Dom Jean Pateau, Père Abbé de Fontgombault, a accordé un grand entretien au site Silere non possum, publié le 8 avril 2026 en italien, anglais, espagnol et portugais (accessible en cliquant ICI), où il prend le temps de réfléchir à la vie monastique et à ce qui se passe aujourd’hui dans l’Eglise, notamment sur la question liturgique, à la suite du message du pape Léon XIV aux évêques réunis à Lourdes fin mars et à la proposition de Dom Geoffroy Kemlin, Père Abbé de Solesmes, pour baliser un chemin vers une réelle paix liturgique. Nous remercions le site Silere non possum et Dom Jean Pateau de nous avoir confié la version française de ce grand entretien passionnant.
Combien de moines vivent à Fontgombault ? Avez-vous des novices ? La communauté est-elle homogène ?
La communauté bénédictine Notre-Dame située à Fontgombault au cœur de la France compte actuellement 57 moines présents à l’abbaye. Nous avons 4 novices, 2 au noviciat de chœur et 2 au noviciat des Frères. On peut parler d’homogénéité de la communauté dans la mesure où toutes les tranches d’âges sont représentées de façon à peu près équivalente. Le dernier départ important de moines a eu lieu en 2013 lors de la reprise du monastère de Wisques dans le Nord de la France. Cela fait maintenant 13 ans. La tranche d’âges moyens s’en ressent aujourd’hui.
À Fontgombault, la liturgie occupe une place fondamentale dans la journée du moine. De quelle manière le chant grégorien forme-t-il intérieurement un moine ? Est-ce seulement une forme esthétique, ou bien une véritable école de prière ?
Si le grégorien n’était qu’une forme esthétique du chant, je doute beaucoup qu’il se serait transmis depuis plus d’un millénaire. L’histoire de la musique atteste que si le grégorien a donné naissance à d’autres formes d’esthétique musicale comme la polyphonie d’Église, l’esthétique originelle simple, dépouillée, a toujours perduré parfois très discrètement, donnant lieu à des réformes quand il fallait la retrouver plus largement. L’oeuvre de restauration du chant grégorien initiée par Dom Guéranger en est un exemple.
Saint Benoît recommande: « Ut mens nostra concordet voci nostræ – Que notre esprit soit en harmonie avec notre voix. » ( Règle, c.19) La fin du chant grégorien n’est pas l’esthétique pour l’esthétique mais c’est d’être une prière ; c’est même la prière chantée de l’Église dans la mesure où le chant grégorien est le chant propre de l’Église romaine. Le fidèle ne chante pas le grégorien pour son plaisir, il prête sa voix à l’Église qui chante par sa bouche. Deux manières d’appréhender la question s’offrent alors : le point de vue personnel qui part de l’individu, le point de vue communautaire et ecclésial où chacun s’insère dans un corps qui le précède et le dépasse. Une interprétation qui séduirait le cœur, les sens, et ferait manquer la relation à Dieu, n’aurait pas sa place dans l’Église.
Simone Weil écrivait :« Le chant grégorien est à la fois pure technique et pur amour, comme d’ailleurs tout grand art. » Il convient donc particulièrement aux moines par la simplicité, la sobriété de sa mélodie et de sa rythmique. Il puise généreusement ses textes dans le dépôt de l’Ecriture. Sa mélodie pacifiante introduit au mystère du Dieu de paix. L’introït Resurrexi du matin de Pâques en est un témoin éclatant. Dom Gajard affirmait : « Les courbes mélodiques amènent, appellent les courbes d’âmes. »
Divo Barsotti affirmait aussi que le chant grégorien “exprime en beauté la vérité d’une communion fraternelle.” N’est-ce pas cette communion que veulent vivre les moines et tout particulièrement alors qu’ils chantent ensemble l’Office divin ?
Quel est le rapport entre la solennité du culte et la simplicité de la vie quotidienne au monastère ?
Il faut parler du culte dans les termes avec lesquels nous venons d’évoquer le chant grégorien. La vie quotidienne du moine est simple. Le culte même solennel ne doit jamais se départir de cette simplicité. Plus c’est naturel, plus c’est surnaturel. La simplicité dans la solennité assure que le culte demeure un tremplin vers quelque chose de plus grand, vers Dieu. La simplicité ne captive pas ou si elle captive, elle oriente.
