Ciase : « Deux rapports en un »

Henri Quantin, professeur de Lettres en Khâgne, a publié au printemps dernier L’Église des pédophiles. Raisons et déraisons d’un procès sans fin (Cerf, 2021). Il nous donne ici son avis sur le rapport de la CIASE publié le 5 octobre 2021.

À mes yeux, le problème est qu’il y a deux rapports en un. Le « premier » rapport tente d’être aussi objectif que possible, tant sur les statistiques que sur les pistes de réflexion. Les chiffres mis en avant ne peuvent que provoquer horreur et pitié. Ils ne sont pas une vérité historique rigoureuse, puisqu’il s’agit d’une estimation et que le « coefficient multiplicateur » évoqué par la CIASE reste assez mystérieux, mais ils suffisent amplement à l’essentiel : faire prendre pleinement conscience de l’ampleur du drame, écouter enfin les victimes et tenter de réparer ce qui peut l’être, en commençant par aider la justice à faire son travail. Pour ce premier rapport, on ne saurait trop rendre grâce, si douloureux que cela puisse être. Benoît XVI l’avait affirmé depuis longtemps avec force : « Dans la mesure où c’est la vérité, nous devons être reconnaissants de tout éclaircissement. »

Des anachronismes
Ce qui me gêne est qu’une sorte de second rapport tend à s’infiltrer dans le premier, pour infléchir la lecture des chiffres et des événements. La mission de la CIASE incluait bien sûr une part d’interprétation et d’évaluation des actions déjà menées, mais ce « second rapport » fait plus : il fixe une frontière entre les questionnements autorisés et les questionnements interdits, et relève par moments de ce que Gilson appelait « le magistère de l’opinion publique ». Cela donne quelques contournements et quelques anachronismes. Par exemple, bien qu’elle note que 80 % des victimes sont des garçons, la CIASE évite soigneusement de s’interroger sur l’homosexualité dans le clergé. Lisez le paragraphe 336, impressionnant travail d’équilibriste, avec cette périphrase : « une absence d’attirance hétérosexuelle, voire une asexualité ».
On peut surtout déplorer des anachronismes qui cachent mal le parti pris militant. On a par moments l’impression que la révolution sexuelle est plus taboue pour la CIASE que ne l’était le sexe lui-même dans l’Église qu’elle dénonce. Expliquant que les actes pédocriminels ont baissé dans l’Église dans les années 70-90, alors qu’ils ont augmenté dans le reste de la population, la CIASE croit pouvoir conclure triomphalement : « Toute tentative de mise en relation des violences sexuelles à cette époque dans l’Église catholique avec la permissivité de l’esprit de Mai 68 se trouve ainsi disqualifiée. » Cela semble un peu court. Il va de soi que la logique qui préside à Mai 68 commence plusieurs années avant et, qu’en outre, l’esprit de « permissivité » ne peut se réduire à Cohn-Bendit et ses amis. Si le but est d’éviter tout examen sur la crise de la théologie morale qui se dessinait, comme le disait Benoît XVI, dès les années 50, la manœuvre est un peu grossière.

Appel à l’esprit critique des laïcs
Il y a plus d’un an, l’historien Fabrice Bouthillon relevait « le recyclage précipité, par les cathos de gauche, de toutes les vieilles revendications de leur parti » comme remèdes aux abus sexuels du clergé : désacralisation et mariage du prêtre, place des femmes et des laïcs, sortie d’une morale trop rigide… Même atténuées, les revendications anachroniques transparaissent assez nettement. Ainsi la recommandation n°11 : « Passer au crible ce que l’excès paradoxal de fixation sur les questions sexuelles peut avoir de contre-productif en matière de lutte contre les abus sexuels. » Si la CIASE juge que c’est un tableau de l’Église de France actuelle, ses membres n’ont pas dû fréquenter beaucoup de paroisses. Même impression quand le rapport met en garde contre un catéchisme qui ferait des enfants de simples « récepteurs de la doctrine » ! De même, tout en signalant opportunément que le célibat sacerdotal n’a aucun rapport avec la pédocriminalité – Jean-Marc Sauvé l’a même déclaré sur France Inter, Deo gratias ! –, le rapport recommande de bien étudier les perspectives ouvertes par le synode sur l’Amazonie, en ce qui concerne l’ordination d’hommes mariés. Le résultat final est que le « second » rapport sous-jacent dessert, hélas, la crédibilité du premier, pourtant si nécessaire. La volonté de discréditer l’Église passée perce assez souvent. Sur ce point, on est tenté d’ironiser sur la recommandation 45 qui prône « la séparation physique entre le prêtre et le fidèle pendant la confession ». Cela s’appelait des confessionnaux, et ce ne sont pas les prêtres en soutane qui les ont mis au grenier.
En bref, je me réjouis de tout ce qui permet de crever l’abcès et d’enfin regarder le mal sans naïveté ni irénisme. En revanche, je regrette que le rapport soit pris par certains non seulement comme vérité historique, mais comme magistère laïc de substitution. Que la commission soit « indépendante » ne signifie pas qu’elle soit neutre. Si cela fournit seulement des arguments d’autorité aux revanchards des années 70, je crains que la réforme urgente ne soit mal partie.
Notez qu’en ajoutant ces réserves à l’action de grâce pour la lumière apportée, je suis fidèle à un souhait de la CIASE elle-même : que les laïcs fassent preuve d’esprit critique. Je suppose que la CIASE n’entend pas exclure son rapport de l’examen.

Henri Quantin

© LA NEF n°341 Novembre 2021

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