Le père Bernard Sesboué en 2014 © Claude-Truong-Ngoc-Wikimedia.jpg

Que penser de la théologie de Bernard Sesboue ?

Matthieu Lavagna a publié un premier texte sur la théologie du jésuite Bernard Sesboué sur son blog. En voici la suite.

Bernard Sesboüé (1929-2021) était un théologien catholique français, jésuite, reconnu comme l’un des grands spécialistes contemporains de la christologie et de l’histoire des dogmes. Professeur de théologie dogmatique au Centre Sèvres (Facultés jésuites de Paris), il a travaillé principalement sur la christologie, les conciles œcuméniques ainsi que sur le développement historique des formulations de la foi chrétienne. À ce titre, il est aujourd’hui encore considéré en France comme une référence en matière théologique.

Ayant lu un certain nombre de ses ouvrages, j’adopte à son sujet une position nuancée. Il serait absurde de nier sa compétence encyclopédique en histoire de l’Église. Sesboüé est incontestablement un maître en la matière, et ses travaux témoignent d’une érudition impressionnante.

Mais ces éloges étant posés, certaines réserves s’imposent. Et elles ne sont pas mineures.

Nous avons vu dans un article précédent que Sesboue affirme que Jésus n’a jamais revendiqué le titre de Fils de Dieu[1], qu’il faisait l’éloge de l’hérésiarque Luther lors de la fête des 500 ans de la Réforme[2] et qu’il niait l’antique principe extra Ecclesiam nulla salus, même dans sa version la plus nuancée qui prend en compte l’idée d’ignorance invincible et l’appartenance à l’Eglise par désir implicite pour ceux qui ignorent la vraie religion.[3]

Or, ces prises de position ne constituent qu’une partie d’un ensemble plus large de thèses problématiques et objectivement hétérodoxes. Cet article se propose donc d’en poursuivre l’examen de manière plus approfondie.

Une mariologie « œcuménique »

En 2004, Bernard Sesboué a publié un livre intitulé Marie, ce que dit la foi. En lisant le titre on pourrait se dire qu’il s’agit d’un ouvrage ayant pour objet d’exposer précisément les considérations mariologiques qui appartiennent au dépôt de la foi. Pourtant, une lecture attentive de cet ouvrage révèle un tout autre objectif : adapter la mariologie aux sensibilités protestantes, au prix d’une dilution flagrante de l’enseignement dogmatique de l’Eglise.

Dès les premières pages, Sesboué frappe fort.

Selon lui, la virginité in partu — c’est-à-dire la virginité de Marie lors de l’enfantement du Christ — ne serait pas un dogme incontournable : « Le conseil de présidence chercha à faire voter ce texte assez précis sur la médiation de Marie, la corédemption, la virginité in partu, bref un texte qui était loin d’être “œcuménique”. » (Bernard Sesboué, Marie, ce que dit la foi, Bayard, p. 29)

Cette affirmation constitue un premier contresens historique et théologique. Depuis le Concile du Latran (649), le magistère avait déjà enseigné la virginité de Marie ante partum, in partu et post partum. Le canon 3 du Concile du Latran précise : « Si quelqu’un ne confesse pas […] qu’elle a engendré [le Verbe] sans corruption, sa virginité demeurant indissoluble même après l’enfantement, qu’il soit anathème. » (Denzinger, n° 503)

Paul IV, dans sa constitution apostolique Cum quorundam, condamne ceux qui nient la triple virginité : « [Nous condamnons ceux qui affirment] que la même bienheureuse Vierge Marie n’est pas la vraie mère de Dieu et n’est pas demeurée toujours dans l’intégrité de la virginité, à savoir avant l’enfantement, dans l’enfantement et perpétuellement après l’enfantement (ante partum, in partu et post partum). » (Denzinger, n° 1880)

Même Vatican II ne laisse aucun doute sur ce point : « […] le Fils de Dieu, qui, en venant au monde, n’a pas diminué l’intégrité virginale de sa Mère, mais l’a consacrée. » (Lumen Gentium, Chapitre VIII, n. 57) et le Catéchisme actuel confirme : « L’approfondissement de sa foi en la maternité virginale a conduit l’Église à confesser la virginité réelle et perpétuelle de Marie même dans l’enfantement du Fils de Dieu fait homme » (Catéchisme, n. 499)