La solennité du culte rappelle au moine que toute sa vie est grande en tant qu’elle est offerte à Dieu. La simplicité de la vie qu’il mène l’invite à se souvenir que le culte qu’il célèbre fut-il solennel ne vaut pas d’abord dans sa matérialité mais par la sainteté de celui qui l’exécute et surtout de celui à qui il s’adresse.
Il ne faut pas opposer simplicité et solennité comme on ne doit pas opposer immanence et transcendance de Dieu. La solennité du culte est là pour nous rappeler la grandeur et la transcendance de celui à qui nous le rendons. On ne s’approche pas de Dieu comme d’un copain avec familiarité ou pire vulgarité. En même temps, Dieu veut nous être infiniment proche, et la simplicité caractérise l’immédiateté et l’intimité de cette relation.
Votre communauté unit des temps de profond recueillement à des moments de récréation fraternelle. Comment tenez-vous ensemble le silence et la communion fraternelle ?
Le secret de toute vie humaine pleinement vécue, c’est de vivre l’instant présent. Saint Benoît donne un mot d’ordre au moine : “Chercher Dieu.” Dans le silence de l’oraison solitaire, dans le chant de l’Office, dans la communion fraternelle de la récréation, le moine ne doit poursuivre qu’une chose : sa quête de Dieu. Alors sa vie s’unifie. Il ne se cherche pas. Il cherche Dieu.
À Fontgombault, le rite ancien est vécu au sein d’une structure monastique bénédictine très solidement établie. Vous vivez aussi une stabilité qui contraste fortement avec la culture contemporaine de la mobilité et de la fragmentation. De quelle manière le Vetus Ordo façonne-t-il concrètement la manière de prier, de travailler et de vivre des moines ? Est-il aussi une école de stabilité intérieure ?
Je crois que la stabilité que nous vivons tient d’abord à la vie monastique elle-même. La paix, la stabilité ne sont pas recherchées au monastère pour elles-mêmes mais comme des aides précieuses sur le chemin de Dieu. Madeleine Delbrel disait : “Il me semble que la base du silence, pour nous, pourrait être une phrase d’allure bien séculière peut-être : « On ne coupe pas la parole à Dieu.[1]»“ Ce qui nuit à la paix, à la stabilité peut couper la parole à Dieu. Le rite ancien laisse beaucoup moins de place à l’initiative du célébrant. De ce point de vue, on peut dire qu’il est une école de stabilité intérieure, une invitation à se laisser façonner par la parole de Dieu. C’est une école d’abandon.
Au monastère, célébrez-vous également le rite de saint Paul VI ?
Oui. La messe conventuelle est célébrée selon un missel qui s’apparente à celui de 1965, très proche du missel de 1962. Elle n’est pas habituellement concélébrée. Les moines prêtres célèbrent les messes basses après les Matines et les Laudes à leur choix selon le missel de 1962 ou celui de 1969. Par ailleurs, chaque matin à l’infirmerie, une messe est concélébrée selon le missel de 1969 avec les lectures en français. Nous avons mis en place cette célébration pour des moines anciens ou malades qui ne peuvent plus célébrer seuls et qui avaient auparavant l’habitude de célébrer selon le Novus Ordo. Cette concélébration est présidée par un moine volontaire qui en temps normal célèbre selon le Vetus Ordo. Je me réjouis que beaucoup de moines prêtres se soient portés volontaires pour ce service fraternel.
Ces dernières heures, la France est revenue au centre de l’attention en raison des paroles adressées par Léon XIV aux évêques réunis à Lourdes, ainsi que, dans les jours précédents, de la lettre que votre Père Abbé Président, Dom Geoffroy Kemlin, a adressée au Saint-Père au sujet de la question liturgique. Dans ce contexte, Fontgombault porte elle aussi une histoire significative, profondément liée à la liturgie. Comment avez-vous accueilli ces deux interventions ?
