La parution du nouvel ouvrage de Marcel Gauchet, Comment pensent les démocraties, est l’occasion de discuter les principales thèses défendues dans son œuvre, notamment l’idée du passage d’un monde religieux hétéronome à une société sécularisée autonome qui serait bienfaisante et inéluctable.
«Le livre qui n’aurait pas Dieu, ou son absence, comme protagoniste clandestin manque de tout intérêt », écrivait Nicolás Gómez Dávila. À cet égard, l’œuvre de Marcel Gauchet est d’un intérêt de tout premier ordre, puisqu’elle est un examen éblouissant de l’éclipse progressive de Dieu dans le ciel de l’Occident moderne. Ses thèses, déployées dans plusieurs ouvrages qui s’emboîtent et se complètent, ne peuvent être esquissées ici que de manière très imparfaite, aussi sommes-nous condamnés à une présentation réductrice.
De l’hétéronomie à l’autonomie
Pour Marcel Gauchet, la modernité se caractérise par le passage d’un monde hétéronome à un monde autonome. La société hétéronome, fondamentalement traditionnelle, était structurée par le phénomène religieux : l’ici-bas était compénétré par l’au-delà ; l’homme social ajustait sa conduite sur un devoir-être sacral ; l’unité était produite par le respect d’une norme transcendante. C’est l’« Un hétéronome » qui régissait la cité humaine, celle-ci n’ayant pas de vie indépendante. La structuration autonome des sociétés, mise en branle par les Lumières et la Révolution française, suppose au contraire que l’homme devienne l’auteur de ses propres lois et le seul architecte de son devenir. La société autonome sera une société de la politique, du droit et de l’histoire, tournée vers l’avenir et organisée, via la démocratie, pour libérer sa propre puissance de production, de création, de transformation. L’humanité est œuvre d’elle-même, raison pour laquelle elle recourt dorénavant aux idéologies : il faut justifier les choix opérés pour diriger le cours des choses. Gauchet le montre dans Comment pensent les démocraties, l’idéologie (entendue au sens large, et non péjoratif du terme) est bien la fille de la politique, qui est fille de l’histoire, qui est fille de la société autonome. Support par lequel la société autonome se déploie, l’idéologie représente l’exact contre-pied de la religion – celle-ci supposant un ailleurs et un avant –, qu’elle remplace en tant que grille de lecture du monde.
Bien entendu, ce passage d’un type de société à l’autre ne s’est pas fait de but en blanc, et il aura fallu plusieurs siècles de décantation, durant lesquels naquirent des idéologies hybrides examinées dans ce nouvel essai, avant que nous atteignions la pure structuration autonome du monde, enfin décantée des derniers vestiges hétéronomes. C’est le constat posé dans son précédent livre, Le Nœud démocratique : nous serions aujourd’hui seulement, et pour de bon, jetés dans l’aventure humaine faite par les hommes et pour les hommes. D’où les convulsions politiques actuelles, symptôme des désaccords sur la manière d’appréhender ce nouveau monde autonome : nous faut-il privilégier la dimension individualiste qui semble en être l’ADN constitutif (les droits de l’homme), ou plutôt les supports collectifs qui ont permis d’advenir à cette société nouvelle (l’État-nation) ? Voilà l’essence du clivage qui opposerait actuellement néolibéralisme et populisme.
La sortie de la religion ?
L’œuvre de Gauchet est une véritable philosophie de l’histoire, qui prétend expliquer la marche de ces trois ou quatre derniers siècles. Face à l’intelligence de son auteur, à l’éclat du raisonnement et à la portée de ses conclusions, on est d’abord pris de vertige. Nul doute que Gauchet décrit là, dans tous ses plis et replis, un phénomène incontestable, celui de la sécularisation, ou du point de vue chrétien, de l’apostasie occidentale (non au sens de la foi personnelle qui persiste dans l’intimité des âmes, mais en tant que structurant social). Seulement, et c’est le travers des reconstructions généalogiques, elle contient une dimension téléologique en soi contestable : l’idée selon laquelle la sortie de la religion était/serait inéluctable. Ce n’est pas une trajectoire passée qui est savamment reconstituée, mais un mouvement de l’histoire jugé bienfaisant, inéluctable, et appelé à se diffuser planétairement sous l’effet de la mondialisation.
Bienfaisant ? Inutile de préciser ici, pour un catholique, combien la volonté humaine détachée de sa source divine peut se révéler destructrice, la constitutionnalisation de l’avortement ou les débats actuels sur l’euthanasie en étant les exemples les plus significatifs. Le constat largement partagé d’une décadence occidentale dit bien le sentiment que quelque chose de précieux a été perdu en chemin.