Or, Sesboué ne s’en tient pas à relativiser ce dogme historique. Il adopte une stratégie encore plus déconcertante : placer la Vierge Marie sous l’éclairage des slogans de la Réforme protestante. Selon lui, Marie serait « témoin du sola gratia, du sola fide et du soli Deo gloria » et illustrerait « admirablement les trois grands adages de la Réforme, compris dans toute leur positivité » (p. 63).

Le point culminant de cette dérive œcuméniste apparaît alors lorsqu’il aborde les dogmes mariaux récents : l’Immaculée Conception et l’Assomption. Selon Sesboué, ces vérités ne seraient pas essentielles à la foi et pourraient être optionnelles pour favoriser la communion avec les protestants.

Il écrit en effet : « Ces dogmes [Assomption et Immaculée Conception] doivent être situés dans la hiérarchie des vérités chrétiennes. Le simple fait de leur définition tardive montre qu’ils n’appartiennent pas au centre de la foi […] La perspective de la hiérarchie des vérités, affirmée par Vatican II, en raison de leur rapport avec le fondement de la foi chrétienne, joue ici un rôle capital. […] La question est de savoir si une divergence sur un point plus éloigné du fondement de la foi chrétienne […] doit maintenir la séparation entre les Églises. […] Les deux définitions pontificales de 1854 et de 1950 montrent à l’évidence que l’Immaculée Conception et l’Assomption n’ont pas été professées aux origines et qu’elles ont fait l’objet d’un long développement au cours des âges. » (p. 93-96)

En accord avec le Groupe œcuménique des Dombes, il propose alors l’inédit : la non-obligation de croire ces dogmes pour la communion :

« Le point d’accord proposé est alors le suivant : l’Église catholique ne ferait pas de l’acceptation de ces deux dogmes un préalable à la pleine communion entre les deux Églises. Elle demanderait seulement aux partenaires avec lesquels elle renouerait cette communion de respecter le contenu de ces dogmes et de ne pas les juger comme contraires à l’Évangile ni à la foi, mais de les considérer comme des conquêtes libres et légitimes d’une réflexion de la conscience catholique sur la cohérence de la foi […] Il faut donc, mais il suffit que les deux partenaires reconnaissent ensemble que les dogmes de l’Immaculée Conception et de l’Assomption ne sont pas contraires à l’Évangile. Ce qui est considéré comme un dogme de foi par les uns ne le sera pas par les autres, mais comme conclusion théologique doctrinale (theologoumenon) légitime que l’Écriture n’impose pas, mais que son enseignement n’interdit pas non plus. » (p. 96-97)

Autrement dit, selon cette logique, un chrétien pourrait être en pleine communion avec l’Église catholique tout en niant deux dogmes définis par le pape ! Sesboué se rend-il seulement compte de ce qu’il écrit ?

Le pape Pie XI, dans l’encyclique Mortalium animos (1931), condamnait d’ailleurs presque mot pour mot cette position défendue par Sesboue sur la distinction entre les dogmes fondamentaux et non fondamentaux : « De plus, quant aux vérités à croire, il est absolument illicite d’user de la distinction qu’il leur plaît d’introduire dans les dogmes de foi, entre ceux qui seraient fondamentaux et ceux qui seraient non fondamentaux, comme si les premiers devaient être reçus par tous tandis que les seconds pourraient être laissés comme matières libres à l’assentiment des fidèles : la vertu surnaturelle de foi a en effet, pour objet formel l’autorité de Dieu révélant, autorité qui ne souffre aucune distinction de ce genre. C’est pourquoi tous les vrais disciples du Christ accordent au dogme de l’Immaculée Conception de la Mère de Dieu la même foi que, par exemple, au mystère de l’Auguste Trinité […] »

L’enseignement du magistère est clair : il n’existe pas de dogmes « secondaires ». Tous doivent être reçus avec une même foi pleine et entière. La proposition de Sesboué constitue ainsi un renversement radical de la doctrine catholique, qui transforme la foi en un compromis de dogmes « négociables » au nom de l’œcuménisme. Nous ne sommes plus dans un simple dialogue pastoral pour une meilleure compréhension mutuelle — tel que souhaité par Vatican II — mais dans une réécriture totale de la foi catholique, travestie en ouverture pastorale.

