Mgr Schneider © Monegasque2-Wikimedia

On ne sauve pas la foi contre le pape

Voici quelques observations respectueuses en marge de « L’Appel fraternel au pape Léon XIV pour construire un pont avec la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie-X », de Mgr A. Schneider le 24 février 2026. – Père Cyrille.

Mgr Athanasius Schneider est évêque auxiliaire d’Astana, un diocèse immense par son étendue géographique, qui compte environ 53 000 fidèles catholiques et 37 prêtres. Il semble toutefois que la pratique dominicale y soit numériquement très limitée. Le pays connaît en effet une forte émigration des catholiques d’origine – notamment ceux originaires d’Allemagne, de Pologne et de Corée – ce qui a pour effet de réduire progressivement la présence catholique et de fragiliser la transmission ordinaire de la foi. Le ministère sacerdotal s’exerce ainsi souvent « par tournées », bien au‑delà des centres urbains. D’après deux témoins ayant enquêté sur place, la participation masculine reste faible dans les lieux de célébration, et l’on y trouve très peu de familles chrétiennes solidement constituées. L’ensemble de ces éléments, ajouté à un climat humain et social éprouvant, met d’autant plus en valeur l’engagement fidèle et persévérant de Mgr Schneider, qui se dévoue à cette mission depuis près de vingt‑cinq ans dans un pays continental au climat rude.

Au‑delà de ce ministère local exigeant, Mgr Schneider a acquis un large rayonnement dans le monde catholique dit traditionnel, notamment par ses ouvrages, ses conférences internationales, ses interventions publiques diffusées via internet et sa présence régulière dans divers médias. Sa situation géographique, au cœur des périphéries du monde chrétien en Asie centrale, ainsi que le statut particulier – et parfois mal compris – de l’évêque auxiliaire, lui accordent de fait une certaine liberté de parole.

L’auteur des observations livrées ci‑après tient d’abord à exprimer son admiration sincère pour l’action pastorale et le témoignage de fidélité de Mgr Athanasius Schneider. Ce n’est donc qu’avec retenue et esprit fraternel qu’il se permet de formuler humblement quelques remarques concernant son Appel fraternel au pape Léon XIV en vue de la construction d’un pont de dialogue avec la Fraternité sacerdotale Saint‑Pie X.

La situation actuelle concernant les consécrations épiscopales au sein de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X (FSSPX) a soudainement suscité une vive émotion dans toute l’Église. Peu de temps après l’annonce, le 2 février, de la décision de la FSSPX de procéder à ces consécrations, un débat intense et souvent passionné a émergé dans de nombreux milieux catholiques. Les opinions exprimées dans ce débat vont de la compréhension, la bienveillance, l’observation neutre et le bon sens au rejet irrationnel, à la condamnation péremptoire, voire à la haine ouverte. Bien qu’il y ait des raisons d’espérer – et cet espoir n’est en rien irréaliste – que le pape Léon XIV puisse effectivement approuver ces consécrations épiscopales, des propositions de texte pour une bulle d’excommunication de la FSSPX circulent déjà en ligne.

L’appel de Mgr Athanasius Schneider au pape en faveur des consécrations épiscopales par la Fraternité Saint-Pie X manifeste, à l’évidence, un désir sincère d’unité, et beaucoup de fidèles lui en savent gré. Cela dit, envisager de confier aux prêtres de la Fraternité un mandat épiscopal, sans conditions clairement formulées, pourrait créer – même sans le vouloir – des difficultés très concrètes. Faute de cadre reconnu et lisible, certains y verraient l’installation d’une forme d’autonomie de fait, avec, à la longue, des divergences de pratiques (formation, organisation pastorale, relations avec les diocèses) et une responsabilité plus difficile à situer en cas de litige.

Le point n’est donc pas d’abord, comme semble le penser avec une louable bienveillance Mgr Schneider, une question d’intentions, mais de clarté doctrinale élémentaire et de stabilité à long terme dans des structures définies : pour qu’un rapprochement porte du fruit, il doit être durablement encadré, afin d’éviter les malentendus et de ne pas donner l’impression – même involontaire – d’entériner des désaccords doctrinaux encore sensibles, comme l’a montré la réaction immédiate du conseil de la Fraternité Saint-Pie  X.

