Le ministère de l’Intérieur vient de publier des chiffres officiels sur l’immigration : quelle situation révèlent ces chiffes ? Entretien avec Nicolas Pouvreau-Monti, cofondateur et directeur général de l’Observatoire de l’immigration & de la démographie.
La Nef – Qu’est-ce que l’Observatoire de l’immigration et de la démographie ?
Nicolas Pouvreau-Monti – L’Observatoire de l’immigration et de la démographie (OID) est un laboratoire d’idées créé en 2020, qui travaille à éclairer le débat public sur les questions migratoires et démographiques – à la fois en faisant connaître les faits sur ces sujets dits « sensibles », mais aussi en portant les propositions nécessaires au maintien de la cohésion nationale. Nous travaillons à apporter une vision rationnelle au débat sur l’immigration en France, qui est souvent étouffé par deux mythes rassurants.
Le premier réside dans une forme de naturalisation des flux migratoires : ceux-ci seraient semblables à la pluie, au soleil ou au vent, auxquels aucune autorité politique ne pourrait commander. Le second, plus insidieux, réside dans une relativisation à outrance des réalités de notre époque. L’immigration serait un phénomène de tous les âges et tous les temps. Son ampleur d’aujourd’hui serait comparable à celle d’hier. Notre démarche scientifique s’inscrit à l’encontre de ces deux présupposés.
Le ministère de l’Intérieur a publié le 27 janvier les chiffres officiels de l’immigration en 2025 : ces chiffres sont-ils exhaustifs, donnent-ils tous les renseignements nécessaires sur cette question ?
Ces chiffres ministériels reposent sur le mètre étalon classique de l’immigration légale : les nouveaux « titres de séjour » accordés chaque année. Il s’agit des documents remis par l’administration française à des étrangers, qui leur garantissent le droit de résider sur le territoire national en situation régulière.
Ces titres sont requis pour les ressortissants des pays extérieurs à l’UE, à l’Espace économique européen et à la Suisse. Pour tous les autres, les citoyens de ce qu’il est convenu d’appeler les « pays tiers » : l’obligation de détenir un titre de séjour ne s’applique qu’aux seuls individus majeurs. Les mineurs étrangers en sont dispensés et ne sont donc pas inclus dans les décomptes.
Il faut donc garder à l’esprit que les données publiées le 27 janvier ne représentent qu’une partie des flux migratoires : il s’agit de l’immigration régulière, extra-européenne et adulte.
Que retenez-vous des chiffres publiés ? Quelles sont les évolutions et les grandes tendances ?
Un constat s’impose de manière factuelle : il n’y a jamais eu autant d’immigration en France que l’année dernière. 384 000 nouveaux titres de séjour ont été délivrés à des étrangers hors UE. Il s’agit d’un record absolu. En 1997, alors que Lionel Jospin venait de s’installer à Matignon : la France n’accordait que 120 000 nouveaux titres par an – soit trois fois moins qu’aujourd’hui.
Les pays d’origine les plus fréquents restent inchangés : le Maroc, l’Algérie et la Tunisie. À elle seule, la France concentre près de la moitié des titres de séjour valides pour des ressortissants du Maghreb dans toute l’Union européenne. Mais la principale nouveauté concerne l’Afghanistan, désormais quatrième nationalité la plus nombreuse parmi les « primo-titrés », avec une hausse de 46 % sur un an.
Cette dynamique afghane illustre un phénomène plus large : l’explosion du droit d’asile. Au total, plus de 700 000 personnes bénéficient aujourd’hui, sur le sol français, d’une forme ou l’autre de protection liée à l’asile. Cela représente l’équivalent d’une ville qui serait la troisième du pays par la taille de sa population, classée entre Marseille et Lyon.
La population immigrée en France a augmenté de 50 % depuis le milieu des années 2000. Aujourd’hui, 23 % des habitants de notre pays sont d’origine immigrée sur deux générations (eux-mêmes ou leurs parents étant nés étrangers à l’étranger).
En matière d’immigration, y a-t-il de réelles différences entre pays européens, certains s’en sortent-ils mieux et comment ? Autrement dit, en Europe, le politique a-t-il les moyens de maîtriser l’immigration, l’UE est-elle une entrave ou une aide ?
Sur la plupart des aspects de l’accueil et du séjour, la France se rend plus attractive que ses voisins européens pour une certaine immigration, à motivations sanitaires et sociales. Par exemple : nous sommes le seul pays de l’UE à avoir inscrit dans son droit le principe d’un hébergement inconditionnel des personnes – y compris étrangères en situation irrégulière. Environ 100 000 places d’hébergement d’urgence de l’État sont occupées par des clandestins, pour une durée médiane de trois ans et demi.