Comment ne pas accueillir avec reconnaissance, joie et action de grâces, des interventions qui veulent apaiser les tensions malheureusement accumulées depuis des décennies autour de l’autel et du sacrement de l’amour. Le Saint-Père ne cache pas sa préoccupation à ce sujet et invite à “un regard nouveau de chacun porté sur l’autre, dans une plus grande compréhension de sa sensibilité… ; un regard pouvant permettre à des frères riches de leur diversité de s’accueillir mutuellement, dans la charité et l’unité de la foi.” Il implore la lumière de l’Esprit Saint afin que “des solutions concrètes permettant d’inclure généreusement les personnes sincèrement attachées au Vetus Ordo, dans le respect des orientations voulues par le Concile Vatican II en matière de Liturgie.” Le missel de 1965 est précisément la mise en œuvre des orientations voulues par le Concile Vatican II. Saint Paul VI a reconnu cela. Quant à la proposition du Père Abbé Geoffroy Kemlin, elle permettrait à des prêtres usant du Novus Ordo de profiter de la richesse en signes et gestes de l’Ordo Missæ de 1962 tout en conservant les lectures et des oraisons du missel de 1969. En revanche, elle serait difficile à mettre en œuvre pour des communautés usant du Vetus Ordo. Il n’y aurait alors plus de cohérence entre les lectures de la Messe et celles de l’Office divin contenu dans le bréviaire et l’antiphonaire. À ce propos et cela est peu connu a été élaboré en 1966 un lectionnaire qui enrichit le lectionnaire du missel de 1962. Il conserve toutes les lectures existantes et propose pour les jours des semaines où étaient reprises les lectures du dimanche des lectures propres. Son usage était laissé à l’appréciation de l’ordinaire du lieu. Il a été utilisé en France. Ce lectionnaire répond à la demande des Pères concilaires d’enrichissement du lectionnaire et permet de garder la cohérence avec l’Office divin. Quoi qu’il en soit, le choix d’aborder la question de l’enrichissement des missels de manière pragmatique, quelle que soit la solution proposée, me semble très positive et la seule voie féconde à long terme. Elle permet de contourner deux écueils : la rigidité et l’idéologie. D’ailleurs la liturgie est d’abord une pratique.
Pourriez-vous nous raconter l’histoire de la réforme telle qu’elle a été vécue dans votre monastère ? Comment la liturgie a-t-elle évolué au fil des années ? Quels missels avez-vous adoptés ? Quelle a été votre relation avec Rome ? Et quelles particularités continuez-vous à vivre encore aujourd’hui ?
A partir du premier dimanche de l’Avent 1974, la traduction française du missel étant approuvée le nouveau missel devenait obligatoire en France. L’abbaye célébrera alors la messe conventuelle selon le missel de 69. Pour les messes lues il n’y avait alors que deux missels disponibles et la première édition était épuisée. Il faudra attendre l’édition de 1976 pour qu’il y en ait à chaque autel.
Suite à l’indult Quatuor adhunc annos du 3 octobre 1984, le missel tridentin peut à nouveau être utilisé. L’Archevêque de Bourges auquel revient la mission d’autoriser cet usage limite le nombre de jours par semaine où la faculté est accordée.
Au début de l’année 1989, la Commission Ecclesia Dei nous accorde toute liberté d’user du missel de 1962 dans lequel nous avons introduit avec les permissions requises quelques éléments empruntés au Ritus servandus de 1965 et au Missel de 1969 notamment une prière universelle les dimanches et fêtes, le chant du Per Ipsum, du Pater noster… Nous usons également pour le sanctoral du calendrier actuel. La fête du Christ-Roi est célébrée le dernier dimanche de l’année liturgique. Enfin quatre fois par an (Jeudi-Saint, Messe de minuit et de l’aurore à Noël, Messe de la Vigile pascale), la messe conventuelle est concélébrée selon l’Ordo de concélébration de 1964, dont la base est le Vetus Ordo.
Pour conclure, je peux témoigner avoir toujours été très bien reçu à Rome. Je me souviens notamment de cette audience avec le Pape Benoît où celui-ci prenant mes mains dans les siennes me dit devant mon prédécesseur, le Père Abbé Antoine Forgeot : “Demeurez fidèle à l’héritage du cher Père Abbé” et le Pape Benoît connaissait bien nos usages liturgiques.