Dans cet esprit, n’en déplaise à Mgr Schneider, il semble plus prudent que tout pas décisif s’inscrive dans un cadre clair, public et solide. Ce qui exige un dialogue préalable. Or celui-ci qui avait été justement proposé par le Vatican a été refusé par la Fraternité.

Les réactions négatives, bien que souvent bien intentionnées, révèlent que le cœur du problème n’a pas encore été appréhendé avec suffisamment d’honnêteté et de clarté. On a tendance à rester en surface. Les priorités au sein de la vie de l’Église sont inversées, érigeant la dimension canonique et juridique – autrement dit, un certain positivisme juridique – en critère suprême. De plus, on constate parfois un manque de connaissance historique concernant la pratique de l’Église en matière d’ordinations épiscopales. La désobéissance est ainsi trop facilement assimilée au schisme. Les critères de communion épiscopale avec le Pape, et par conséquent la compréhension de ce qui constitue véritablement un schisme, sont envisagés de manière excessivement unilatérale par rapport à la pratique et à la conception que l’Église avait d’elle-même à l’époque patristique, au temps des Pères de l’Église.

Dans ce débat, de nouveaux quasi-dogmes, absents du dépôt de la foi, sont établis. Ces quasi-dogmes affirment que le consentement du pape à la consécration d’un évêque est de droit divin et qu’une consécration effectuée sans ce consentement, voire contre une interdiction papale, constitue en soi un acte schismatique. Or, la pratique et la compréhension de l’Église, tant à l’époque des Pères de l’Église que pendant une longue période ultérieure, s’opposent à cette conception. De plus, il n’existe pas d’opinion unanime sur ce point parmi les théologiens reconnus de la tradition bimillénaire de l’Église. Des siècles de pratique ecclésiale, ainsi que le droit canonique traditionnel, s’opposent également à de telles affirmations dirimantes. Selon le Code de droit canonique de 1917, une consécration épiscopale effectuée contre la volonté du pape n’était pas punie d’excommunication, mais seulement de suspension. Par-là, l’Église a clairement manifesté qu’elle ne considérait pas un tel acte comme schismatique.

Il faut louer l’intention de Mgr Schneider. Il a raison de rappeler qu’il ne faut pas confondre toute désobéissance avec un schisme, et qu’en droit comme en théologie la question de l’intention et de la rupture de communion est décisive. Un schisme ne se réduit pas à une irrégularité juridique.

Le Code de 1983 définit d’ailleurs le schisme comme « le refus de soumission au Pontife suprême ou de communion avec les membres de l’Église qui lui sont soumis » (can. 751). Autrement dit, le schisme est formel lorsqu’il y a, explicitement ou implicitement, refus concret et durable de la primauté et mise en cause concrète de la communion ecclésiale.

Dans cette perspective, Mgr Schneider admettra sans doute que trois éléments cumulés font basculer une désobéissance grave vers une logique schismatique : un élément objectif – un acte qui, par sa nature, blesse l’unité visible de l’Église – ; un élément subjectif – la persistance dans le refus de se soumettre à l’autorité du Pape qui enjoint de ne pas poser cet acte – ; un élément ecclésiologique – le fait de se mettre en mesure de fonctionner de manière autonome selon ses propres critères et avec son propre réseau hiérarchique. Mgr Schneider peut-il affirmer sincèrement que ces trois points ne sont pas réalisés dans les sacres d’Écône ?

Sur le plan historique, Mgr Schneider a raison de rappeler que le Code de 1917 attachait à la consécration épiscopale sans mandat apostolique une suspens a divinis (et non l’excommunication) : « suspens de plein droit, tant que le Siège apostolique ne les aura pas dispensés » (can. 2370). Il n’en demeure pas moins qu’un tournant disciplinaire important est intervenu au XXᵉ siècle : par décret du Saint-Office (9 avril 1951), la sanction a été aggravée en excommunication latae sententiae, « même si [l’on agit] sous une crainte grave ». Ce point ne règle pas à lui seul toute la question théologique, mais il change objectivement les données juridiques : l’Église a voulu marquer plus nettement la gravité ecclésiale de telles consécrations lorsqu’elles sont posées hors de la mission reçue du Siège apostolique[1].

