Pierre Valentin (2026) ®éditions Gallimard - Francesca Mantovani

Entretien avec Pierre Valentin : pourquoi la jeunesse va-t-elle si mal ?

Pierre Valentin signe un remarquable essai qui entend mettre des mots sur l’immense mal-être qui saisit la jeunesse actuelle et remonter aux causes. Entretien avec un jeune intellectuel sagace et perspicace.

La Nef – Le constat d’un fort mal-être dans la génération Z (soit les 13-31 ans) est le point de départ de votre ouvrage : ce malaise est-il un fait incontestable ? Comment peut-on l’attester ?

Pierre Valentin – En guise d’observation sociologique préliminaire, je suis frappé de voir à quel point le seul segment de la population que je dois convaincre de cet état de fait est celui qui ne côtoie jamais cette tranche d’âge. Les professeurs ou les parents sont absolument certains de la véracité du diagnostic pessimiste et de l’importance du sujet.
Il y a eu trois étapes ensuite dans cette crise. Une première, bien avant les écrans, qui est le XXe siècle, où déjà, dans les grandes lignes, le taux de dépression en Occident progresse avec chaque nouvelle génération, sans doute par effet de l’individualisation. Ensuite, il y a une accélération nette dans les courbes ascendantes sur de nombreux indicateurs au début de la décennie 2010. Enfin, la séquence COVID (2020-2022) a été particulièrement désastreuse pour la santé mentale des jeunes. Par rapport à la période d’avant le COVID, on constatait même en 2022 une augmentation de 299 % des tentatives de suicide chez les Français de moins de 15 ans. Les hospitalisations en psychiatrie explosent également sur cette période de façon spectaculaire. Enfin, les instituts Montaigne et Terram estiment que 25 % de nos 15-29 ans seraient en dépression.

Quelles grandes causes identifiez-vous à ce mal-être ?

La première, sans doute dans tous les sens du terme, est l’individualisation, ce qui étaye d’ailleurs le diagnostic d’Émile Durkheim dans Le suicide (1897), qui analysait les suicides dits « anomiques » du fait d’une trop grande absence de soutiens sociaux. Puis, ce que j’ai voulu appeler « effondrement de l’avenir », soit le fait de ne pas arriver à se projeter dans le temps (ce qui n’est pas la même chose que le pessimisme), qui a probablement démarré autour des années 1980. La troisième cause est l’idéologie woke, qui s’installe culturellement auprès de la jeunesse peu ou prou en même temps que le smartphone pour tous, qui est la quatrième cause, soit au début de la décennie 2010. Enfin, la chronologie s’arrête pour le moment avec la gestion du COVID (2020-2022), qui frappe de plein fouet la jeunesse, enfermée chez elle au moment le plus sensible de sa construction identitaire et affective.
Mais une sixième cause, paradoxale, s’est subrepticement glissée dans cette chronologie de la hausse des troubles : l’essor d’une culture thérapeutique, sur laquelle nous reviendrons sans doute. J’estime que la France est entrée dans ce paradigme psychologique-victimaire plusieurs décennies après les États-Unis, vers la fin des années 1990 et le début des années 2000, même si les choses s’accélèrent fortement ces dernières années.

Pourriez-vous définir ce que vous appelez le paradigme thérapeutique ? Et nous dire en quoi il est contre-productif et ne saurait vraiment aider les jeunes en proie au mal-être ?

