nouvelle écrite la même année, Madame Dargent, met en scène la femme d’un écrivain qui avoue, sur son lit de mort, avoir empoisonné sa maîtresse et tué l’enfant qu’elle a eu avec lui. C’est dans ce contexte qu’il rédige Sous le soleil de Satan. Le roman paraît chez Plon, dans la collection du Roseau d’or dirigée par Jacques Maritain. Bernanos a alors trente-huit ans.
Le titre Sous le soleil de Satan repose sur une contradiction apparente. Le soleil évoque la lumière, la vérité et la révélation, tandis que Satan représente l’ombre, le mal et la corruption. Le titre peut faire référence au « soleil noir de la mélancolie » de Nerval et du romantisme. Le roman se situe symboliquement dans un moment de ténèbres, comparable à celui qui suit la mort du Christ quand, à la neuvième heure, les ténèbres ont tout recouvert.
L’incipit a de quoi nous désarçonner : « Voici l’heure du soir qu’aima P.-J. Toulet. Voici l’horizon qui se défait – un grand nuage d’ivoire au couchant et, du zénith au sol, le ciel crépusculaire, la solitude immense, déjà glacée, – plein d’un silence liquide… Voici l’heure du poète qui distillait la vie dans son cœur, pour en extraire l’essence secrète, embaumée, empoisonnée. » Le roman s’ouvre sur une évocation poétique du crépuscule. L’atmosphère est marquée par une tonalité baudelairienne et une mélancolie profonde. Le monde décrit apparaît en mouvement, mais aussi en décomposition. Quelque chose est pourri dans ce royaume d’Artois, où se situe l’action.
Sous le soleil de Satan n’est pas un roman « tradi ». La messe, la liturgie, le latin, les chasubles, les rites sont très peu présents, alors même que, nous catholiques, dans la lignée des « intransigeants », il s’agit de notre horizon. Tout cela, à l’époque de Bernanos, va de soi, pas besoin d’en parler et de s’étaler.
Un roman de la terre et du ciel
Les choses sont plus profondes. Le roman apparaît alors comme un roman de la terre et du ciel, traversé par une tension constante entre désespoir et abandon. L’abbé Donissan oscille entre la confiance en ses propres forces – qui mène au désespoir – et l’abandon total à la volonté divine, qui implique le don de soi. Alors même qu’il se désespérait, la nuit de Noël redonne au prêtre la vitalité de sa vocation. Le curé Menou-Segrais dit à l’abbé Donissan ceci : « Là où Dieu vous attend, il faut monter ou vous perdre ». Il y a une heure, une minute décisive. » Le parcours du personnage devient un chemin spirituel, une marche intérieure où l’on perd sa vie pour la gagner.
Le roman repose sur une série d’oppositions structurantes qui donnent à l’œuvre sa profondeur symbolique. Bernanos oppose d’abord la ville et la campagne. La ville est incarnée par le médecin Gallet, figure de l’homme moderne, rationnel et athée. La vérité mathématique, déductive, s’oppose à la vérité intérieure, intuitive, de la foi. Le médecin raisonne ; Donissan, lui, voit dans les âmes. La campagne apparaît comme un monde archaïque, presque hors du temps. On y rencontre une aristocratie décadente, des curés ruraux, une société figée dans des habitudes anciennes. Mais ce monde apparemment immobile est aussi celui où peut encore se jouer le combat spirituel, où la grâce peut surgir. Cette confrontation ne vise pas à disqualifier la science, mais à montrer ses limites face au mystère du mal et de la grâce.
Toute une galerie de prêtres est ensuite installée dans le roman, dans le contexte anticlérical du cartel des gauches. L’abbé Donissan est marqué par l’idée du don, inscrite jusque dans son nom. Il apparaît comme une figure de l’offrande et du sacrifice. Rustique, maladroit, timide, limité intellectuellement, il traverse des crises profondes de découragement. Son modèle, le saint curé d’Ars. Pourtant, derrière cette faiblesse apparente se cache une vertu essentielle : la force. Donissan est une force de la nature devenue un héros épique, capable de traverser des kilomètres de campagne, de s’imposer des mortifications et d’endurer une lutte intérieure extrême.
Face à lui, le curé Menou-Segrais incarne une autre figure sacerdotale. Son nom lui-même, long et légèrement ronflant, suggère une certaine distance ironique. Prêtre bourgeois, homme du maintien de l’ordre, il apparaît raffiné, doux et compréhensif, mais aussi blasé. « Il faut être un pauvre prêtre pour savoir ce qu’est l’effroyable monotonie du péché. » Guide spirituel de Donissan, il agit avec prudence et paternalisme. Son attitude, raisonnable et mesurée, s’oppose à l’ardeur mystique de Donissan, tout en la complétant.
Autour de ces deux figures principales gravitent le curé de Luzarnes, incarnant une tendance moderniste du prêtre rallié à la République ; Monseigneur Papouin, comme Babouin, renvoie à Monseigneur Julien, évêque d’Arras, une des têtes de Turc de Bernanos, apparaît comme une figure prudente et institutionnelle ; l’abbé Demange représente, quant à lui, une forme de positivisme religieux, admiratif des « hommes de science que leurs études ont malheureusement détournés de la foi. » Ainsi, à travers ces figures sacerdotales, Georges Bernanos oppose différentes conceptions du sacerdoce au creux de son roman : d’un côté, le prêtre mystique et tragique, consumé par sa mission ; de l’autre, le prêtre raisonnable, intégré à l’ordre social.
