L’indifférence, pire des maux

ÉDITORIAL

Le premier confinement puis les normes restrictives pour remplir les églises ont eu une conséquence palpable qu’observent tous les curés : le nombre de pratiquants chaque dimanche a diminué, les paroisses sont loin d’avoir retrouvé l’ensemble de leurs fidèles. Or, le taux de pratique dominicale (les catholiques allant à la messe chaque dimanche) était déjà fort bas, autour de 1,5 % de la population. Va-t-il encore baisser lorsque la crise sanitaire sera passée ?

Ce très faible taux traduit, avec certes quelques exceptions comme la Pologne, une réalité propre à l’ensemble du monde occidental : Dieu a été relégué aux marges de la société ; la question de Dieu n’intéresse plus la majorité de nos concitoyens qui vivent comme s’il n’existait pas, et cette indifférence s’exprime par un recul historique de l’adhésion au christianisme qui a pourtant façonné nos nations européennes depuis deux millénaires.

Nos contemporains ne sont pas pour autant devenus des athées convaincus : les véritables athées qui ont réfléchi à ce que cela signifiait et qui l’assument sont vraisemblablement une infime minorité. L’athéisme postule que l’homme aurait émergé de la matière, sa présence sur terre ainsi que l’ordonnancement de l’univers et de la vie ne seraient qu’une formidable suite de hasards, produits d’une évolution aléatoire : comment adhérer à un scénario si improbable ? Qu’est-ce qui est le plus sage et le plus rationnel : croire, au-delà de la matière et de ce que perçoivent nos sens, à un Dieu créateur, à l’existence d’un monde des esprits, ou de croire que des milliards de milliards de hasards ont fini par façonner l’homme, la nature et le monde ? Où est la crédulité ?

Le drame de l’indifférence

Le drame est que l’immense majorité des populations occidentales, si elle n’est plus chrétienne ni devenue athée, est tombée dans un travers peut-être pire encore : l’indifférence, comme s’il y avait une peur de réfléchir aux choses les plus essentielles, au sens de la vie et de la mort, comme si les grands médias avaient réussi à imposer leur vision superficielle et matérialiste, à confiner les humains dans une vie de plaisirs et de distractions, bref à lobotomiser les cerveaux en inculquant à tous les mêmes soucis terrestres au même moment.

Certes, me direz-vous sans doute, le recul du christianisme s’explique par la sécularisation qui remonte loin, par l’hostilité dont il a été et continue à être victime ; d’excellents livres ont détaillé tout cela. C’est vrai assurément, mais cela n’explique pas tout. Je citais la Pologne plus haut : eh ! bien la foi des Polonais s’est fortifiée dans les épreuves des occupations nazie et communiste. Peut-on imaginer pire oppression ? Les chrétiens de Syrie, d’Irak, de Turquie, d’Arménie (Haut-Karabagh), du Pakistan, du Nigéria… subissent aujourd’hui de véritables persécutions sans renier leur foi. Mais chez nous, dans les pays d’ancienne chrétienté, rien de tel : risquons-nous notre vie ou notre liberté pour défendre notre foi ?

Le « monde », au sens de saint Jean, n’a jamais reconnu Dieu (cf. Jn 1, 10-11), hier comme aujour­d’hui, rien de nouveau. Fondamentalement, ce n’est pas en raison d’attaques extérieures ou de violentes agressions que le christianisme occidental recule, même si ces attaques existent bel et bien, et y contribuent évidemment. Il recule avant tout parce que les chrétiens perdent la foi et ne parviennent plus à la transmettre, comme si l’atmosphère relativiste et hédoniste qui est celle de nos démocraties libérales était un poison pour la foi bien plus efficace que la persécution ouverte qui produit des martyrs, dont on sait que leur sang est semence de chrétiens, selon le mot de Tertullien. J’ai déjà cité cette phrase si vraie de Bernanos : « Nous répétons sans cesse, avec des larmes d’impuissance, de paresse ou d’orgueil, que le monde se déchristianise. Mais le monde n’a pas reçu le Christ – non pro mundo rogo (je ne prie pas pour le monde) – c’est nous qui l’avons reçu pour lui, c’est de nos cœurs que Dieu se retire, c’est nous qui nous déchristianisons, misérables ! » (1).

Besoin de chrétiens forts de leur foi

Que conclure de ce triste constat ? Plutôt que de concentrer nos énergies à dénoncer et nous plaindre de tous ceux qui nous veulent du mal – ils ne sont pas près de disparaître –, à se lamenter de la disparition des structures qui soutenaient jadis l’Église, ne devrions-nous pas nous interroger sur nous-mêmes, nous remettre en question et réfléchir à tout ce qui peut conforter la foi des fidèles et sa transmission ? Telle est la raison d’être de l’Église : revenir à l’enseignement du kérygme et donner la priorité à l’évangélisation, tout le reste est secondaire. C’est de chrétiens forts de leur seule foi dont notre société a besoin, ils seront alors le levain dans la pâte.

Christophe Geffroy

(1) Nous autres, Français, dans Scandale de la vérité, Points/Seuil, 1984.

© LA NEF n°333 Février 2021

À propos Christophe Geffroy

Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).