Dans le sillage de Christopher Lasch, je définis ce paradigme thérapeutique comme étant une approche psychologique individualiste, qui sacralise le ressenti du patient, réfute la notion de jugement moral, cherche à discréditer la notion d’autorité, déculpabilise et déresponsabilise l’individu, tout en étant elle-même une forme de paternalisme moral qui ne s’assume pas comme telle. Ceux qui nous lisent ne s’imaginent sans doute pas la puissance phénoménale que cette culture possède dans les pays « anglo-protestants » (Canada, États-Unis, Royaume-Uni).
Or, les nations qui ont le plus adopté ce paradigme sont aussi celles dont la jeunesse souffre le plus de la crise de la santé mentale, ce qui devrait a minima nous interroger. Si pour certains individus, notamment dans la génération de mes grands-parents, la « sensibilisation » à ces questions de troubles psychiques n’a sans doute pas été assez effectuée, nous basculons aujourd’hui dans l’excès inverse pour la mienne.
Dans ce paradigme, le risque de se sentir seul pèse manifestement moins lourd que celui d’être « sous emprise ». À force de favoriser l’idée selon laquelle nous sommes tous probablement entourés de « personnes toxiques », il menace même de transformer la formule en pléonasme. Appuyée par l’imaginaire sanitaire de la pandémie, la notion s’installe selon laquelle toute forme de lien profond vis-à-vis d’autrui serait pathologique, un état de « dépendance ». Or, nous l’avons dit, l’individualisation et l’affaissement de la sociabilité organique est l’une des causes principales de la crise. L’individualisme thérapeutique risque donc fort d’éteindre la crise avec du pétrole.

Comment décririez-vous la condition des parents aujourd’hui ? Entre quelles injonctions contradictoires se meuvent-ils ?

Ayant perdu foi en ses normes morales propres, il reste à l’autorité parentale deux sources de légitimité pour savoir si leur enfant va bien. La première est l’autorité médicale et psychologique, qui a d’ailleurs selon Christopher Lasch œuvré au renversement de ce rapport de légitimité. La seconde est la comparaison avec les pairs de l’enfant, qui servent alors de baromètres pour mesurer les progrès sportifs, scolaires, et médicaux. Ce glissement du père aux pairs, d’une échelle de valeurs verticales à une comparaison horizontale, favorise évidemment la rivalité entre parents par enfants interposés, mais également plus directement entre les enfants eux-mêmes.

Vous identifiez une double déresponsabilisation individuelle (par en-dessous et par au-dessus) à l’œuvre, aujourd’hui, ainsi qu’une invocation des trois dimensions du temps pour achever cette déresponsabilisation : expliquez-nous ces mécanismes, et les enjeux qu’ils charrient.

En imaginant qu’il puisse y avoir une sorte de « courbe de Gauss de l’émancipation » – la possibilité conceptuelle qu’il y ait non seulement parfois trop peu de choix, mais parfois « trop » –, cela permet de comprendre nombre de comportements de zoomers autrement incompréhensibles, notamment pour les générations plus âgées. Étant submergés par les choix à faire, nous cherchons aujourd’hui des façons de nous défaire de ce poids désormais écrasant. ChatGPT et les IA deviennent pour les moins de 35 ans des coachs de vie, le développement personnel regorge de règles à suivre et le complotisme d’explications simplificatrices.
Ma génération invoque également, vous l’avez dit, les trois temps du temps pour respirer un peu dans ce contexte : le passé devient le lieu des « traumas » qui pourraient tout justifier, le présent celui d’un « Système » qui pourrait tout expliquer, et l’avenir celui d’une « apocalypse » qui pourrait tout excuser. Cette soif de « déresponsabilités » s’étanche via deux modes explicatifs complémentaires, à la fois « au-dessus » et « en-dessous » de la responsabilité individuelle, avec en haut des explications « systémiques », aisément « complotisables », qui déchargent les manquements dans nos comportements via une référence à un « Système » tout-puissant qui écraserait l’individu, et « en-dessous », via des explications psychologisantes qui font porter la responsabilité de son mal-être à des anciens proches « toxiques ».

Vous expliquez avec Marcel Gauchet l’évolution du rapport que la génération Z entretient avec la famille : quelle est cette évolution ? Que représente pour elle la famille ?