Enfin, – et ce fait semble décisif – pour ce qui concerne l’événement de 1988, il faut tenir compte du jugement explicite porté par Jean‑Paul II dans Ecclesia Dei (2 juillet 1988). Le Pape y affirme que la consécration d’évêques contre l’interdiction pontificale qui vient de se faire, constitue « un acte schismatique », précisément parce qu’elle comporte « un véritable refus de la primauté de l’évêque de Rome », et il renvoie expressément au canon 751.  On peut naturellement discuter, avec sérénité, de la manière d’interpréter certains éléments historiques et des conditions subjectives (ignorance, crainte, état de nécessité allégué, etc.). Mais, pour une présentation équilibrée des sacres de 1988, il semble important de tenir ensemble : la définition canonique du schisme (can. 751), l’évolution disciplinaire sur les consécrations sans nomination, ni mandat (1917 puis 1951), et le jugement public de Jean‑Paul II sur l’acte de 1988 dans Ecclesia Dei.

Mon propos n’est certes pas de mettre en cause la sincérité ni le souci d’unité de Mgr Schneider, mais de l’inviter à une lecture plus complète des textes normatifs et magistériels qui encadrent ce débat, en se rappelant que, d’après tous les théologiens catholiques classiques, lorsque le pape s’adresse aux fidèles en tant que pasteur et docteur de tous les fidèles pour juger d’un fait dogmatique – en l’occurrence définir si un acte est schismatique ou non –, il engage son infaillibilité. L’affirmation de Jean-Paul II dans Ecclesia Dei, 3, semble entrer dans ce cas de figure : « En lui-même, cet acte a été une désobéissance au Souverain Pontife en une matière très grave et d’une importance capitale pour l’unité de l’Église, puisqu’il s’agit de l’ordination d’évêques par laquelle se perpétue sacramentellement la succession apostolique. C’est pourquoi une telle désobéissance, qui constitue en elle-même un véritable refus de la primauté de l’évêque de Rome, constitue un acte schismatique. »

L’acceptation de la primauté papale comme vérité révélée est souvent confondue avec les formes concrètes – qui ont évolué au fil de l’histoire – par lesquelles un évêque exprime son unité hiérarchique avec le pape. Croire en la primauté papale, reconnaître le pape actuel, adhérer à l’enseignement infaillible et définitif de l’Église et observer la validité de la liturgie sacramentelle relèvent du droit divin. Cependant, une conception réductrice qui assimile la désobéissance à un ordre papal à un schisme – même en cas de consécration d’un évêque contre son gré – était étrangère aux Pères de l’Église et au droit canonique traditionnel. Par exemple, en 357, saint Athanase désobéit à l’ordre du pape Libère, qui lui enjoignait d’entrer en communion hiérarchique avec l’immense majorité de l’épiscopat, laquelle était en réalité arienne ou semi-arienne. Il fut alors excommunié. Dans ce cas précis, saint Athanase a désobéi par amour pour l’Église et pour l’honneur du Siège apostolique, cherchant précisément à préserver la pureté de la doctrine de tout soupçon d’ambiguïté.

Mgr Schneider a raison de distinguer deux plans que l’on confond parfois : la primauté du pape comme vérité de foi (de droit divin), définie dogmatiquement (Vatican I et confirmée par Vatican II), et, d’autre part, les modalités historiques et disciplinaires par lesquelles l’unité hiérarchique s’exprime (rôle des métropolitains, procédures d’appel à Rome, mandats pontificaux, etc.), lesquelles ont beaucoup varié au fil des siècles. Il souligne à juste titre que, dans la tradition patristique comme dans le droit canonique classique, une désobéissance – même grave – n’équivaut pas automatiquement à un schisme. Cela a déjà été souligné plus haut. Toutefois, ces distinctions ne suffisent pas à trancher les situations concrètes.

