Loin d’être une création de la France ou un simple produit de l’influence occidentale, le Liban apparaît lui-même comme un acteur dans la formation de l’Occident. La Méditerranée, berceau de la civilisation occidentale, s’est constituée autour d’un triptyque phénicien, grec et romain. Toutefois, l’antagonisme romano-carthaginois, renforcé au XIXe siècle par l’élaboration de récits identitaires européens, ainsi que par un déficit documentaire, a contribué à marginaliser l’élément phénicien dans le mythe fondateur de l’Occident.
Cette omission a été soulignée par Carolina Lopez-Ruiz dans son ouvrage Les Phéniciens et la formation de la Méditerranée [1]. L’auteur interroge notamment la rareté des manuels scolaires mentionnant l’origine phénicienne de mathématiciens, philosophes, astronomes et géographes tels que Thalès de Milet (c. 625 – 545 av. J.C.), Pythagore (c.570-475 av. J.C.), Magon de Carthage (IIIe-IIe av. J.C.), ou Marinos de Tyr (Ier-IIe siècle ap. J.C.).
Le christianisme
Le christianisme libanais remonte, selon la tradition, à l’apôtre saint Jude (Thaddée), martyrisé à Beyrouth vers l’an 65 et considéré comme l’un des fondateurs de l’Église locale. Le lieu de culte portant son nom est aujourd’hui situé dans le quartier de Clemenceau.
Le Mont-Liban, en revanche, plus conservateur, serait demeuré païen plus longtemps. Ses villages de montagnards phéniciens auraient été progressivement convertis par les missionnaires syriaques, notamment Abraham de Cyrrhus autour de 404-410, ainsi que par les messagers de saint Siméon le Stylite autour de 420-450. Ces figures sont mentionnées par Théodoret de Cyr et occupent une place importante dans la mémoire religieuse libanaise : Abraham de Cyrrhus est connu dans la tradition syriaque comme l’apôtre du Liban.
La contribution culturelle du Liban ancien se manifeste également dans l’histoire de la civilisation. Byblos est traditionnellement associée à la diffusion de l’alphabet, tandis que l’école de droit de Beyrouth a joué un rôle majeur dans l’élaboration du droit romain, notamment dans la compilation justinienne. Les philosophes de l’Antiquité ont été relayés par les savants du collège maronite de Rome, fondé en 1584. Et entre ces deux époques, le Liban apparaît comme une terre de diffusion du christianisme.
Selon Paul Valéry, « toute race et toute terre qui a été successivement romanisée, christianisée, et soumise, quant à l’esprit, à la discipline des Grecs, est absolument européenne » [2]. Il ne suffit pas d’avoir été christianisée, encore faut-il que cette terre le soit restée. Car la continuité religieuse implique également une continuité culturelle. Culte et culture sont intimement liés ; et « la nature d’une civilisation, disait André Malraux, c’est ce qui s’agrège autour d’une religion » [3]. Le christianisme est porteur de l’héritage gréco-romain qu’il a intégré grâce à la notion de continuité introduite par le Christ lui-même, et à travers la pensée augustinienne, qui opéra une synthèse avec l’administration romaine.
Chalcédoine
Dans ce contexte, la profondeur du champ civilisationnelle du Liban se distingue dans la région. Conscient de l’importance de la langue dans la préservation de l’identité, ce peuple montagnard s’organisa autour d’une structure ecclésiale autonome permettant le maintien du syriaque, forme chrétienne de l’araméen.
Le concile de Chalcédoine, convoqué en 451 par l’empereur Marcien et l’impératrice Pulchérie, constitua un tournant. Tout en affirmant le dyophysisme – la double nature humaine et divine du Christ –, il s’inscrivait également dans un contexte de diffusion de la culture grecque. Face à ce risque d’assimilation politique et culturelle, les Églises orientales se divisèrent. Certaines acceptèrent le concile avec l’ensemble de ses implications liturgiques et culturelles, donnant naissance à l’actuelle Église grecque-orthodoxe (Roum), tandis que d’autres le rejetèrent dans son intégralité, formant une Église miaphysite [4] ou syriaque-orthodoxe.
Les monastères de Beit-Maron adoptèrent une position intermédiaire, demeurant fidèles à Chalcédoine tout en conservant leur héritage et leur langue syriaques. Cette orientation conduisit, à la fin du VIIe siècle, à la formation d’une Église syriaque-maronite autocéphale.
Les fondements patriarcaux
Le premier patriarche, saint Jean Maron, récupéra les contingents mardaïtes [5] issus de l’armée byzantine afin de se forger une force militaire qui allaient maintenir l’indépendance de cette montagne jusqu’à l’arrivée des Francs en 1099. Les fondements de cette entité reposaient sur des assises territoriales (le Mont-Liban), religieuses (le christianisme chalcédonien), militaires (les mardaïtes), et linguistiques (le syriaque).
