Slogan de Mai 68 © Commons.wikimedia.org

1968, année pathétique

Les admirateurs des événements de Mai 68 sont encore assez nombreux en France pour que l’on procède à une commémoration généralisée, appelée de ses vœux par le président de la République. Regard critique sur un événement qualifié de « chienlit » par de Gaulle.

Ni Maurras, ni Céline. Fort peu de moments fondateurs liés à nos racines. Mai 68, partout. L’envahissante commémoration se transforme en célébration à longueur de pages de journaux ou d’émissions de radio. Les antennes de Radio France frisent la surchauffe. Les disciples de 68 occupent l’espace public, détenant l’essentiel des pouvoirs médiatiques et politiques. Ce sont nos « élites mondialisées », ceux qui ne seraient « pas rien » ; Mai 1968, c’est avant tout cela : un état de l’esprit dominant et diffus, qui est à l’origine de bien des dérives que nous subissons. Là où certains états de l’esprit – de résistance, de patriotisme, par exemple – sont des valeurs unificatrices, l’esprit de 68 est un esprit de retournement des valeurs ayant fondé ce que nous sommes. Retournement qui, à force de sédimentation idéologique, a produit une sorte d’inversion, expliquant largement l’état actuel de la France : il n’est pas d’autre pays développé connaissant un tel point de dégradation généralisé ; et il n’est pas d’autre pays glorifiant autant l’esprit 68. On veut y voir le fruit du « hasard » ?

TROIS PHÉNOMÈNES DÉSTRUCTURANTS
Personne ne l’a oublié, « Nous sommes tous des juifs allemands ». La minorité gauchiste agissante des groupuscules, suivie par quelques camions de moutons, se voulait « universaliste » et militante décoloniale du multiculturalisme à venir. Cet état de l’esprit diversitaire, devenu dogme sectaire, a irrigué la société avec la mainmise des anciens de 68 sur les salles de rédaction, les studios de radio, les bureaux des banques, les réseaux associatifs, les salles de classe, les universités, les partis politiques alors liés par un « programme commun », etc., et est à l’origine de trois phénomènes qui ont déstructuré la société et la nation française, au point qu’un ancien président de la République a pu parler de « partition » à venir : la préférence pour l’Autre, la repentance et l’ouverture des frontières (nécessitée par la société de consommation, elle-même née de 68). L’idéologie des « libéraux libertaires », ou lib-lib. Derrière ces trois phénomènes, la haine de soi et la volonté militante de remplacer le bien commun par l’idéologie diversitaire, devenue « vivre ensemble » (sauf pour les CSP +, lesquelles protègent leur progéniture).
Depuis 68, dans l’esprit commun, amplement véhiculé par l’Éducation Nationale, le Français est responsable de tous les maux de l’humanité, encore plus s’il a le « malheur » d’être chrétien. D’ailleurs, ce Français, européen, de culture chrétienne et gréco-latino-celte n’existerait pas : il serait une construction de l’esprit et n’aurait rien édifié sur le continent. 68 ou l’effacement du réel de la photographie. Nous aurions le devoir de devenir des « personnes racisées afro-européennes quadri sexuelles », si possible musulmanes – sans quoi l’islamophobie nous guette. La « seule réalité », en inversion de ce que fut la « seule France » honnie, serait multiculturelle, islamophile, migrante, racisée, plutôt féministe tendance végano-lesbienne consommatrice d’algues bio, amatrice d’expérimentations corporelles.

ÉGALITARISME PARTOUT, ÉGALITÉ NULLE PART
Et gare si l’on se trompe de voie : avec tout le mal que la France aurait fait au reste du monde et à l’ensemble de ses descendants, y compris ceux qui descendent sans le savoir d’esclavagistes noirs ou musulmans, ne pas se fouetter chaque matin au son de « repentance, repentance » en pensant aux causes sociales, économiques et racistes (« d’État ») du djihadisme du 9-3, vous conduirait au peloton d’exécution. De « tous frères », nous sommes devenus « tous potes », puis « tous pareils », c’est-à-dire « racisés » et autres que nous-mêmes. C’est ainsi que la prétendue ultra-tolérance de 68 a débouché sur un racisme inversé et le rejet des poor white trash européens. La France est un tiers-monde comme les autres, avec islam terroriste intégré.
L’état de l’esprit 68 a produit une déviance de la valeur d’égalité, confondant équité et égalité. Les quelques centaines d’excités qui criaient « cours, camarade, le vieux monde est derrière toi » ayant voulu faire disparaître les carcans de ce qu’ils considéraient comme de l’autoritarisme, ce qui n’était pas forcément faux dans tous les domaines, ont, en réclamant plus de considération de ce qu’ils étaient, ouvert la boîte de Pandore d’un égalitarisme qui s’est étendu à l’ensemble de la société, donnant quitus à l’enfant roi et aux minorités agissantes qui ont rendu heureuses toutes les chaînes de grande distribution de produits fabriqués en Chine ou par des gamins miséreux du Pakistan, comme à la crise monstrueuse de l’éducation, tant familiale que nationale, crise directement issue de la confusion entre autorité et autoritarisme.
Le rejet de l’autorité, celle de l’adulte, du professeur, du sachant, du savant, du policier est la cause première de la confusion des esprits, depuis l’incapacité de la majorité des collégiens à écrire cinq lignes correctement ou à argumenter clairement jusqu’au foisonnement du complotisme irrationnel, en passant par les fautes d’orthographe qui émaillent les bandeaux des chaînes d’information continue ou les pages des quotidiens dits de référence. Quand il n’y a plus de maître ayant autorité pour transmettre, il n’y a en réalité plus personne pour apprendre réellement ; ces deux mises en retrait, celle du transmetteur légitime et celle du récepteur occupant sa vraie place, celle de l’apprenant, ont provoqué l’érection de l’incivilité en norme. Le quotidien de chacun en témoigne. Une crise de l’autorité particulièrement à l’œuvre dans une école qui, concrètement, n’existe plus, malgré les apparences, puisqu’on n’y apprend plus rien, sans contraintes, sans efforts, au point qu’il n’est finalement guère étonnant en 2018 de voir des étudiants réclamer de ne pas « subir » de notes inférieures à dix. Qui ne voit pas que la jeunesse, en particulier celle issue de l’immigration musulmane, pour laquelle l’adulte féminin n’a par nature aucune autorité, refuse toute forme d’autorité ? Sinon celle de la mosquée, quant à elle en expansion.
Cet état de l’esprit issu de 68 est mortifère sur le plan civilisationnel, car la civilisation est justement fondée sur la transmission par les anciens. L’idée de la « table rase » issue des « utopies » gauchisantes de 68 est acte de décivilisation. Et cela se traduit autant dans le quotidien des quartiers et de la France périphérique que dans le domaine du vivant.