L’exemple de saint Athanase, souvent invoqué, doit, de ce point de vue, être manié avec prudence : patriarche d’Alexandrie, il a affronté une pression impériale et ecclésiale considérable dans une crise doctrinale complexe, où bien des positions furent adoptées sous contrainte et par manque de clarté dans le vocabulaire utilisé. Le concile de Nicée, si justement vénéré, n’échappe pas à certaines critiques quant à des incompréhensions de vocabulaire qu’il a fallu lever. Ce fut tout le mérite de saint Basile de parvenir à clarifier le sens des mots. Le Credo que nous chantons à la messe est la formule du concile de Constantinople (381) : il ne se contente pas de compléter le symbole de Nicée, il le perfectionne sur plusieurs points.

Peut-être importe-t-il de rappeler aussi que le pape Libère, après une résistance courageuse et l’épreuve de l’exil, a signé, sous forte pression du pouvoir impérial, une formule théologiquement imparfaite mais non explicitement hérétique (357), tandis qu’Athanase entendait demeurer fidèle à Nicée. La parfaite orthodoxie du pape Libère a été étudiée de très près en 1870. Si un pape avait pu ainsi errer officiellement dans la foi cela remettait en cause la doctrine de l’infaillibilité pontificale.

L’idée qu’Athanase aurait désobéi à un ordre explicite de Libère lui imposant une communion hiérarchique avec une majorité alors arienne ou semi-arienne paraît anachronique, dans le contexte de l’époque. Les relations d’usage au IVe siècle entre Rome et un patriarcat majeur s’y prêtaient mal. De même, l’affirmation d’une excommunication pontificale formelle d’Athanase par le pape n’est pas conforme aux faits. Les condamnations contre Athanase sont venues des synodes orientaux sous influence impériale. L’attitude du pape fut certes trop hésitante dans son soutien d’Athanase – ce qu’on appelle la faute de Libère – elle ne se traduisit pas par une excommunication. Le cas illustre plutôt une crise de gouvernement qu’une rupture doctrinale. Il semble donc peu juste de prétendre qu’Athanase ait résisté « contre Rome », sauf le respect dû à l’auteur.

D’ailleurs, même si par hypothèse, l’on admettait une désobéissance directe, l’exemple d’Athanase ne saurait être généralisé pour légitimer toute désobéissance grave : chaque crise a sa singularité. Le recours au passé invite plus à la prudence dans les jugements qu’il ne fournit des armes pour justifier telle ou telle position actuelle. L’anachronisme est un réel danger en histoire.

Au cours du premier millénaire de l’histoire de l’Église, les consécrations épiscopales se faisaient généralement sans autorisation papale formelle, et les candidats n’étaient pas tenus d’obtenir l’approbation du pape. Le premier règlement canonique sur les consécrations épiscopales, édicté par un concile œcuménique, fut celui de Nicée en 325, qui exigeait qu’un nouvel évêque soit consacré avec le consentement de la majorité des évêques de la province. Peu avant sa mort, durant une période de confusion doctrinale, saint Athanase choisit et consacra personnellement son successeur, saint Pierre d’Alexandrie, afin de s’assurer qu’aucun candidat inapte ou faible n’accède à l’épiscopat. De même, en 1977, le Serviteur de Dieu, le cardinal Josyf Slipyj, consacra secrètement trois évêques à Rome sans l’approbation du pape Paul VI, pleinement conscient que ce dernier ne le permettrait pas en raison de l’Ostpolitik alors en vigueur au Vatican. Lorsque Rome eut connaissance de ces consécrations secrètes, la peine d’excommunication ne fut cependant pas appliquée.

Mgr Schneider a parfaitement raison. Nicée est le premier texte conciliaire œcuménique normatif sur la consécration des évêques et il exige la consécration par les évêques de la province, avec le rôle déterminant du métropolitain. Il n’y est pas question de l’évêque de Rome. La raison est indiquée à Nicée quand on précise que le recours au métropolitain pourra être suppléé s’il est trop éloigné. Il eût été impossible, dans les conditions de communication de l’époque, que l’évêque de Rome donne une mission canonique aux évêques éloignés de lui. L’Église s’était donc structurée concrètement d’une manière différente d’aujourd’hui.