Aujourd’hui, la question liturgique continue, malheureusement, de susciter tensions et oppositions. Léon XIV l’a lui aussi rappelé, en invitant à sortir des logiques de camp pour favoriser un climat de paix dans l’Église, y compris sur le plan liturgique. D’un côté, certaines réalités font de la liturgie ancienne un élément identitaire, en la chargeant souvent de significations qui dépassent la dimension proprement ecclésiale ; de l’autre, il existe des attitudes qui lisent la réforme liturgique de manière idéologique, comme si elle devait s’affirmer en opposition à ce qui l’a précédée. Dans ce contexte, je voudrais vous demander : comment vivez-vous la liturgie à Fontgombault ? De quelle manière la forme que vous célébrez nourrit-elle votre relation personnelle avec le Seigneur et soutient-elle la communion fraternelle au sein de la vie monastique ?
La question est précisément là : Quel est le but de la liturgie ? Est-ce un drapeau que je brandis ? En tant que moines, nous n’avons rien à prouver. Nous avons simplement à consumer notre vie devant Dieu. La célébration de l’Office divin, de la Messe sont des lieux privilégiés pour cette rencontre. La devise du Pape Léon est riche d’enseignements pour nous : In Illo uno, unum – En celui qui est un, nous sommes un. La communion fraternelle est fruit de la communion avec le Christ. Autrement dit, plus la communion avec le Christ sera forte, plus la communion fraternelle le sera. Je persiste à penser que la célébration d’une Messe basse par chaque prêtre du monastère juste après le chant des Matines et des Laudes est essentielle au plan spirituel dans la relation du moine-prêtre à Dieu, dans sa relation à l’Église universelle, et aussi dans sa relation à cette Église particulière qu’est le monastère. On pourrait objecter que dans la concélébration est manifestée aussi l’unité de la communauté dans le Christ. C’est certainement vrai. La diversité manifeste la richesse d’un mystère qu’une pratique ne saurait épuiser. Mentionnons cependant que des jeunes choisissent d’entrer dans notre communauté à cause de cette célébration matériellement solitaire mais où tout l’Église est présente. Le cardinal Ratzinger lors de sa visite à Fontgombault en 2001 en avait été très impressionné et avait conclu : « Ça, c’est l’Église catholique ! »
N’y a-t-il pas un risque que le rite ancien soit réduit à un drapeau culturel ou sociologique ? Comment en préserver au contraire la vérité spirituelle et catholique ?
Tout ce qui distingue doit être considéré avec prudence. Est-il légitime de se distinguer ? Saint Benoît invite ses moines au 8e degré de l’humilité à ne rien faire qui ne soit recommandé par la règle commune du monastère et l’exemple des anciens. Le danger d’une posture en donneur de leçons n’est donc pas vain. Le Pape François parlait ainsi de ceux qui regardent l’Église du balcon. Tel ne doit pas être le moine. Il est bien dans l’Église qu’il aime et qu’il sert à travers sa prière. Il vit sa vie humblement, caché. Son modus vivendi oriente son ars celebrandi non pas pour le paraître mais pour l’être. Loin d’être un manifeste, le rite ancien dans sa dimension plus contemplative est pour lui un chemin privilégié vers l’Éternel.
Beaucoup estiment que le climat de polémique et de confrontation idéologique a également servi de toile de fond à un document controversé comme Traditionis custodes. Selon cette lecture, ce texte n’aurait pas pleinement atteint son objectif : d’une part, il a touché des fidèles sincèrement attachés au Vetus Ordo et dépourvus d’esprit polémique ; d’autre part, il n’a pas réellement empêché ceux qui utilisaient déjà la question liturgique comme terrain d’affrontement ecclésial de poursuivre dans cette voie. Je voudrais vous demander : comment avez-vous accueilli ce document à Fontgombault ? L’avez-vous vécu comme une blessure ?
En face d’un document qui suscite de légitimes interrogations, la première chose à faire est d’essayer de comprendre les motifs de sa publication. Le pape s’en est expliqué en partie. Concrètement, le Motu Proprio n’a pas eu d’impact pour nous. En revanche, les retours les plus contristés venaient de prêtres diocésains qui se trouvaient dans une situation difficile. Construire des ponts devenait pour eux impossible. De fait, j’ai vécu ce texte comme une blessure. Malheureusement ce n’était pas la première. Je me bornerai à en citer deux : le désintérêt en face de l’enrichissement mutuel demandé pourtant par le Pape Benoît, la rigidité ou l’idéologie en matière de liturgie. Laissons vivre la liturgie dans la grande Tradition de l’Eglise. Ecoutons l’Esprit qui sans cesse nous parle.