Face à une telle théologie relativiste, il n’y a pas de quoi s’étonner que Sesboue défendent des positions hétérodoxes sur d’autres sujets. Ce dernier ne rougit pas en effet à nier purement et simplement l’existence historique d’Adam et Eve, soutenant la thèse polygéniste (condamnée par Pie XII) selon laquelle Adam et Eve seraient des « symboles » de l’humanité sans existence réelle et personnelle : « Il nous faut renoncer à voir dans le récit d’Adam et Ève un reportage sur les origines de l’humanité. […] Adam n’est pas le nom d’un individu particulier, c’est le nom de l’humanité. » écrit-il (SESBOÜÉ, Bernard, Croire. Invitation à la foi catholique, Paris, Droguet et Ardant, 1999, pp. 230-234)

En bonne logique, Sesboué nie donc l’historicité du péché originel commis par nos deux premiers parents : « Le péché originel n’est pas un événement qui s’est passé une fois pour toutes au début de l’histoire et dont nous subirions les conséquences par une sorte de transmission biologique. » (Croire : Invitation à la foi catholique, Paris, Droguet et Ardant, 1999 (rééd. 2003), P. 233)

Au contraire, le concile de Trente enseigne dogmatiquement que le péché originel est un évènement historique qui s’est passé une fois pour toutes au début de l’histoire et que « ce péché d’Adam » « propre à chacun » est « transmis par propagation et non par imitation » (Session sur le péché originel, Canon 3). Les canons dogmatiques promulgués à Trente sur le péché originel ainsi que le Credo du Pape Paul VI deviennent incompréhensibles et vidés de leur substance si Adam n’a jamais existé[4] :

« Nous croyons qu’en Adam tous ont péché, ce qui signifie que la faute originelle commise par lui a fait tomber la nature humaine, commune à tous les hommes, dans un état où elle porte les conséquences de cette faute et qui n’est pas celui où elle se trouvait d’abord dans nos premiers parents, constitués dans la sainteté et la justice, et où l’homme ne connaissait ni le mal ni la mort. C’est la nature humaine ainsi tombée, dépouillée de la grâce qui la revêtait, blessée dans ses propres forces naturelles et soumise à l’empire de la mort, qui est transmise à tous les hommes et c’est en ce sens que chaque homme naît dans le péché. Nous tenons donc, avec le Concile de Trente, que le péché originel est transmis avec la nature humaine, « non par imitation, mais par propagation », et qu’il est ainsi « propre à chacun » (Credo du Pape Paul VI, 1968)

Ce Credo enseigne l’existence d’Adam comme personne individuelle puisqu’il désigne la faute originelle comme étant « commise par lui » (ce qui n’aurait aucun sens si Adam était un symbole ou un groupe de personnes).

La position de Sesboue contredit par ailleurs l’enseignement de saint Paul qui affirme que « par un seul homme le péché est entré dans le monde » (Rm 5,12)

Le parallélisme entre l’individualité du Christ et l’individualité d’Adam est indéniable dans le passage suivant : « Cependant la mort a régné depuis Adam jusqu’à Moïse, même sur ceux qui n’avaient pas péché par une transgression semblable à celle d’Adam, lequel est la figure de celui qui devait venir.
Mais il n’en est pas du don gratuit comme de l’offense ; car, si par l’offense d’un seul il en est beaucoup qui sont morts, à plus forte raison la grâce de Dieu et le don de la grâce venant d’un seul homme, Jésus-Christ, […]. Si par l’offense d’un seul la mort a régné par lui seul, à plus forte raison ceux qui reçoivent l’abondance de la grâce et du don de la justice régneront-ils dans la vie par Jésus-Christ lui seul. Ainsi donc, comme par une seule offense la condamnation a atteint tous les hommes, de même par un seul acte de justice la justification qui donne la vie s’étend à tous les hommes. Car, comme par la désobéissance d’un seul homme beaucoup ont été rendus pécheurs, de même par l’obéissance d’un seul beaucoup seront rendus justes. »
(Rom 5,14-19)