Inéluctable ? Le paradoxe du monde autonome chez Gauchet, c’est qu’il semble avoir toute liberté pour choisir le futur qu’il souhaite, hormis le retour vers son Créateur. Le religieux ne serait plus un mode de structuration possible du social ; l’heure serait au règne de la politique et des États-nations, dont Gauchet s’est fait l’un des meilleurs avocats.
Trois points pourraient lui être ici opposés. Primo, que le religieux continue de structurer l’ordre social, certes à une échelle moindre, il n’est qu’à voir l’importance du tissu paroissial, associatif ou éducatif de fondement religieux. La matrice hétéronome reste structurante pour des pans non-négligeables des sociétés autonomes (selon les taux de religiosité), ceci parce que la foi ne peut se replier sur la stricte intimité ainsi que Gauchet le conçoit. « La religion comme activité divorcée des autres activités est sans objet », écrivait Alasdair MacIntyre ; inlassablement, la foi déborde dans le social.
Deuxio, que « le monde moderne est saturé de vieilles vertus chrétiennes virant à la folie », selon la formule de Chesterton et qu’en ce sens, il reste fondamentalement parcouru de positions d’essence religieuse, que l’on pourrait dire hérétiques.
Tertio, que cette inéluctabilité est mise en cause par le « retour du religieux » auquel nous assistons depuis plusieurs décennies. Qui peut dire que l’homme se contentera d’être jeté dans le vide existentiel, et qu’aucun mouvement spirituel d’ampleur ne viendra remettre en cause ce qui, pour l’heure, apparaît comme une minuscule parenthèse à l’échelle de l’histoire humaine ? Ceci d’autant que la religion restera à jamais le structurant le plus solide, alors que les affiliations politiques de toute sorte ont été très endommagées par l’individualisme moderne.
Universel ? Ce « retour du religieux » est visible à plusieurs endroits du monde, la radicalisation du monde islamique en étant sans doute le cas le plus frappant. Gauchet veut voir dans ce fondamentalisme le signe paradoxal de la sortie du religieux, mais il se pourrait plutôt qu’il sous-estime la consistance propre des sociétés religieuses face aux mouvements de transformation impulsés par l’Occident (c’est, au fond, la thèse de Samuel Huntington dans Le Choc des civilisations). La majorité de l’humanité est religieuse ; certaines religions sont en expansion. Le monde autonome reste pour l’heure un fait majoritairement occidental – peut-être même européen, quand on sait l’influence du fait religieux dans les débats nord-américains. Donald Trump ne vient-il pas d’annoncer vouloir « consacrer de nouveau l’Amérique à Dieu » le 17 mai prochain à Washington ?
Le christianisme coupable ?
Il y a plus. Selon Marcel Gauchet, ce lent dégagement du monde de sa matrice religieuse originelle serait le fruit spécifique du christianisme, qualifié selon une formule célèbre de « religion de la sortie de la religion », dans un ouvrage de 1985 faisant référence à Max Weber, Le Désenchantement du monde. Parce qu’il sépare un Dieu transcendant du monde, parce qu’il distingue les sphères temporel et spirituel, parce qu’il valorise la conscience individuelle et le rapport personnel à Dieu, parce qu’il a fait basculer notre rapport au temps de circulaire à linéaire, le christianisme aurait ainsi transformé le religieux qu’il en aurait préparé la sortie. Dernière grande religion structurante, le christianisme aurait fait advenir, sans le vouloir, un monde où la religion ne structurerait plus la société.
Cette lecture, si elle a le mérite de souligner ce que la modernité doit au christianisme, tend à réduire la religion à un phénomène historique et social, en oubliant qu’elle est avant tout une relation vivante à Dieu. En ce sens, on pourrait dire que le christianisme, plutôt que la religion de la sortie de la religion, est la religion de l’entrée dans la véritable religion, celle-ci étant enfin dégagée de toutes ses pesanteurs terrestres pour faire une place authentique à la foi. Du reste, il n’est tout simplement pas envisageable que la religion vraie et révélée, à mesure qu’elle gagnait les cœurs, devait nécessairement produire le reflux de l’organisation religieuse du monde – comme si Dieu avait préparé son propre reniement. En revanche, pour que la foi soit véritable, Il nous a fait libres de lui tourner le dos, voie rebelle qu’ont empruntée les architectes de la sécularisation moderne. Tel est le paradoxe du christianisme, religion de la possibilité de la sortie de la religion dans une société fondée sur des apports religieux. C’est cette voie que l’Europe a empruntée, pour son plus grand malheur.
Rémi Carlu
- Marcel Gauchet, Comment pensent les démocraties, Albin Michel, 2026, 272 pages, 21,90 €.
© La Nef n° 390 Avril 2026
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