Mais, même si l’évêque de Rome n’intervenait pas, il n’en demeurait pas moins la source de qui émanait l’unité de l’épiscopat – « Ubi Petrus, ibi Ecclesia », disait saint Ambroise – dans la mesure où les nominations d’évêques et leur institution canonique se faisaient avec son accord tacite.

Même à l’époque, le pape se réservait d’ailleurs, comme le rappelleront les canons du concile de Sardique (343) le droit ultime de juger les appels contre les évêques, de casser une déposition d’évêque ou de destituer un évêque défaillant. Ces clauses prouvent que même si le pape ne nommait pas directement les évêques, il restait la tête de l’épiscopat et seul juge en la matière. L’absence d’opposition romaine équivalait donc à une autorisation indirecte, fondée non sur un mandat formel, mais sur l’intégration effective de l’évêque dans la communion de l’Église universelle. L’autorité pontificale s’exerçait ainsi principalement a posteriori, comme instance de recours et de régulation, et non a priori comme pouvoir décisionnaire centralisé.

La pratique moderne de l’autorisation papale préalable, à partir de la Réforme grégorienne[2], constitue dès lors un développement disciplinaire ultérieur homogène, compatible avec la tradition, même s’il change la pratique du premier millénaire.

Il semble aussi que vivant dans un contexte de confusion doctrinale extrême, Athanase a pesé de tout son poids pour s’assurer une succession correcte – celle de son frère Pierre. Mais l’a-t-il vraiment consacré comme évêque ? Les sources indiquent, semble-t-il, que celui-ci fut consacré selon les usages de l’époque, après la mort d’Athanase. Rien en cela d’irrégulier.

Mgr Schneider cite à juste titre l’exception du serviteur de Dieu Slipyj comme un exemple de sacre sans permission de Rome. Mais Rome ne l’a pas justifié en contestant la règle canonique normale. Elle a tenu compte des circonstances de la vie de l’Église gréco‑catholique ukrainienne en état de persécution systématique. Même réfugié en Occident, Slipyj vivait dans la crainte. Il a en outre invoqué la législation canonique de son Église (le Code oriental n’avait pas été encore promulgué). Rome a reconnu que l’application rigide des normes disciplinaires aurait compromis en l’occurrence la continuité apostolique et la vie sacramentelle. Un élément décisif fut l’absence totale d’intention schismatique chez le cardinal Slipyj, qui ne prétendait pas instituer une hiérarchie indépendante. Dès lors, l’acte fut jugé objectivement irrégulier, mais subjectivement excusable. Un des trois évêques ordonnés clandestinement (Lubomyr Husar) sera finalement élu archevêque majeur des gréco-catholiques ukrainiens (25 janvier 2001), et Jean-Paul II confirmera son élection le lendemain. Ce qui est le système admis en Orient.

Pour éviter tout malentendu, dans des circonstances normales – et lorsqu’il n’y a ni confusion doctrinale ni période de persécution extraordinaire –, il faut bien sûr faire tout son possible pour observer les normes canoniques de l’Église et obéir au Pape dans ses justes injonctions, afin de préserver l’unité ecclésiastique de manière à la fois plus efficace et plus visible.

La situation actuelle de l’Église peut être illustrée par la parabole suivante : un incendie se déclare dans une grande maison. Le chef des pompiers n’autorise que l’utilisation de nouveaux équipements, bien qu’il soit prouvé qu’ils sont moins efficaces que les anciens, qui ont fait leurs preuves. Un groupe de pompiers désobéit et continue d’utiliser les équipements éprouvés ; et, de fait, le feu est circonscrit en de nombreux endroits. Pourtant, ces pompiers sont qualifiés de désobéissants et de schismatiques, et ils sont punis.