Premier nœud dramatique
Le premier nœud dramatique du roman est la mort de Mouchette. Alors même qu’elle enchaine les amants, le marquis de Cadignan et le médecin Gallet, elle accouche d’un enfant mort et tue son premier amant à coup de fusil. La rencontre entre Donissan et Mouchette prend la forme d’un agon, tragique, où deux figures de la révolte et du désespoir se confrontent. Donissan, parce que Satan lui a donné cette « grâce », voit dans l’âme de la jeune fille, perçoit son péché et tente de l’atteindre au plus profond d’elle-même. Cette révélation déstabilise Mouchette, qui se trouve soudain mise à nu. Donissan lui affirme alors :
« Je t’ai vue ! (à ce tu, elle frémit de rage). Je t’ai vue comme peut-être aucune créature telle que toi ne fut vue ici-bas ! Je t’ai vue de telle manière que tu ne peux m’échapper, avec toute ta ruse. Penses-tu que ton péché me fasse horreur ? A peine as-tu plus offensé Dieu que les bêtes ; Tu n’as porté que de faux crimes, comme tu n’as porté qu’un fœtus. »
Cette scène est marquée par une tension extrême. Mouchette finit par se suicider, mais Donissan a l’intuition qu’elle se convertit dans l’instant même de sa mort.
Cette scène pose cependant un problème théologique et moral essentiel : tout se déroule dans l’intériorité du personnage. Donissan n’agit pas extérieurement, il ressent, il perçoit, il interprète. Dès lors, une ambiguïté demeure : n’est-il pas, d’une certaine manière, responsable de la mort de Mouchette ? La jeune fille demande d’ailleurs à être présentée à l’autel, dans une scène qui rappelle les récits mystiques médiévaux. Bernanos joue également sur l’ambiguïté de la science. Menou-Segrais, le curé, à qui Donissan confesse le don, ne dispose que d’une connaissance partielle de la situation, comme l’évêque à l’avis moulé par les racontars et l’opinion, tandis que le lecteur, omniscient, connaît l’histoire de Mouchette et peut comprendre la justesse de l’intuition de Donissan. Ainsi, le lecteur se trouve dans une position quasi divine, omnisciente, capable de recomposer la totalité des événements, contrairement au jugement limité des personnages.
La conséquence de cet épisode est lourde pour Donissan. L’Église institutionnelle réagit avec prudence et méfiance. Donissan est sanctionné, envoyé à la Trappe pour plusieurs années. Cette réaction traduit la peur du scandale, la tiédeur et la prudence de l’institution face à une sainteté trop radicale. « La sagesse, c’est le vice des vieillards. »
Second nœud dramatique
Le second nœud dramatique du roman est l’échec de la résurrection de l’enfant. Près de Lumbres, le jeune curé Donissan tente d’accomplir un miracle, mais échoue. La mère de l’enfant sombre dans la folie, et à la souffrance spirituelle s’ajoute une souffrance physique : Donissan est frappé d’une angine de poitrine. Le héros est ainsi ramené à sa condition humaine et à ses limites.
Mais alors, Donissan est-il vraiment inspiré ? S’il a échoué ici, a-t-il vraiment réussi avec Mouchette ? Son œuvre est-elle divine ou trompée par le diable. Bernanos sait nous faire hésiter. L’ambiguïté de la scène ne prend-elle pas le pas sur ce que le lecteur, lui aussi, a lu ? Ne sommes-nous pas aussi « vaincus » et « dupés » par une sorte d’illusion ?
Donissan, épuisé par le ministère, accablé par la misère humaine, atteint une forme de dépouillement ultime. Sa mort dans le confessionnal prend alors une valeur symbolique et spirituelle très forte. Il meurt en fonction, dans l’exercice même de son ministère, comme consumé par le don total de sa vie.
Le film de Pialat
Maurice Pialat en 1987 réalise sur grand écran l’adaptation du roman et témoigne de son goût premier pour la peinture. Chaque plan semble composé comme un tableau, révélant la vocation première du cinéaste. Cette dimension picturale se traduit par une froideur volontaire, une sécheresse et un dépouillement qui correspondent à l’univers spirituel de l’œuvre. Les couleurs froides dominent, la musique de Dutilleux crée de formidables tensions entre le trouble et la grâce, tandis que les paysages de campagne, plats, calmes et tristes, installent une morosité lente et persistante. Cette atmosphère visuelle épouse la lenteur du combat intérieur de Donissan, transformant la campagne en paysage de l’âme.
Pialat restitue également les dialogues avec une certaine artificialité assumée, proche du texte littéraire. On est admiratif du colosse Depardieu, grosse masse en soutane, qui laisse paraître une douceur, une fragilité d’enfant. Pialat campe le curé avec brio, Sandrine Bonnaire a le charme du diable.
Le style de Pialat accentue l’impression d’une réalité intérieure, plus profonde que le simple naturalisme. La scène de flagellation est plutôt sobre alors qu’elle constitue un tour de force littéraire dans le roman. A l’inverse, la scène où Donissan présente Mouchette au maître autel, comme victime offerte, est à peine esquissée dans le roman, sans doute pour ne pas choquer le lecteur catholique, alors qu’elle constitue un moment tragique et pathétique digne d’une pietà. Pialat parvient à restituer toutes les subtilités, les esquisses et les mouvements discrets que l’on trouve dans le roman.
Cent ans après sa publication, Sous le soleil de Satan demeure une œuvre dérangeante. Bernanos y trace le portrait d’une sainteté tragique, consumée par le combat intérieur. Dans un monde qui doute de tout, ce roman continue d’interroger, comme une braise froide, sous le soleil noir de notre modernité.
Nicolas Kinosky
© LA NEF le 1er avril 2026, exclusivité internet
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