Selon votre expérience, comment ce Motu Proprio a-t-il été concrètement appliqué dans le monde par les évêques ? Y a-t-il eu une certaine uniformité ou bien des pratiques différentes ?
Les retours sont très variés selon les pays et même au sein d’un même pays. Le Pape François lui-même a très largement dispensé de l’application de son Motu Proprio lorsque la demande lui était faite personnellement, donnant lieu à des pratiques différentes. En certains lieux, les évêques ont appliqué le Motu Proprio selon la lettre du texte tant concernant la Messe que pour les autres sacrements suscitant les réactions des fidèles et le départ de certains d’entre eux vers la Fraternité St Pie X. En d’autres lieux, considérant par exemple que le Motu Proprio Summorum Pontificum avait instauré une vraie paix et une vraie fraternité et qu’il n’était pas souhaitable de remettre cela en cause, des évêques ont opté pour le statu quo. Quoi qu’il en soit, on imagine la situation peu confortable pour tous. L’invitation du Pape Léon XIV aux évêques français à la bienveillance à l’égard des fidèles attachés sincèrement au Vetus Ordo devrait s’accompagner d’une plus grande latitude laissée aux évêques quant à la régulation de l’usage du rituel ou du pontifical ancien, eux-mêmes appréciant plus justement la situation de leur diocèse.
Pour quelle raison, selon vous, Léon XIV a-t-il choisi d’aborder ce thème précisément en s’adressant aux évêques de France ? La question liturgique traverse aujourd’hui de nombreux contextes ecclésiaux et ne concerne certainement pas un seul pays. Qu’est-ce qui rend, à votre avis, la situation française suffisamment significative pour motiver une intervention explicite du Saint-Père ? En France, cette sensibilité est-elle aujourd’hui plus marquée qu’ailleurs ?
La question est particulièrement douloureuse en France. C’est vrai. Il y a une raison historique liée à la mise en œuvre de la réforme conciliaire et à la naissance de la Fraternité St Pie X. Sans aucun doute, il faudra un jour faire un mea culpa quant aux silences des autorités ecclésiastiques face aux les abus liturgiques. Ce n’est pas le lieu ici de faire la liste de ces abus. Il est vrai aussi qu’une intervention épiscopale aurait pu être jugée à l’époque fort mal venue et ringarde alors que le temps était à l’émancipation de toutes règles. J’ai cru pendant longtemps que ce temps était révolu. Malheureusement, je sais aujourd’hui que ce n’est pas le cas. Les silences, les abus qui se poursuivent favorisent un éloignement, un mépris du Novus Ordo. S’ajoute à la question liturgique celle de l’enseignement de la foi. Bien des familles s’adressent à des communautés usant du Vetus Ordo, car elles sont déçues de la formation catéchétique offerte dans leur paroisse à leurs enfants. Ainsi naissent des jalousies, des haines tenaces, des rancœurs au sein des familles, des diocèses. De façon positive, des évêques français veulent s’attacher à cette question non pas pour écarter mais pour avancer sur un chemin d’accueil mutuel. L’encouragement du Saint-Père est pour eux un précieux soutien.
Selon vous, quel est le malentendu le plus fréquent chez ceux qui regardent le rite ancien de l’extérieur ?
Avant tout malentendu, il y a souvent une méconnaissance. Naturellement celle-ci conduit à la prise de distance, à la peur, et la peur engendre la violence qui peut prendre bien des formes. Ce mécanisme vaut d’un côté comme de l’autre. Depuis plusieurs années, nous avons dans la Congrégation de Solesmes une petite commission composée pour moitié de supérieurs venus de monastères usant du Novus Ordo et pour moitié de supérieurs de maisons usant du Vetus Ordo. Nous avons commencé par parcourir les rites de la Messe partageant nos réflexions. C’est très fructueux. Cela fait tomber les caricatures qui trop souvent sont au fondement de prises de position ou de décisions trop radicales. S’il n’est pas bon de regarder l’Église du balcon, il n’est pas bon non plus de regarder les tradis du balcon. Aussi, je crois qu’avant d’être une question de rite, la question traditionnelle est une question qui relève de l’ecclésiologie. On reproche trop rapidement aux tradis de ne pas “faire Église”. Ce n’est pas toujours sans fondement. Mais peut-être faudrait-il d’abord réfléchir sur ce que veut dire “faire Église” ? La devise du Pape Léon est un précieux témoin, une indication sur la route et probablement une invitation à un examen de conscience pour tous : “In Christo uno, unum.”