L’œuvre de saint Jean Maron fut fixée dans l’écriture de l’histoire à la fin du XVIIe siècle par le patriarche Estéphanos Douaihy. Ce dernier, issu du collège maronite de Rome, composa alors des ouvrages touchant à l’histoire, à l’hymnologie, à l’architecture, à l’iconographie, à la théologie et à la liturgie maronite.
L’écriture de l’histoire et de l’art constitue la prise de conscience de la réalité civilisationnelle. Estéphanos Douaihy insista sur la complémentarité entre héritages syriaque et latin, considérée comme caractéristique de l’identité maronite. Opposé à toute « épuration » liturgique visant à supprimer les effets de la latinisation dans la tradition maronite, il défendit en même temps la préservation du patrimoine syriaque et de la langue qu’il qualifiait de « nostra lingua syriaca ».
C’est cette dimension latine qui a fait de la langue française une valeur existentielle dans la conscience maronite. Contrairement à ce que pensent beaucoup de Français aujourd’hui, c’est la langue française qui a invité le mandat français au Liban, et non l’inverse. Ce sont les relations historiques entre les Maronites et la France, ainsi que la diffusion de la langue française dans les écoles et les universités du Liban, qui ont contribué à l’instauration du mandat français au Levant. La francophonie n’est pas née du mandat ; elle l’a précédé et favorisé.
La langue syriaque
Lorsqu’au XVIIIe siècle, le syriaque commença à être sérieusement menacé, les autorités maronites adoptèrent des mesures visant à préserver leur langue. Le concile de Louaizé de 1736 limita la traduction des livres liturgiques. Moins de dix ans plus tard, en 1744, le patriarche Siméon Évode [6] convoqua un synode qui imposa que toute traduction soit accompagnée du texte syriaque original. Ces dispositions furent réaffirmées en 1755 et reprises par le patriarche Tobie Cazen [7] dans son concile de 1756.
Au XXe siècle, le patriarche Antonios Arida poursuivit cette politique en plaidant pour le maintien du syriaque dans l’enseignement scolaire, malgré l’adoption, en 1943, de l’arabe comme langue nationale du Grand Liban. Il pressentait déjà le danger qui menaçait les chrétiens, appelés à affronter la crise identitaire qu’ils allaient inexorablement connaître au sein de cette nouvelle entité politique. Sa lettre datée du 25 juin 1946 et rédigée par le père Raphaël Bar Armalet [8], expose clairement sa vision du Liban moderne.
L’hymnologie
La transmission du syriaque fut largement assurée par l’hymnologie maronite. Les hymnes sont porteurs de la langue, de l’héritage, de la conscience et de l’imaginaire qu’ils ont inlassablement véhiculés à travers les siècles. Ils constituent l’expression la plus accomplie et la mieux transmise parmi les différentes manifestations du patrimoine chrétien du Liban. Leurs origines remontent aux IVe-Ve siècles avec saint Éphrem et saint Jacques de Saroug. Ils ont accompagné la naissance du christianisme oriental, son développement et son enracinement dans cette terre.
Ils sont également porteurs d’une haute antiquité cananéenne-phénicienne, araméenne et mésopotamienne. « Le haut Moyen Âge est à peine l’Occident, c’est la forêt d’un Orient qui connaît les chants syriaques avant de recevoir les chapes byzantines » [9], écrivait André Malraux. Il s’agit d’une profusion de créativité musicale venue du fond des âges, qui anime encore les paroisses du Liban et maintient cette montagne vivante à travers ses épreuves et son calvaire.
L’art et l’architecture, comme la poésie et la musique, sont des expressions de la profondeur culturelle. Les églises médiévales ornées de fresques à inscriptions syriaques illustrent un art de synthèse entre les mondes gréco-byzantin, latin-croisé et syriaque. Les villages du Mont-Liban, dominés par leurs clochers, présentent un caractère unique qui, pour reprendre les orientalistes européens, ressemblent à des vues des Alpes en plein Orient. Les maisons libanaises ornées de leur triple baie [10], se reconnaissent au premier coup d’œil et révèlent un motif déjà présent dans le Codex Rabulensis, un évangéliaire maronite de l’an 586.
La persistance de l’autonomie
La participation des Maronites aux croisades marque leur réintégration dans les dynamiques méditerranéennes. Dès leur prise de contact avec la Première Croisade, ils l’accompagnèrent jusqu’aux enceintes de Jérusalem et de Tripoli. L’archevêque Guillaume de Tyr (1130-1186) les décrivit comme «une manière de gens que l’on appelle Suriens (Syriaques), qui habitent en la terre de Phénicie, autour de la terre du Liban, près de la cité de Gibelet (Byblos)… Ils étaient des gens hardis et preux en armes, et avaient porté maints grands secours à nos chrétiens quand ils combattaient leurs ennemis.» [11]
Ces liens se renforcèrent notamment sous saint Louis, roi de France, qui promit sa protection aux Maronites. La complémentarité entre Francs et Maronites se manifesta autant dans l’art des fresques et des scriptoria que dans le domaine de la politique. Bohémond VII, comte de Tripoli, gouvernait avec l’appui que lui assurait le patriarche maronite Jérémie III de Dmalça (1282-1297).