Ce passage devient incompréhensible si Adam, n’a pas existé en tant que personne individuelle puisque Paul met en parallèle « la désobéissance d’un seul » (Adam) avec « l’obéissance d’un seul » (le Christ). L’affirmation de Sesboue selon laquelle « Le péché originel n’est pas un événement qui s’est passé une fois pour toutes au début de l’histoire et dont nous subirions les conséquences par une sorte de transmission biologique » est donc tout simplement irréconciliable avec Rom 5,12-19, le consensus des Pères, le consensus des Docteurs, le concile de Trente et l’enseignement du magistère ordinaire et universel. Sa thèse est d’ailleurs formellement interdite par Pie XII dans son encyclique Humani Generis : « Les fidèles en effet ne peuvent pas adopter une théorie dont les tenants affirment ou bien qu’après Adam il y a eu sur la terre de véritables hommes qui ne descendaient pas de lui comme du premier père commun par génération naturelle, ou bien qu’Adam désigne tout l’ensemble des innombrables premiers pères. En effet on ne voit absolument pas comment pareille affirmation peut s’accorder avec ce que les sources de la vérité révélée et les Actes du magistère de l’Eglise enseignent sur le péché originel, lequel procède d’un péché réellement commis par une seule personne Adam et, transmis à tous par génération, se trouve en chacun comme sien » (Pie XII, Humani Generis, 1950)

Enfer vide ?
Mais Sesboué ne se contente pas de rendre les dogmes mariaux optionnels ou de nier l’historicité d’Adam et Ève et la transmission du péché originel « par propagation héréditaire ». Il affirme également qu’il est possible qu’il n’y ait aucun homme en enfer : « L’enfer est une possibilité de la liberté humaine, mais nous n’avons aucune révélation sur le fait qu’il y ait des hommes en enfer. » (Bernard Sesboüé, Croire. Invitation à la foi catholique, Paris, Droguet et Ardant, 1999, p. 517-518).

Oui, vous avez bien lu. Sesboué affirme explicitement que nous ne savons pas s’il y aura des hommes en enfer. En cela, il contredit directement l’enseignement du Christ qui annonce le contraire : « Lorsque le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, avec tous les anges, il s’assiéra sur le trône de sa gloire. Toutes les nations seront assemblées devant lui. Il séparera les uns d’avec les autres, comme le berger sépare les brebis d’avec les boucs ; et il mettra les brebis à sa droite, et les boucs à sa gauche. […] il dira à ceux qui seront à sa gauche : Retirez-vous de moi, maudits ; allez dans le feu éternel qui a été préparé pour le diable et pour ses anges. […] Et ceux-ci iront au châtiment éternel, mais les justes à la vie éternelle. » (Mt 25,31-46)

Il ne s’agit pas d’un enseignement hypothétique mais d’une réalité annoncée. L’expression : « Et ceux-ci iront » indique un événement qui va se produire, pas un événement qui peut potentiellement se produire. Ce passage implique donc nécessairement qu’il y a au moins certains damnés.

Jésus enseigne encore que cette damnation va se produire de fait lorsqu’il explique la parabole du bon grain et de l’ivraie : « Comme on arrache l’ivraie et qu’on la jette au feu, il en sera de même à la fin du monde. Le Fils de l’homme enverra ses anges, qui arracheront de son royaume tous les scandales et ceux qui commettent l’iniquité : et ils les jetteront dans la fournaise ardente, où il y aura des pleurs et des grincements de dents. » (Mt 13,37-42)

Ici encore, il ne s’agit pas d’un avertissement hypothétique. Jésus enseigne que ces choses vont arriver. Les expressions « il en sera de même à la fin du monde » et « le Fils de l’homme enverra ses anges » ne laissent pas place à une interprétation hypothétique.