Un paradoxe intriguant au cours de mes recherches a été de constater d’un côté la popularité insolente de la famille, et de l’autre la décrédibilisation de l’autorité traditionnelle et des institutions. Pourquoi l’institution familiale échap­pe-t-elle à cette tendance majeure, profonde ?
Marcel Gauchet l’explique en soulignant sa mutation récente : « La famille n’est plus une institution dans la rigueur du terme, dont le père serait le “chef”. Elle est une association privée de personnes égales en vue de leur épanouissement affectif. Aussi est-elle plus populaire qu’elle ne l’a jamais été. Elle était un lieu de fortes contraintes sociales. Elle est devenue un havre de libertés intimes. »
Ensuite, si la posture adolescente de la rébellion contre les parents reste très puissante, elle coexiste dans cette génération avec la peur d’affronter le monde extérieur, ainsi que son immense sédentarité, qui est vraiment l’un de ses traits marquants. De fait, le grand départ étant repoussé, pour des raisons aussi bien financières que culturelles, le confort du cocon familial peut s’apprécier et être difficile à quitter. Il n’y a pas que des inconvénients, après tout, au fait de repousser la première lessive, l’obtention de son permis, ou le fait de se nourrir soi-même…

Les autres générations perçoivent souvent les plus jeunes comme étant très politisés : est-ce vrai ?

Cela est au moins en grande partie faux. Premièrement, les jeunes militants politiques et activistes « professionnels » des grandes métropoles ne représentent qu’une petite partie de ma génération. Il y a sur ce point un immense « effet loupe » de certains médias. Ensuite, « engagement numérique » n’est pas loin de l’antinomie, et là aussi les réseaux sociaux permettent de « s’engager » à peu de frais, sans quitter son canapé.
L’un des nœuds du problème réside une fois de plus dans le caractère « indoors » de cette génération d’intérieur, extraordinairement difficile à faire sortir de chez elle, même pour remplir une urne. On voit que l’abstention progresse considérablement avec le renouvellement générationnel, ce qui n’est pas un effet d’âge, mais bien de génération. 42 % des 18-24 ans et 46 % des 25-34 ans se sont abstenus lors du premier tour des élections présidentielles de 2022, tandis que seulement 22 % des 60-69 ans ont fait de même.
En revanche, paradoxalement, l’effacement de notre matrice chrétienne fait que César n’a plus de « n + 1 », et peut facilement vouloir s’asseoir dans le siège désormais « vacant ». La foi, en l’absence d’objet, court ainsi le risque de se déverser dans la politique. Cette dernière paraît simultanément délaissée et investie d’une charge affective démesurée. Ceux qui croient le moins en l’existence du diable en théologie sont peut-être ceux qui y croient le plus dans l’isoloir.

Quels sont les ressorts profonds du complotisme et les raisons de sa très large diffusion au sein de la génération Z ?

Pour commencer, notons que le complotisme fait partie des tendances sociétales lourdes qui ne sont pas limitées à la jeunesse. Depuis le COVID, on serait tenté de dire que c’est devenu un fait social total en Occident. La preuve que ça n’est pas qu’un comportement de « Zoomeur » que d’être tenté par le complotisme, c’est que quand l’on conceptualise la publication « type » d’un complotiste, on a tendance à l’imaginer bourrée de majuscules, ce qui est plutôt la signature numérique de la génération du baby-boom…
Néanmoins, le phénomène reste en forte progression dans la jeunesse. Là où le développement personnel leur donne une réponse à la question « que faire ? », le complotisme offre à la jeunesse une réponse aux interrogations « comment fonctionne le monde ? » et « qui sommes-nous ? ». Aujourd’hui, ça n’est pas rien. La fin des grands métarécits qu’étaient le marxisme et le christianisme a laissé un vide immense, et un appel d’air colossal pour d’autres explications totalisantes.

Vous analysez l’« intersection­nalité » chère à une certaine gauche comme étant en fait une forme de régression : expliquez-nous cela.

Le complotiste ne croit pas aux complots, mais au Complot. Les complots doivent s’emboîter, et non simplement s’additionner. Il n’y a pas un complot franc-maçon, un complot juif et un complot « davocratique » qui rentreraient en conflit, car « tout est lié ». De façon similaire, le patriarcat, le « racisme systémique », ou la conspiration « transphobe », ne s’opposent jamais mais doivent œuvrer de concert pour opprimer les opprimés, démontrant que cette logique d’un bouc émissaire « systémique » irrigue désormais la quasi-totalité de l’espace public. Or, c’est la logique la plus archaïque qui soit.

Il y a, dites-vous, un lien entre les idées progressistes qui imprègnent la génération Z et son mal-être, un rapport causal entre le wokisme et l’augmentation des troubles mentaux : comment ce lien peut-il être attesté ? et comment l’expliquez-vous ?

