Nous proposons ici un propos conclusif à notre dossier « Entre fractures et unité » pour exposer la perspective dans laquelle nous l’avons bâti et en tirer quelques grandes lignes.
NB : les références faites dans cet article renvoient aux autres articles publiés dans le dossier spécial du numéro de mars 2026, « Les catholiques en France aujourd’hui, entre fractures et unité ». Ces articles sont à trouver dans le numéro, réservé aux abonnés.
Les temps semblent être aux fractures : archipélisation de la société, communautarisation du tissu social, polarisation de la scène politique, fragmentation du débat public… Dans ce contexte, les catholiques ne font pas exception, et il est devenu commun d’entendre qu’ils sont plus divisés que jamais. C’est ce fait nous avons voulu ici explorer et interroger. Mais en le faisant avec la vision et le parti-pris qui sont les nôtres, c’est-à-dire en tant que revue catholique profondément préoccupée par l’unité du peuple de Dieu, et attachée aux mots de sa devise : « il y a de nombreuses demeures dans la maison du Père » (Jn 14, 2). Nous avons souhaité ouvrir nos colonnes à six catholiques de sensibilité différente. Ainsi, chacun peut se frotter à la pensée d’autres que soi et se forger un avis, et c’est une façon pour nous de mettre en œuvre une démarche d’unité en acte : car si certaines fractures en viennent à prendre la forme d’une hostilité invincible ou d’un échange délétère d’anathèmes, un des chantiers à entreprendre est alors de renouer un dialogue, de faire vivre le débat entre chrétiens, de prendre le temps de lire d’autres catholiques, d’entrer dans la pensée de tel ou tel autre. D’où notre souhait de rassembler dans nos pages des personnalités qui ne sont pas nécessairement habituées à se côtoyer dans une même revue, et de leur donner une parole entièrement libre. Nous les remercions d’avoir accepté de contribuer à ce dossier.
Des divisions inévitables ?
Les hérésies et les schismes ont marqué toute l’histoire de l’Église, si bien que le christianisme se retrouve aujourd’hui divisé entre catholiques, orthodoxes et protestants. Et dans l’Église elle-même, les fractures entre catholiques sont plus ou moins profondes. Sans doute celles-ci étaient-elles moins apparentes dans le contexte des sociétés holistes de jadis où le groupe primait l’individu et où l’unité de religion relevait du bien commun temporel, suscitant ainsi une pression sociale forte en faveur de cette unité. Mais même dans cet environnement protecteur de la foi, les querelles n’ont jamais cessé, il n’est que de citer l’exemple du jansénisme ou du quiétisme dans le cas français pour s’en persuader. N’est-il pas normal de se disputer pour ce qui touche à l’essentiel ?
Et pourtant, la recherche de l’unité, entre chrétiens d’une part, et entre catholiques d’autre part, est dans l’ADN de l’Église, conformément à l’injonction du Christ, « que tous soient un » (Jn 17, 21). Unité, néanmoins, n’est pas synonyme d’uniformité. L’unité catholique est celle du Credo, de la foi partagée, elle concerne tout ce qui relève de « l’absolu », c’est-à-dire de la Révélation divine touchant à la foi et aux mœurs. Pour le reste, sur les sujets contingents, les désaccords entre catholiques sont inévitables, et il serait dangereux de prétendre les faire disparaître, ils participent à un sain pluralisme, à une diversité qui doit être reçue comme une richesse et à vivre selon l’adage que l’on prête à saint Augustin : « In necessariis unitas, in dubiis libertas, in omnibus caritas » (« dans les choses nécessaires, l’unité ; dans les choses douteuses, la liberté ; en toutes choses, la charité »).
Où en sommes-nous aujourd’hui ?
Résumer les oppositions entre catholiques par celle entre progressistes et conservateurs, ou plus encore par celle entre catholiques de gauche et catholiques de droite est assurément réducteur. Dans notre dossier, Yann Raison du Cleuziou et Jean-Pierre Denis proposent chacun une grille de lecture bien plus fine grâce à l’identification de quatre grands types de catholiques.
Allons voir de plus près pour essayer de comprendre ce qui relève de différences légitimes et inéluctables et celles qui sont plus problématiques pour l’unité de l’Église. C’est souvent des sujets immédiatement politiques (immigration, justice sociale et redistribution des richesses, par exemple), ou des sujets moraux mais traversés ou bousculés par des préoccupations contemporaines (le sort fait à la vie humaine ou la place des femmes, par exemple) qui viennent nourrir les divisions les plus tenaces ou les désaccords les plus passionnés. Et au sein de ces questions, il importe de garder la tête froide en ne cessant jamais de faire la distinction entre ce qui est contingent et relatif, et ce qui est essentiel et touche à la foi et aux mœurs tels que définis et pensés par l’Église. Car une tendance actuelle est d’absolutiser le contingent – et des choix partisans –, ou de juger la « catholicité » de tel ou tel par le seul prisme de sujets en fait relatifs, sujets qui peuvent appeler des réponses très différentes et sur lesquels une position catholique unique n’existe pas. Par exemple, il n’y a pas une seule politique migratoire possible pour un catholique.