Jésus semble même enseigner que beaucoup de personnes seront damnées (même si la question du nombre des élus est matière à débat) : « Il y a beaucoup d’appelés, mais peu d’élus. » (Mt 22,14) « Entrez par la porte étroite. Car large et spacieux est le chemin qui mène à la perdition, et il en est beaucoup qui le prennent ; mais étroite est la porte et resserré le chemin qui mène à la vie, et il en est peu qui le trouvent » (Mt 7,13-14) « Quelqu’un lui dit : Seigneur, n’y a-t-il que peu de gens qui soient sauvés ? Il leur répondit : Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite. Car, je vous le dis, beaucoup chercheront à entrer, et ne le pourront pas. » (Luc 13,23-24)

=> Ces textes impliquent nécessairement qu’au moins certaines personnes seront damnées. Il y aura certaines personnes qui « chercheront à entrer au paradis » et qui « ne le pourront pas », nous dit Jésus.

Le reste du Nouveau Testament enseigne aussi qu’il y a des personnes qui sont en enfer. C’est notamment le cas de Sodome et Gomorrhe : « Sodome et Gomorrhe et les villes voisines, qui se livrèrent comme eux à l’impudicité et à des vices contre nature, sont données en exemple, subissant la peine d’un feu éternel » (Jude 1,7)

Le livre de l’Apocalypse annonce également que certaines personnes seront damnées : « pour les lâches, les incrédules, les abominables, les meurtriers, les impudiques, les enchanteurs, les idolâtres, et tous les menteurs, leur part sera dans l’étang ardent de feu. » (Apocalypse 21,8)

Il est aussi explicitement enseigné que la bête et le faux prophète sont en enfer : « Et la bête fut prise, et avec elle le faux prophète… ceux-ci furent jetés vivants dans l’étang de feu qui brûle avec le soufre. » (Ap 19,20) « le diable, qui les séduisait, fut jeté dans l’étang de feu et de soufre, où sont la bête et le faux prophète. Et ils seront tourmentés jour et nuit, aux siècles des siècles. » (Ap 20,10)

On pourrait objecter que la Bête se réfère au diable et non à un être humain, mais il est très clair que le « faux prophète » dont il est question concerne un homme et non un ange (dans toute la révélation biblique, les prophètes désignent exclusivement des hommes et non des anges).

Saint Paul enseigne lui aussi très clairement que certaines personnes n’hériteront pas du Royaume des cieux : « Lorsque le Seigneur Jésus apparaîtra du ciel avec les anges de sa puissance, au milieu d’une flamme de feu, pour punir ceux qui ne connaissent pas Dieu et ceux qui n’obéissent pas à l’Évangile […] Ils auront pour châtiment une ruine éternelle » (2 Th 1,7-9)

« Ne savez-vous pas que les injustes n’hériteront point le royaume de Dieu ? Ne vous y trompez pas : ni les impudiques, ni les idolâtres, ni les adultères, ni les efféminés, ni les infâmes, ni les voleurs, ni les cupides, ni les ivrognes, ni les outrageux, ni les ravisseurs, n’hériteront le royaume de Dieu… » (1 Cor 6,9-10)

« Les œuvres de la chair sont manifestes, ce sont l’impudicité, l’impureté, la dissolution, l’idolâtrie, la magie, les inimitiés, les querelles, les jalousies, les animosités, les disputes, les divisions, les sectes, l’envie, l’ivrognerie, les excès de table, et les choses semblables. Je vous dis d’avance, comme je l’ai déjà dit, que ceux qui commettent de telles choses n’hériteront point le royaume de Dieu. » (Ga 5,19-21)

« Sachez-le bien, aucun impudique, ou impur, ou cupide, c’est-à-dire idolâtre, n’a d’héritage dans le royaume du Christ et de Dieu » (Ep 5,5)

La Révélation biblique enseigne donc qu’il y aura des personnes en enfer de facto, ce qui suffit à réfuter la thèse de Sesboué (reprise de Balthasar).