Dans les paroles du Pape apparaît aussi une prise de conscience : de nombreux jeunes s’approchent des réalités où l’on vit le rite ancien. D’après votre expérience, ce rite attire-t-il davantage par le sens du sacré, par le silence, par la continuité avec la tradition, ou bien parce qu’il ouvre à une interrogation plus radicale sur Dieu ?
Les deux vont ensemble. Mais tout d’abord, je crois qu’il ne faut pas trop caricaturer. Il y a des communautés qui pratiquent le Novus Ordo avec le souci du sacré, du silence, de la continuité avec la Tradition et ces communautés attirent. Donc ce fait, n’est pas le propre du Vetus Ordo mais tient plutôt à la façon dont est célébrée la liturgie. À ce propos, je vous renvoie aux réflexions du document Desiderio desideravi. Une liturgie célébrée de façon négligée peinera vraiment à susciter une élévation des cœurs et à ouvrir sur Dieu. Une liturgie sacrée par opposition au profane (ce qui se déroule devant le temple), pieuse, recueillie, conduit sans peine par le contraste avec la vie courante à la question du “Pour quoi ? ”, du “Pour qui ? “, et finalement à la question de Dieu. Les jeunes ont soif de retrouver la radicalité de l’Évangile.
Que diriez-vous à un jeune qui s’approche du Vetus Ordo principalement par fascination esthétique, sans avoir encore compris la dimension de conversion et de sacrifice qu’implique la liturgie ?
Tout d’abord, je ne m’étonnerais pas, ni ne m’inquiéterais. L’image et le son véhiculés par les médias sont le pain quotidien de notre temps. Les jeunes sont particulièrement réceptifs à ce mode de communication. Le Vetus Ordo par les signes, le déploiement de l’action liturgique qu’il contient, le latin, le chant grégorien, touche les jeunes, les conduit au service de l’autel, vers les chorales. Tout cela suscite des vocations. A ce propos, on peut regretter que des possibilités de déploiement liturgique que contient également le Novus Ordo comme les encensements, la célébration orientée, l’usage du chant grégorien…, soit trop facilement mis de côté. Si on affirme que “La beauté sauvera le monde” (Dostoïevski), la question se pose de savoir de quelle beauté il s’agit : une beauté qui emprisonne ou une beauté qui conduit. On peut être emprisonné par la beauté et même par la beauté liturgique si celle-ci devient une fin en soi. Pourtant sa fin est de conduire à la beauté de Dieu, à Dieu. L’accompagnement d’un jeune s’approchant du Vetus Ordo principalement par fascination esthétique consistera à le conduire vers celui pour qui cette beauté est déployée, à lui faire prendre conscience que le corps glorieux du Christ ressuscité du matin de Pâques porte les marques des clous et la plaie du côté, certes transfigurés, mais souvenirs de la Croix. “Il n’y a pas de plus grande preuve d’amour que de donner sa vie pour ses amis.” On ne va à Dieu que par le Christ et par le Christ mort et ressuscité. On peut se rechercher, se satisfaire dans l’action liturgique. Si la liturgie ne conduit pas au don à Dieu, au prochain, si elle ne passe pas par le sacrifice, alors elle aura manqué son but.
Pensez-vous qu’il serait aujourd’hui utile de réinstituer un organisme qui, sous des formes adaptées au présent, accomplirait la mission autrefois confiée à la Commission pontificale Ecclesia Dei, voulue par saint Jean-Paul II pour préserver la communion ecclésiale sur un terrain aussi délicat ? Et, selon vous, quelle configuration devrait avoir une telle réalité : devrait-elle être intégrée au Dicastère pour la Doctrine de la Foi, rattachée au Dicastère pour le Culte divin et la Discipline des sacrements, ou bien disposer d’une autonomie propre ?