Pour filer la métaphore : le chef des pompiers n’autorise que les pompiers qui reconnaissent le nouvel équipement, respectent les nouvelles règles de lutte contre les incendies et se conforment au nouveau règlement de la caserne. Mais face à l’ampleur manifeste de l’incendie, à la lutte acharnée qu’il suscite et à l’insuffisance de l’équipe officielle, d’autres volontaires – malgré l’interdiction du chef – interviennent avec dévouement, compétence, savoir-faire et bonne volonté, contribuant ainsi au succès de l’opération menée par le chef des pompiers.

Face à un comportement aussi rigide et incompréhensible, deux explications possibles se présentent : soit le chef des pompiers nie la gravité de l’incendie, un peu comme dans la comédie française Tout va très bien, Madame la Marquise ! ; soit, en réalité, le chef des pompiers souhaite que de larges parties de la maison brûlent, afin qu’elle puisse être reconstruite ultérieurement selon un nouveau plan.

            Sans nier leur intention pédagogique, souvent louable, osera-t-on suggérer à Mgr Schneider que les petites histoires ne prouvent rien en théologie : « Comparaison n’est pas raison ! » La parabole de la caserne de pompiers présente certaines difficultés que son auteur n’a peut-être pas aperçues et il ne l’a pas filée, semble-t-il, avec assez de précision.