Le Magistère de l’Église
Le magistère de l’Église confirme et enseigne substantiellement la même chose que le Nouveau Testament. Le concile de Quierzy, en 853, précise que « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés, bien que tous ne soient pas sauvés » (Denzinger 623). Cette déclaration « bien qu’ils ne soient pas tous sauvés » implique qu’au moins certains hommes ne sont pas sauvés.

On pourrait aussi, à toutes fins utiles, mentionner le texte dogmatique du IVᵉ concile de Latran qui enseigne qu’il y aura des réprouvés et des élus : « Il [Jésus] viendra à la fin des temps pour juger les vivants et les morts, pour rendre à chacun selon ses œuvres, tant aux réprouvés qu’aux élus. Tous ressusciteront avec le corps qu’ils portent actuellement, afin de recevoir ce qu’ils auront mérité, soit en bien, soit en mal ; pour les seconds, le châtiment perpétuel avec le diable, pour les premiers, la gloire éternelle avec le Christ. » (Profession de foi, IVᵉ concile de Latran)

Le concile de Latran enseigne qu’il y aura donc « des réprouvés » qui subiront un « châtiment perpétuel avec le diable ».

Il est donc absurde de soutenir que l’enfer serait potentiellement vide. Cela contredirait non seulement les paroles de Jésus mais le reste de la Révélation enseignée et transmise par la Tradition. Cela contredirait aussi le consensus des Pères et des Docteurs de l’Eglise qui ont toujours enseigné la damnation d’au moins certains hommes. Or d’après l’enseignement catholique, le consensus des Pères dans l’interprétation de l’Ecriture sur une matière touchant à la foi et les mœurs est infaillible.[5] C’est d’ailleurs pour cette raison que l’Eglise interdit d’interpréter l’Ecriture contre le consentement (moralement) unanime des Pères.[6]

L’Eglise ne se prononce pas sur le nombre de personnes en enfer (les catholiques sont libres d’en débattre). En revanche, toute l’écriture la Tradition et le Magistère affirment très clairement qu’il y aura des personnes en enfer de fait. On peut espérer pour le salut de chaque personne à titre individuel (prier pour le salut de tel ou tel individu) mais on ne peut pas espérer que tous soient sauvés collectivement. Jésus nous a dit explicitement le contraire.

Conclusion

En définitive, la théologie de Bernard Sesboüé apparaît comme le symptôme emblématique d’une dérive plus large : celle d’une théologie qui, sous couvert d’érudition historique et d’ouverture œcuménique, en vient à dissoudre le contenu même de la foi qu’elle prétend servir.

En relativisant les dogmes mariaux, en transformant des vérités définies en simples « opinions théologiques légitimes », en niant l’historicité d’Adam et du péché originel, ou encore en vidant l’enfer de sa réalité concrète, Sesboüé s’attaque au fondement même de la foi catholique.

Certes, l’érudition historique de Bernard Sesboüé mérite d’être reconnue. Mais l’autorité intellectuelle en matière historique ne suffit pas à garantir la justesse doctrinale. Dans l’histoire de l’Église, les plus grandes crises ont souvent été provoquées par des esprits brillants. Et la leçon demeure toujours la même : lorsque la théologie remet en question la fiabilité des Écritures et qu’elle se permet de contredire frontalement le magistère, elle cesse d’être un service rendu à la vérité.

Puissent les nouveaux théologiens s’éloigner de la pensée de ce jésuite et retrouver le chemin de la fidélité à l’enseignement de la sainte Église.

Matthieu Lavagna


[1] « Jésus s’est-il personnellement proclamé Dieu ? Non, et heureusement. Car ceux qui vous disent qu’ils sont Dieu, vous les trouvez plutôt dans les hôpitaux psychiatriques » (Bernard Sesboue, Christ Seigneur et Fils de l’Homme p. 20). Sesboue confirme plus loin « Jésus n’a nullement revendiqué le titre de Fils de Dieu, c’est vrai » (p. 25) et ajoute qu’« on devra donc dire que le titre de Fils de Dieu ne remonte pas à Jésus » (p. 31).