La question est délicate et je n’ai certainement pas tous les éléments pour y répondre de façon définitive. Je me bornerai simplement à partager quelques éléments de réflexion. Il ne me paraît pas heureux de créer une nouvelle commission pontificale du style d’Ecclesia Dei ayant les pleins pouvoirs en matière disciplinaire que ce soit pour la liturgie ou pour la gestion des Instituts. Si tel était le cas, les Dicastères concernés se considéreraient plus ou moins écartés de domaines qui les regardent. Un problème doctrinal doit être traité par le Dicastère pour la Doctrine de la foi ; un problème concernant la liturgie par le Dicastère pour le Culte divin ; de même pour les questions relevant du Dicastère pour les Instituts religieux et Sociétés de vie apostolique. Alors que dire ? Je crois qu’il faudrait d’abord une « oreille compréhensive » au Vatican, peut-être liée à la Secrétairerie d’État, qui puisse recevoir les instituts ex-Ecclesia Dei, avoir une vision d’ensemble de la situation de ces instituts, rendre compte au Saint-Père, stimuler une réflexion et bien sûr orienter les Instituts vers les Dicastères compétents pour la gestion des questions qui les concernent. Evidemment, il serait indispensable que les dicastères, notamment le Dicastère pour le Culte divin et la discipline des Sacrements, disposent de membres connaissant le Vetus Ordo et les rituels anciens ; qu’ils portent sur ceux-ci et sur les Instituts un regard juste et bienveillant en mettant en œuvre des orientations connues et selon la volonté du Saint-Père.
Il est urgent et vital pour tous les instituts de rétablir un dialogue confiant avec le Saint-Siège. C’est primordial avant de pouvoir espérer se mettre en chemin. Ce dialogue, le chemin fait ensemble par la suite, auront un impact important sur la situation dans les diocèses et ne pourront que contribuer à la paix.
On pourrait s’attacher à discerner ce qui à la lumière du Concile Vatican II doit être réformé dans l’ancien rite et ce qui aurait été abandonné trop rapidement et mériterait d’être restauré. Il ne s’agit pas de juger les uns et les autres mais de servir. Encore une fois, un tel travail ne peut être accompli que dans la confiance mutuelle. Est-ce trop demander à ceux qui se disent frères et qui à travers leur sacerdoce ont voué leur vie au service du Christ et de son Église ? Quoi qu’il en soit de nos atermoiements, bien des jeunes et des prêtres attendent et espèrent qu’un réel travail commence.
J’ai eu l’occasion de rencontrer de nombreuses réalités bénédictines à travers le monde et, en regardant l’Allemagne, la Belgique ou l’Autriche, j’observe des formes de vie monastique assez différentes de celles que l’on trouve en France. De même, le monachisme italien présente des traits distincts par rapport aux modèles français ou allemands. Comment expliquez-vous ces différences ? Y a-t-il, selon vous, des raisons historiques qui les éclairent ?
Ce constat de la grande diversité des monastères bénédictins dans le monde, je le partage et je l’expérimente lors du Congresso des abbés bénédictins qui a lieu tous les quatre ans à Rome. Tous, nous nous réclamons de la Règle de saint Benoît et cette Règle est vraiment à la racine de nos vies, de notre spiritualité. Pour autant les activités, la part du temps consacré à la célébration de l’Office divin, à l’apostolat, au travail manuel, à la Lectio varient beaucoup d’une maison à une autre. Si on considère l’histoire de l’ordre bénédictin, on constate l’influence réciproque entre les monastères et la société. Le monastère est dans un lieu. Il s’insère dans un contexte politique. Ce mode de vie étonne, intéresse. Les contacts sont nombreux. Malheureusement, ceux-ci parfois peuvent nuire à la vie monastique. Cluny et Citeaux ont souffert de leurs implications dans la société et l’Église de leur temps. Parfois, une influence extérieure est subie. Ainsi, l’empereur d’Autriche Joseph II dans la deuxième moitié du 18e siècle instaure une tutelle de l’État sur l’Église. Parmi ses réformes, il supprime les ordres religieux qui ne semblent pas utiles à la Cité, qui ne font pas l’école, ne soignent pas les malades, et ne s’appliquent pas aux études. Ce faisant, il poussait les monastères dans la voie d’une vie plus apostolique. D’où le constat que l’on peut faire encore aujourd’hui.
Il apparaît que Léon XIV souhaite conduire l’Église vers un climat de paix qui englobe également la vie liturgique. Cela se perçoit non seulement dans ses paroles, mais aussi dans le style de gouvernement qu’il met en œuvre : une manière d’agir qui semble éviter les oppositions, les crispations et tout ce qui alimente les divisions internes. Sur le plan liturgique également, on discerne la volonté de favoriser, sans gestes spectaculaires, un chemin de pacification ecclésiale. Dans cette perspective, quelle contribution une communauté comme Fontgombault peut-elle offrir aujourd’hui à la construction de la paix liturgique dans l’Église ?