  1. L’Église n’est pas une caserne de pompiers. Elle a été fondée divinement par Jésus-Christ sur le fondement visible de Pierre et de ses successeurs avec promesse que les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle. Léon XIII : « Voici la portée de cette divine parole : l’Église, appuyée sur Pierre, quelle que soit la violence, quelle que soit l’habileté que déploient ses ennemis, ne pourra jamais succomber ni défaillir en quoi que ce soit. » (Encyclique Satis cognitum du 29 juin 1896). Pie IX précise : « Que les peuples fidèles se souviennent qu’ici vit et préside, en la personne de ses successeurs, Pierre le prince des apôtres, dont la dignité ne s’éteint même pas dans un indigne héritier. Qu’ils se souviennent que Jésus-Christ Notre Seigneur a placé sur cette chaire de Pierre l’inexpugnable fondement de son Église qu’il a prié afin d’obtenir que la foi de Pierre ne faillît jamais, lui ordonnant que de confirmer ses frères dans cette foi. » (Encyclique Nostis et nobiscum, 8 décembre 1849)
  2. Dans le cas d’un incendie matériel, il faut avant tout être efficace (utiliser le bon matériel). Dans le cadre d’une intervention dans une crise doctrinale de l’Église, il faut avant tout être dans la vérité. Jésus n’a pas dit : « Je suis venu rendre témoignage à l’efficacité », mais, « je suis venu rendre témoignage à la vérité. » Il ne s’agit donc pas de vieux ou nouveau matériel, d’ancienne ou de nouvelle méthode, mais d’user de principes doctrinaux conformes à la tradition de l’Église. Il faut pour cela en tout premier lieu rester dans le cadre de l’Église, « hors de laquelle point de salut ». Or l’appartenance à l’Église passe autant par la fidélité à la foi et à la tradition que par le fait de ne pas séparer de la succession apostolique. Father Bryan Houghton l’a dit à Mgr Lefebvre juste avant les sacres : « On ne défend pas la foi en détruisant l’Église. » Un évêque ne peut exercer sa charge qu’en s’inscrivant dans la succession apostolique par une mission de l’autorité compétente, qui s’exprime en Occident par le mandat apostolique. Il a certes existé – comme on l’a vu plus haut – des ordinations épiscopales légitimes dès le départ (dans l’Église ancienne ou les Églises orientales même actuelles), ou légitimées ensuite (cas ukrainien actuel), qui avaient eu lieu SANS l’accord du pape, mais jamais l’Église n’a accepté, de reconnaître comme catholiques des évêques ordonnés CONTRE l’interdiction du pape. Il y aurait en cela contradiction dans les termes.
  3. Mgr Schneider a-t-il jamais assisté à la lutte contre un grand incendie comme celui de Notre-Dame de Paris ? Cela pourrait l’aider à affiner sa parabole. Voici comment Notre-Dame a été sauvée, semble-t-il. Au moment où le danger se concentrait sur la tour Nord, on rapporte qu’un sergent‑chef connaissant bien la cathédrale a fait part d’un plan permettant de sauver la tour in extremis. L’idée a été transmise à la hiérarchie. Le sergent suggérait une action par les circulations hautes et la coursive. Dans le même temps, les ingénieurs, sur place, signalaient le risque d’un effondrement en chaîne, si la tour Nord tombait. Ce qui renforçait l’urgence d’une manœuvre décisive. Celle-ci engageait un groupe dans une zone instable et potentiellement sans repli. Une opération aussi dangereuse ne pouvait pas relever d’une initiative individuelle : elle supposait un arbitrage, une coordination et une prise de responsabilité au niveau le plus haut du commandement. Les généraux Gallet et Gontier l’assumèrent dans une chaîne structurée de commandement. Les pompiers, qui sont des soldats, n’agissent jamais sans ordre dans un grand incendie. La parfaite coordination des troupes est une condition de succès. Il en est de même dans les grandes lignes de la vie de l’Église. Mgr Lefebvre voulait voir écrit sur sa tombe : Tradidi quod et accepi. Mais comme l’a fait remarquer Jean Madiran : « Sacrer des évêques à l’encontre de l’ordre formel du pape, Mgr Lefebvre ne l’a pas reçu de la tradition… » Cela ne s’est jamais vu, nulle part et en aucun temps. Le pape offrait d’ailleurs un évêque pour le 15 août 1988 à Mgr Lefebvre et un protocole d’accord sous la présidence du cardinal Ratzinger avait été signé, qui aurait pu déboucher sur d’autres sacres. « Le chef des pompiers » n’avait donc pas refusé l’emploi de l’ancien matériel. Comme à Notre-Dame de Paris, il avait donné son feu vert pour l’opération survie. Il l’avait intégrée à la lutte titanesque contre le feu que mène aujourd’hui l’Église. Mais le chef du petit groupe de pompiers lefebvriste a fait dissidence et a refusé d’employer le matériel en union avec les autres pompiers. On peut douter que dans la lutte contre un incendie une telle attitude soit vraiment « payante ».
  4. Dans les sacres qui se préparent actuellement, le chef des pompiers a aussi offert un dialogue qui permettrait à la Fraternité saint Pie X de jouer son rôle dans l’organisation vaste et universelle de l’Église, moyennant un accord sur un minimum de consensus doctrinal. Ce dialogue a été refusé. C’est ce refus de communion de la part de la Fraternité Saint-Pie X avec le pape et ceux qui lui sont soumis, qui constitue le schisme. Rien d’autre.
  5. Voici pour finir la lettre émouvante que « le chef des pompiers », Jean-Paul II, a écrite le 9 juin 1988 au chef du petit groupe qui voulait se séparer des autres. Jean-Paul II s’y présente comme « guidé uniquement par le souci de l’unité de l’Église dans la fidélité à la vérité révélée… » et il rappelle que « des solutions avaient été élaborées, acceptées et signées … elles permettaient à la Fraternité saint Pie X d’exister et d’œuvrer dans l’Église en pleine communion avec le Souverain Pontife, gardien de l’unité dans la vérité… Dans la lettre que vous m’avez adressée, vous semblez rejeter tout l’acquis des précédents colloques, puisque vous manifestez clairement votre intention de « vous donner vous-même les moyens de poursuivre votre œuvre », notamment en procédant sous peu, et sans mandat apostolique, à une ou plusieurs ordinations épiscopales… d’un cœur paternel, mais avec toute la gravité que requièrent les circonstances présentes, je vous exhorte, Vénérable frère, à renoncer à votre projet qui, s’il est réalisé, ne pourra apparaître que comme un acte schismatique dont les conséquences théologiques et canoniques inévitables vous sont connues. Je vous invite ardemment au retour, dans l’humilité, à la pleine obéissance au Vicaire du Christ. Non seulement je vous invite à cela, mais je vous le demande par les plaies du Christ notre Rédempteur, au nom du Christ qui la veille de sa Passion a prié pour ses disciples « afin que tus soient un ». À cette demande et à cette invitation, je joins ma prière quotidienne à Marie, mère du Christ. Cher frère, ne permettez pas que l’année dédiée d’une manière toute particulière à la mère de Dieu apporte une nouvelle blessure à son cœur de Mère ! Du Vatican, le 9 juin 1988, Joannes Paulus secundus. »

Il est temps de conclure ces quelques remarques en marge de la lettre de Mgr Schneider. Elles ne jettent aucun discrédit sur ses intentions personnelles. Son amour déclaré de l’Église, son attachement à la foi catholique et son courage à rappeler certaines vérités méritent d’être reconnus ici à nouveau.