[2] En 2017, il affirmait sans rougir : « Le jugement de l’Église catholique sur Luther était un jugement très sévère, pessimiste et [un jugement] de condamnation, parce que l’Église catholique a vu en Luther avant tout quelqu’un qui a désobéi. Ce qu’elle n’a pas su voir […] c’est la figure nouvelle de la foi que Luther représentait […] Depuis le milieu du XXᵉ siècle, l’Église catholique a commencé à changer son regard sur Luther et à le voir de manière beaucoup plus positive. Autrement dit, avec un long retard, elle était capable de discerner chez Luther cette figure nouvelle de la foi, qui était une exigence et qui représentait aussi un retour à la foi paulinienne, voulant prendre davantage de recul par rapport aux dévotions. On peut dire aussi que c’est une réaction contre certaines dévotions, à la manière de saint Ignace de Loyola, et un retour à la vraie foi pure. C’est la première fois qu’un anniversaire de Luther est célébré en même temps et ensemble par protestants et catholiques, et que chacun tente de souligner le côté positif de Luther. » (Entretien avec Bernard Sesboue, Editions Vie Chrétienne (@editionsviechretienne)

[3] « Aucun chrétien baptisé n’est plus visé par l’adage classique “Hors de l’Église”… » (Bernard Sesboue, Hors de l’Eglise point de salut, 2004, p. 236) «Leurs membres ne sont plus ordonnés à l’Église mais déjà incorporés en elle. Il n’est plus question de désir implicite ou d’ignorance invincible. » (Bernard Sesboue, Hors de l’Eglise point de salut, 2004 p. 243) écrivait-il.

[4] « Si quelqu’un ne confesse pas que le premier homme, Adam, après avoir transgressé le commandement de Dieu dans le paradis, a immédiatement perdu la sainteté et la justice dans lesquelles il avait été établi ; et qu’il a encouru, par l’offense de cette prévarication, la colère et l’indignation de Dieu, et par suite la mort dont il avait été auparavant menacé par Dieu, et avec la mort la captivité sous la puissance de celui qui ensuite a eu l’empire de la mort, c’est-à-dire du diable ; et que, par cette offense de prévarication, Adam tout entier, selon le corps et selon l’âme, a été changé en un état pire : qu’il soit anathème. » (Canon 1)

« Si quelqu’un affirme que la prévarication d’Adam n’a nui qu’à lui seul et non à sa descendance ; et qu’il a perdu pour lui seul, et non aussi pour nous, la sainteté et la justice reçues de Dieu ; ou que, souillé par le péché de désobéissance, il n’a transmis que la mort et les peines du corps à tout le genre humain, mais non le péché, qui est la mort de l’âme : qu’il soit anathème. » (Canon 2)

[5] Le Dictionnaire de théologie catholique, confirme en effet: « Si les Pères sont unanimes à enseigner un point de doctrine, leur enseignement doit être considéré comme la doctrine même de l’Église. Un témoignage de cette nature doit être regardé comme infaillible, puisque c’est en définitive l’Église même qui s’exprime par la voix de ses représentants les plus autorisés. […] Cette unanimité exclut évidemment une opposition provenant d’un groupe d’une certaine importance, mais elle n’exclut pas un nombre relativement faible de voix divergentes. […] En définitive, l’unanimité qui est requise n’est pas une question de mathématique, mais une question d’appréciation. C’est une unanimité morale. ».

[6] Le concile de Trente enseigne : « De plus, afin de mettre un frein à la hardiesse des esprits, le concile ordonne que, dans les choses de la foi et de la morale qui ont rapport au maintien de la doctrine chrétienne, personne, par une confiance aveugle en son propre jugement, n’ait l’audace de détourner la sainte Ecriture à son sens privé, ni de l’interpréter contrairement à l’explication qu’en donne notre mère la sainte Eglise, à qui il appartient de juger du véritable sens des Ecritures ou au sentiment unanime des Pères» (Concile de trente, IVè session : 8 avril 1546)

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