Écueil à éviter
À l’inverse, un écueil peut consister à relativiser ce qui ne relève plus du choix prudentiel de chacun, ce que l’Église a tranché une bonne fois pour toutes et sur lequel la position catholique est claire et univoque : par exemple, il est impossible pour un catholique de défendre l’avortement ou l’euthanasie. Autre exemple : le courant progressiste incarné par le Chemin synodal allemand relativise les enseignements de l’Église sur une matière découlant de la Révélation divine quand il remet en cause le sacerdoce réservé aux hommes, question pourtant définitivement tranchée par saint Jean-Paul II dans Ordinatio sacerdotalis (1994). Ce genre de logique et d’attitude pourrait à terme conduire à un schisme.
Les fractures dans l’Église en France existent également de l’autre côté du spectre ecclésial. Prenons le cas du courant traditionaliste demeuré dans la communion ecclésiale. La diversité liturgique est une richesse, comme l’avait fort bien dit Jean-Paul II dans le motu proprio Ecclesia Dei de 1988 (cf. n. 5a). Philippe Darantière a raison d’affirmer que la tabula rasa qui a sévi dans certaines sphères de l’Église fracture l’unité en ce sens qu’elle oppose le présent au passé. Avec Summorum Pontificum (2007), Benoît voulait notamment réconcilier l’Église avec elle-même : « Il s’agit de parvenir à une réconciliation interne au sein de l’Église. […] Ce qui était sacré pour les générations précédentes reste grand et sacré pour nous, et ne peut à l’improviste se retrouver totalement interdit, voire considéré comme néfaste. Il est bon pour nous tous, de conserver les richesses qui ont grandi dans la foi et dans la prière de l’Église, et de leur donner leur juste place. » Le fait donc de demander le maintien des anciennes formes liturgiques est légitime, à condition toutefois que cet attachement ne s’appuie pas également sur un rejet de la messe actuel, rejet notamment de la célébrer qui sème un doute sur « la reconnaissance de sa valeur et de sa sainteté » (Benoît XVI) : un tel rejet, qui est mépris pour ceux qui vivent leur foi par cette messe, contribue de fait à fracturer l’Église, tout comme le rejet de l’ancienne liturgie.
En conclusion
– Une ligne de crête qui ressort de ce dossier est un délicat équilibre à trouver entre prise au sérieux des critères objectifs définis par l’Église et attention honnête à l’historicité des choses. Yann Raison du Cleuziou explique bien la méthode du sociologue et la mise à distance du discours tenu par l’institution sur elle-même ; pour notre part, en tant que journalistes catholiques engagés, nous accordons la première place à ce discours, estimons que c’est lui qui nous permet de juger ce qui est catholique et ce qui ne l’est pas ; ainsi, toutes les fractures ne se valent pas, tous les points de vue ne sont pas possibles, et certains abîment l’unité, alors que d’autres ne la mettent pas en danger. C’est tout le sens de la distinction que nous convoquions entre le contingent et l’essentiel.
– Ainsi, pour la bonne entente dans l’Église, le tout est de discerner les fractures qui sont normales et inévitables, car relevant de sujets contingents, et celles qu’il conviendrait d’éviter, car liées à des vérités découlant directement de la Révélation divine et donc blessant l’unité de l’Église (ce sur quoi insiste beaucoup Guillaume de Prémare).
– Mais il importe aussi de garder le sens de l’historicité de certaines pratiques et croyances, d’avoir conscience de la diversité que charrie l’histoire longue de l’Église et c’est un bon garde-fou pour se garder d’absolutiser ce qui ne doit pas l’être : « nul n’échappe aux coordonnées historiques qui informent son expérience », écrit Yann Raison du Cleuziou.
– Un autre point important est de comprendre quel est le remède à toutes les fractures qui abîment l’unité : le Christ, principe d’unité de l’Église, « lieu de notre unité » (Dom Jean Pateau), tête de cette Église qui est « le sacrement de l’unité du genre humain » (comme le rappelle Benoît Sibille).
– Un autre enfin est que chacun ait à cœur d’aimer l’unité, de s’en soucier véritablement, au point de s’en sentir responsable et artisan : l’unité est un devoir qui nous oblige et une exigence pratique confiée à chacun de nous. Elle est aussi une dimension de notre attitude fondamentale en tant que catholique : elle repose sur la capacité de chacun à s’en remettre à l’Église sur certaines questions, à faire preuve d’obéissance et de docilité sur les sujets de foi et de mœurs, à « subordonner nos opinions au dépôt de la foi » (Gaultier Bès).
Élisabeth et Christophe Geffroy
NB : les références faites dans cet article renvoient aux autres articles publiés dans le dossier spécial du numéro de mars 2026, « Les catholiques en France aujourd’hui, entre fractures et unité ». Ces articles sont à trouver dans le numéro, réservé aux abonnés.
© LA NEF n°389 Mars 2026
La Nef Journal catholique indépendant