Si la lettre de saint Jean‑Paul II du 9 juin 1988 a été citée abondamment en fin de ces réflexions, c’est parce qu’elle manifeste, dans une situation objectivement dramatique pour l’unité de l’Église, la voix même du magistère exerçant sa mission de « gardienne de l’unité dans la vérité ». Elle montre comment l’Église, lorsqu’elle est éprouvée de l’intérieur, appelle sans relâche à tenir ensemble ce que l’esprit de combat intra‑ecclésial tend parfois à dissocier : la fidélité doctrinale et l’obéissance visible au successeur de Pierre.

L’histoire récente montre combien le risque est grand, même avec les meilleures intentions du monde, de glisser d’une critique légitime vers une logique d’isolement, puis de rupture, au nom d’un bien que l’on croit devoir sauver seul. Trop souvent nous oublions tous ceux qui œuvrent avec nous pour le salut des âmes. Simplement parce qu’ils se trouvent en dehors de nos petits univers familiers. Nous nous replions entre personnes de même horizon et jugeons les autres de haut. Cet état d’esprit peut conduire au pire, ne l’oublions pas !

Relire les textes des heures douloureuses de 1988, les confronter aux prises de position actuelles et en tirer des enseignements n’a d’autre but que d’aider au discernement, en particulier pour les fidèles troublés qui cherchent des repères sûrs. Puissent ces débats, parfois vifs mais nécessaires, ne jamais perdre de vue la prière du Christ « afin que tous soient un », ni se détacher du cadre humble et patient dans lequel l’Église, assistée par l’Esprit Saint, traverse les crises de son histoire.

Merci – grandement ! – à Mgr Athanasius Schneider de nous avoir ainsi aidés à réfléchir sur le thème de la fidélité véritable, là où la vérité et la miséricorde s’embrassent au lieu de s’opposer.

Père Cyrille
Moine du Barroux

[1]  Suprema Sacra Congregatio Sancti Officii, die 9 Aprilis 1951 : AAS 43 (1951) 217 sq, dont voici la traduction : « L’évêque, de quelque rite ou dignité, qui consacre évêque quelqu’un qui n’a été ni nommé ni expressément confirmé par le Siège Apostolique, et celui qui reçoit la consécration, même s’ils ont été contraints par une crainte grave (can. 2229, § 3, 3°), encourent ipso facto l’excommunication réservée très spécialement au Siège apostolique. » Canon 2229, § 3, 3° : « La crainte grave, si le délit tourne au mépris de la foi ou au mépris de l’autorité ecclésiastique ou au dommage public des âmes n’excuse pas des peines latae sententiae. » La consécration d’un évêque sans mandat pontifical était donc considérée par Pie XII comme un acte qui de soi tourne au mépris de la foi ou au mépris de l’autorité ecclésiastique ou au dommage public des âmes.  

[2] C’est un peu plus complexe pour l’Orient, où le mode de désignation a d’ailleurs varié. On n’y trouve pas le principe du mandat apostolique permettant l’ordination épiscopale et l’assignation d’une fonction, et encore moins une nomination libre et directe par le pape, mais un nihil obstat du Saint-Siège préalable à la publication de l’élection faite par le synode du patriarche ou de l’archevêque majeur orientaux. En tout cas, le principe est sauvegardé : la consécration ne se fait pas à l’encontre d’une interdiction formelle du pape. En logique : « absence d’opposition » est la contradictoire de « refus exprès ».


© LA NEF le 29 avril 2026, exclusivité internet