Précisons pour commencer deux choses : la causalité ne concerne que les jeunes car ce phénomène est récent, et, à ma connaissance, nous n’avons pas de données françaises sur la question. Cela concerne bien en revanche les jeunes Américains, a minima. Les travaux que j’ai pu consulter montrent que la causalité œuvre bien du wokisme vers l’augmentation des troubles, de l’idéologique vers le psychologique, et non l’inverse. Plusieurs raisons possibles existent : le plus grand sectarisme idéologique qui isole socialement ou encore l’omniprésence des explications « systémiques » qui finissent par décourager et démoraliser l’individu.

Quelle définition de la liberté cette génération a-t-elle intériorisée ? Quelles en sont les conséquences et paradoxes ?

La liberté se réduit de plus en plus pour ma génération à une pure absence de contraintes. Nos publicités sont obligées de nous le promettre en permanence : ce contrat sera « garanti 100 % sans engagement ». On voit typiquement progresser la notion soixante-huitarde du couple « libre », adjectif éminemment positif dans notre culture, et qui signifie ici explicitement l’absence d’engagement. L’autre peut être assimilé à la catégorie de « contrainte », ce qui crée un imaginaire où l’isolement autarcique fait office d’idéal implicite.

Votre conclusion ouvre la réflexion sur le rôle que peut jouer la religion. Au-delà des raisons métaphysiques et surnaturelles qu’un croyant invoquerait pour inviter la religion comme acteur évident de ce débat, quelles raisons y a-t-il à placer celle-ci au cœur des « solutions » et des recours pour aider la génération Z à sortir de son mal-être ?

Ça n’est pas moi qui pose la religion comme possible solution, c’est, entre autres, Jonathan Haidt. Après un tour d’horizon lucidement alarmiste sur l’état psychique de cette génération, ce psychologue libéral et athée termine par un éloge des interdictions transnationales de masses et de la religion. Son humilité et son honnêteté intellectuelle l’honorent, mais cela souligne tout de même l’ampleur de notre impasse. Étude après étude, on sait qu’aujourd’hui ceux qui pratiquent une religion sont nettement plus protégés en moyenne en termes de santé mentale que les autres, notamment via le fait de « pratiquer la gratitude » ou d’être poussé à aider les autres. Cela illustre, une fois de plus, que le sens, les questions existentielles, sont bien au cœur de cette crise.
D’une certaine façon, le positivisme moderne n’avait pas vraiment besoin de la foi pour se projeter dans l’avenir ; cela lui paraissait évident que rationnellement, scientifiquement, les progrès des différents domaines se renforceraient mutuellement et que l’on irait vers le mieux. Il suffisait de prolonger les courbes statistiques. Lorsque le progrès technique s’est décorrélé brusquement du progrès moral au XXe siècle – les 53 millions d’obus lâchés en dix mois lors de la bataille de Verdun, les bombes atomiques, etc. –, tout a changé pour la modernité. Aujourd’hui, l’avenir s’est carrément « effondré », au sens où il est devenu une non-catégorie, tant il est difficile de s’y projeter étant donné l’accélération du monde. Dans ce contexte, peut-être que l’on se rapproche pour le commun des mortels d’une alternative binaire entre foi et désespoir, entre la posture du peuple hébreu dans le désert qui attend son pain quotidien et l’angoisse permanente.
En tout cas, il est a minima intrigant de constater que la première génération à avoir été entièrement élevée en dehors de la pratique religieuse est celle qui est la plus touchée par l’anxiété, qui est, par définition, un rapport à l’avenir, à ce qui vient.

« L’effondrement de l’attention et de la persévérance facilite celui du bien-être », écrivez-vous (p. 49) : expliquez-nous cela. 

Une récente méta-analyse de 71 études sur près de 100 000 individus a démontré que plus les adolescents et les adultes regardaient de vidéos courtes, plus ils avaient du mal à se concentrer, à se contrôler et à gérer leur stress ainsi que leur anxiété. L’avènement de ces « shorts » à la fin des années 2010 et au début des années 2020 a radicalement changé la donne, à tel point qu’il faudrait sans doute distinguer au sein de la Génération Z ceux qui ont pu grandir sans des autres, plus jeunes. Ils ont considérablement augmenté la force de séduction permanente du smartphone, et donc, indirectement, l’isolement.