D’autres pays européens font d’autres choix. Le Danemark en fournit un exemple frappant (facilité par les dérogations dont il dispose sur le droit migratoire de l’UE). Entre 2014 et 2024, le nombre annuel de nouvelles demandes d’asile enregistrées dans ce pays a baissé de 85 %… pendant qu’il augmentait de 120 % en France. Tandis que nos voisins font le choix de se fermer en partie, nous demeurons toujours aussi ouverts, ce qui condamne la France au rôle de « pays de rebond » pour l’immigration.
Quelle part des arrivées sur notre territoire finit en OQTF ? Combien sont exécutées et peut-on améliorer la situation ?
Les frontières entre immigration régulière et irrégulière sont beaucoup plus poreuses qu’on l’imagine parfois. De très nombreux clandestins – potentiellement la majorité – sont entrés légalement en France, munis d’un visa ou d’un titre de séjour, avant de se maintenir sur le territoire à leur expiration.
La population clandestine sur notre sol peut être estimée entre 700 000 et 900 000 personnes. En 2024, 130 000 obligations de quitter le territoire français (OQTF) ont été délivrées, pour un taux d’exécution de 10 % à peine. Les raisons de cet échec sont multiples : l’interférence très fréquente des juges pour empêcher les éloignements, le manque de places dans les centres de rétention administrative, la non-coopération des pays d’origine dans la délivrance des laissez-passer consulaires… Autant de leviers sur lesquels il est nécessaire d’agir politiquement.
Le lien entre immigration et délinquance est-il un mythe ou une réalité basée sur des chiffres ?
Chaque année, le Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI) – rattaché à la place Beauvau – publie son bilan « Insécurité et délinquance », qui donne une idée claire de la très forte prévalence des profils étrangers. Selon les types d’infractions : les ressortissants étrangers sont 1,5 à 4 fois plus représentés parmi les mis en cause pour faits de délinquance et de criminalité en France, relativement à leur part dans la population générale.
On retrouve ce constat de surreprésentation dans les données partagées par l’administration pénitentiaire. Dans le détail : les Algériens représentaient un étranger écroué sur cinq en 2024. Ils étaient, à eux seuls, plus nombreux que les ressortissants de tous les pays de l’UE. Le nombre d’Algériens écroués en France a augmenté de 117 % en dix ans (2014-2024), trois fois plus que la moyenne des étrangers écroués (+40%) et neuf fois plus que les Français, dont binationaux (+13%).
Quel est le profil de la majorité des migrants en termes de qualification ? Par rapport à leur pays d’origine, représentent-ils des forces vives ayant un niveau minimum ou la partie la plus pauvre ?
Il faut noter la présence nombreuse de personnes pas ou très peu qualifiées au sein de l’immigration reçue en France : 41 % des ressortissants extra-européens qui vivent dans notre pays n’ont aucun diplôme ou seulement un niveau brevet-CEP, contre 19 % des Français. Un tel décalage ne peut que susciter des lourdes difficultés d’accès à l’emploi, dans une économie moderne hautement compétitive, ou limiter les profils concernés dans des emplois subalternes – peu rémunérés et voués à une robotisation plus ou moins précoce.
Qu’en est-il de la générosité du système français par rapport aux autres pays ? Et, corollaire de cet aspect, l’immigration coûte-t-elle beaucoup à la France ou nous rapporte-t-elle ?
L’immigration accueillie dans notre pays compte parmi les moins « au travail » dans tout l’espace européen. Le taux d’emploi des immigrés en France est de seulement 63 % – soit le deuxième résultat le plus mauvais de toute l’Europe de l’Ouest (juste après la Belgique) et le quatrième plus bas dans l’ensemble de l’Union européenne. En particulier, seuls 43 % des immigrés extra-européens récents – arrivés en France dans les cinq années précédentes – occupent un emploi.
Notre politique d’immigration génère aujourd’hui une perte nette pour les comptes de l’État et de la Sécurité sociale. La réalité de ce déficit est notamment tracée dans les chiffres de l’OCDE. Selon la dernière évaluation disponible, qui porte sur l’année 2017 : les recettes budgétaires apportées par les immigrés en France ne financent, en France, que 86 % des dépenses publiques qui leur sont affectées. Ce déficit de 14 points est l’un des plus négatifs parmi l’ensemble des pays européens : seules l’Estonie et la Lituanie connaissent de plus mauvais ratios budgétaires pour leur immigration.
Propos recueillis par Christophe et Élisabeth Geffroy
- Nicolas Pouvreau-Monti, Immigration, mythes et réalités, avril 2026, Fayard, 288 pages.
© La Nef n° 389 Mars 2026, mis en ligne le 12 juin 2026
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