Après une longue interruption due au génocide perpétré par les Mamelouks, les échanges reprirent avec la France à l’époque ottomane. Grâce au système des capitulations, les rois de France purent accorder leur protection aux catholiques d’Orient. Louis XIV fut un grand constructeur d’églises qu’il finançait par l’intermédiaire de ses consuls maronites. Cette période de prospérité correspondait à la fois au régime autonome de la principauté druzo-chrétienne du Mont-Liban et à la renaissance orchestrée par les savants du collège maronite de Rome.
C’est enfin en 1861 que la première entité politique libanaise, le Gouvernorat du Mont-Liban (Moutassarifia en turc ottoman), vit le jour avec une réelle reconnaissance internationale. Beaucoup d’États-nations n’existaient pas encore en Orient comme au cœur de l’Europe, alors que le Liban développait son administration, son industrie de la soie, ses écoles, ses universités et ses hôpitaux. C’est alors que s’épanouissaient une aspiration nationale dans un projet réclamant l’annexion de la ville de Beyrouth, ainsi qu’une vision politique incarnée dans un attachement organique à l’Occident.
Amine Jules Iskandar
Professeur à la Faculté des beaux-arts et d’architecture de l’Université Libanaise, Amine Jules Iskandar préside le Centre de recherche sur la pensée libanaise (ILT) à la Notre Dame University – Louaizé. Il est également président de l’organisation non gouvernementale Tour Levnon (Mont-Liban), qui œuvre pour le rétablissement de la langue syriaque et de l’histoire dans les programmes scolaires. Il est par ailleurs l’auteur de plusieurs ouvrages consacrés à ce sujet.
[1] Carolina López-Ruiz, Phoenicians and the Making of the Mediterranean, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2021.
[2] Paul Valéry « La crise de l’esprit », dans Variété I, Paris, Gallimard, 1924.
[3] André Malraux, Note sur l’Islam, juin 1956.
[4] La doctrine miaphysite voit dans le Christ, une nature humaine et une nature divine parfaitement unies et indissociables, tandis que le concile de Chalcédoine considère ces deux natures comme distinctes, « sans confusion ni séparation ».
[5] Les mardaïtes, un peuple guerrier probablement originaire du Caucase, avaient pour mission la défense du Levant. Voir Hugh Kennedy, The Great Arab Conquests, New York, Da Capo Press, 2007 ; et Boutros Daou, Histoire religieuse, culturelle et politique des Maronites, Beyrouth, Le Livre Préféré, 1985. À la suite du traité de paix conclu en 667 entre le calife Muawiya et l’empereur Constantin IV, ce dernier ordonna le retrait de ses troupes mardaïtes du Liban. Un second retrait de douze mille mardaïtes eut lieu sous Justinien II. Les mardaïtes restés sur place constituèrent alors l’ossature militaire des Maronites.
[6] Patriarche Siméon Évode ou Chémoun Awad (1743-1756).
[7] Patriarche Tobie Cazen ou Tobia Khazen (1756-1766).
[8] Raphéel Armalet, La langue syriaque, Liban, 1946.
[9] André Malraux, L’homme précaire et la littérature, Paris, Gallimard, 1977.
[10] La triple baie qui caractérise la maison libanaise s’est développée au XIX° siècle, mais plusieurs textes la mentionnaient bien avant cette date. Nous retrouvons ce motif emblématique dans l’hymne syriaque de Sainte-Sophie d’Édesse (voir André Dupont-Dommer, « Une Hymne syriaque sur la cathédrale d’Édesse », in Cahiers archéologiques, 2, 1947) et chez le patriarche Estéphanos Douaihy (voir Estéphanos Douaihy, Candélabre des Saints Mystères, éd. Chartouni, Beyrouth, 1895) ; elle y est présentée comme symbole de la Sainte Trinité ; voir sur ce sujet, Amine Jules Iskandar, La Dimension Syriaque dans l’art et l’architecture au Liban, CEDLUSEK, Kaslik (Liban), 2001.
[11] Guillaume de Tyr (trad. française médiévale), L’Estoire de Eracles empereur et la conqueste de la terre d’Outremer, dans Recueil des historiens des croisades. Historiens occidentaux, t. I–II, Paris, Imprimerie royale (puis impériale), 1844–1859, Livre XXII, chapitre VIII.
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