LA VIE ? ON S’EN FICHE NON ?
Du moment que l’on peut « jouir sans entraves » ? La « libération sexuelle » serait le grand acquis de 68, et ce qui resterait d’indiscutable concernant son esprit. Comme tout argument d’autorité, celui d’une libération est évidemment plus complexe qu’il n’y paraît, même si y toucher relève de la transgression d’un tabou. Transgression interdite en ce domaine, comme au sujet par exemple de l’avortement, au pays des « grands transgresseurs de 68 » ; ceux qui se présentent comme ayant abattu le vieux monde et ayant érigé la transgression en mode de vie n’autorisent cependant pas que soient transgressés leurs dogmes. Au Royaume de l’inversion, les soixante-huitards sont rois.
Libération sexuelle ? L’historienne féministe Malka Marcovich montrait dans un récent essai (1) combien la « libération » a eu comme effet de développer une sexualité maintenant reconnue comme « violence » : l’injonction à la « liberté sexuelle » a souvent été vécue comme une obligation à se montrer « libre » et à consentir sans le vouloir, ce qui s’apparente au viol. De l’abus sexuel généralisé confondu avec la « liberté ». Même étrange conception de la « liberté » : le dévoiement d’une loi féministe sur la contraception, celle de Simone Veil, qu’il devrait être loisible de discuter en démocratie, en vision du monde autorisant une secrétaire d’État, Madame Schiappa, à traiter, devant l’ONU en mars 2018, sur un pied d’égalité, relativement au droit des femmes, des questions telles que celles de l’obtention du permis de conduire et de l’accès à l’avortement, comme si avoir le droit de conduire était pour une femme aussi banal que de décider d’avorter un enfant.
Et c’est là le plus grand des tabous chez les disciples de 68 : l’incapacité de reconnaître le réel, par exemple ce fait pour le moins réel que toute IVG avorte un être vivant, peut-être un futur Einstein ou Mozart en somme, et non pas un peu de matière. Comment une société fondée sur de tels tabous et conceptions du monde ne serait-elle pas malade et schizophrène ? Bienvenue dans la France post-68, et vivement que son état d’esprit s’écroule.

Matthieu Baumier

(1) Malka Marcovich, L’autre héritage de 68. La face cachée de la révolution sexuelle, Albin Michel, 2018, 216 pages, 18 €.

Quelques autres livres sur Mai 68 :
– Gérard Leclerc, Sous les pavés, l’Esprit, France-Empire/Salvator, 2018, 148 pages, 14 €.
– Olivier Germain-Thomas, La brocante de Mai 68, Pierre-Guillaume de Roux, 2018, 186 pages, 18 €.
– Bernard Lugan, Mai 68 vu d’en face, Balland, 2018, 132 pages, 13 €.
– Yves Chiron, L’Église dans la tourmente de 1968, Artège, 2018, 276 pages, 17 €.
– Denis Tillinac, Mai 68, l’arnaque du siècle, Albin Michel, 2018, 162 pages, 14 €.

© LA NEF n°303 Mai 2018

 

À propos Matthieu Baumier

Matthieu Baumier
Auteur d'essais, L’Anti Traité d’Athéologie (Presses de la Renaissance, 2005), La démocratie totalitaire (Presses de la Renaissance, 2007) et de romans, Les apôtres du néant (Flammarion, 2002), Le manuscrit Louise B (Les Belles Lettres, 2005). Collaborateur de La Nef, il écrit également dans diverses revues, dont Causeur, La revue Littéraire ou L'Incorrect. Il est aussi poète (Le Silence des pierres, Le Nouvel Athanor, 2013).