A l’abbaye la vie liturgique se vit de manière dépassionnée. Beaucoup de nos hôtes le constatent et s’en réjouissent. Il en va de même dans nos relations tant avec le clergé paroissial qu’avec le diocèse. Celles-ci sont nombreuses et nous nous joignons volontiers aux grands événements de la vie de notre diocèse. Un abbé bénédictin vit la stabilité de manière relative à cause des déplacements auxquels l’appelle sa charge. Néanmoins, il demeure stable dans cette charge. Elu abbé en 2011, j’en suis à mon quatrième évêque ! Je peux témoigner que mes relations avec tous ont été excellentes, très fraternelles. Il en va de même avec beaucoup d’autres évêques français avec qui je suis régulièrement en relation. Je ne suis pas le seul abbé qui pourrait témoigner ainsi.
Pour ce qui est de la pratique liturgique, le problème comme l’avait souligné le Cardinal Ratzinger lors des journées liturgiques de 2001 à Fontgombault à la suite d’une conférence du professeur de Mattei est le passage de l’Église universelle à l’Église locale, la régulation de l’usage de deux rites. La question est très simple remarquait le cardinal dans une abbaye ou dans un ordre. La question se complique pour des fraternités qui exercent dans des diocèses.
Le monastère est un lieu où beaucoup séjournent. Tous, je le souhaite et l’espère s’y sentent accueillis. Il doit en être ainsi pour tous dans l’Église. Nous entendons les souffrances des uns, des autres, de ces prêtres écartés parce qu’ils avaient trop de zèle, de ces prêtres blessés de voir leurs fidèles les quitter pour aller vers les Tradis alors qu’ils ne font que célébrer la Messe qu’on leur a apprise, de ces évêques qui épuisent leur force et passent du temps à régler des conflits sans fin et apparemment sans issue.
Que faire ?
D’abord contribuer à un dialogue, à l’instauration d’une relation confiante avec le Saint-Siège. Inviter celui-ci à relâcher les règles instaurées par Traditionis custodes et redonner aux évêques, en les invitant à la bienveillance, plus de pouvoir quant aux autorisations touchant l’usage du missel et du rituel ancien – ces derniers connaissent la situation de leur diocèse, des personnes ou des prêtres à l’origine des demandes –.
Ensuite l’abbaye dans sa vie liturgique témoigne concrètement de la possibilité de vivre le Vetus Ordo dans l’esprit du Concile Vatican II sans perdre les spécificités du missel et du rituel ancien qui ont fait leur preuve, qui sont une vraie richesse et que les Pères du Concile ne remettaient d’ailleurs nullement en question. Cette vie pourrait servir de base à des échanges.
Nous avons évoqué des blessures. Il y a aussi des joies et de grandes. J’ai gardé le souvenir émerveillé de ma bénédiction abbatiale conférée le 7 octobre 2011 par Monseigneur Armand Maillard, Archevêque de Bourges. Il avait accepté de présider à l’occasion une Messe concélébrée selon l’Ordo de 64. Des prêtres de tous les horizons se sont retrouvés autour de l’autel sans difficulté. Tous ont témoigné de leur action de grâces.
Le moine cultive la pureté du cœur qui permet l’accueil de l’autre, l’écoute respectueuse en dehors de tout calcul, de tout programme. Il faut demander cette grâce pour ceux qui seront amenés à réfléchir sur ces délicates et importantes questions qui ne sont pas sans influencer la relation de l’homme à Dieu, la forme de sa prière liturgique.
Aujourd’hui la situation est douloureuse. Elle semble figée, sans issue… Un Vendredi-saint. Les abbayes ont avant tout comme premier devoir de prier pour que les cœurs s’ouvrent sur le chemin lumineux de la réconciliation et de la paix. Il y a une pâque liturgique à vivre et elle ne se vivra qu’avec le Christ et dans le Christ. In Illo uno, unum. Pas vendredi-saint sans un matin de Pâques.
[1] Madeleine Delbrel, La joie de croire, 123
© LA NEF pour la version française, mis en ligne le 9 avril 2026
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