Quelle différence y a-t-il entre anxiété et dépression ? Et quel lien faites-vous entre hausse de l’anxiété et baisse de la débrouillardise ?

On pourrait dire que l’anxieux se bat encore pour rester à la surface, tandis que le dépressif est au fond de la piscine. Cette métaphore permet d’ailleurs de rappeler qu’une anxiété forte et prolongée finit souvent par se muer en dépression, tant elle peut être énergivore pour nos organismes.
L’effondrement spectaculaire du temps de jeu des enfants sans la supervision d’un adulte en Occident défavorise grandement la création de cette débrouillardise sociale. Or, le cerveau « convoque » des souvenirs de situations similaires avant de savoir si l’évènement devant soi doit être source ou non de stress. Celui qui n’a jamais tenté de faire un seul retour critique à son patron risque d’angoisser avant d’essayer. Celui qui l’a déjà fait avec succès plusieurs fois aura moins ce problème.

Propos recueillis par Élisabeth Geffroy

Recension du livre
Du bûcheron malheureux au jeune dépressif

  • Pierre Valentin, Malaise dans la génération Z, Gallimard, 2026, 288 pages, 21 €.

Quand La Fontaine entend traiter du malheur humain, il nous donne à voir un pauvre bûcheron « n’en pouvant plus d’effort et de douleur », étranger à toute forme d’agrément, parfois affamé, toujours épuisé : « Quel plaisir a-t-il eu depuis qu’il est au monde ? […] Point de pain quelquefois, et jamais de repos ». Son malheur a des racines profondes, des causes flagrantes, objectives, indubitables. Aujourd’hui, la jeunesse française et occidentale va mal ; mais il faut toute la sagacité de Pierre Valentin, qui signe ici un essai remarquable, pour nous aider à comprendre en détail d’où vient ce mal-être structurel qui s’est pourtant installé dans une société d’abondance et de plaisir, et quels ressorts meuvent une jeunesse obsédée par sa santé mentale mais massivement déprimée.

L’entretien ci-contre se charge de donner un aperçu des clés de lecture, toutes lumineuses et pertinentes, proposées par l’auteur ; nous ne nous attardons donc pas davantage sur le contenu de l’analyse. Mais prenons le temps d’évoquer les grandes qualités de cet ouvrage. Pierre Valentin n’est pas dupe de la façon qu’a l’époque de poser les problèmes, sa hauteur de vue le hisse au-dessus des termes habituels du débat, sa lucidité démêle les contradictions qui nous enchaînent, son courage lui permet de ne pas craindre de contrarier ou de déplaire ; ainsi ose-t-il renouer avec le vocabulaire de la morale pour nous extraire du seul paradigme thérapeutique dans lequel nous baignons (et nous noyons). Son livre est servi par une belle force d’argumentation, par un sens rigoureux du raisonnement, par un honnête souci d’anticiper les objections et d’y répondre, par une clarté de pensée et d’écriture qui nourrissent grandement le plaisir de lecture. Il a, de toute évidence, beaucoup lu en amont, et un atout fort de ce livre est d’opérer tout un travail descriptif, une synthèse d’études et d’analyses psychologiques et sociales issues autant du monde anglo-saxon que francophone, de nous permettre d’objectiver certains constats que nous pouvons faire empiriquement sur la génération Z, de mettre des mots sur des choses déjà observées et pas toujours explicitées à nous-mêmes.

Ajoutons une ligne qu’il est plus facile d’écrire noir sur blanc dans La Nef : l’homme est fait pour Dieu, le matérialisme et son horizon minuscule ne peuvent que conduire la jeunesse au malheur ; l’homme est fait pour se donner, l’enfermement dans la prison du moi et la défiance de l’autre ne peut que l’affliger et le désespérer.

Elisabeth Geffroy

© La Nef n° 392 Juin 2026