Benoît-Joseph Labre © Wikimedia

Le grand tour de Benoît-Joseph Labre

Retour sur la figure exceptionnelle de saint Benoît-Joseph Labre (1748-1783), pèlerin et mendiant français surnommé le « vagabond de Dieu ».

Quand on arrive dans le quartier de la Subure, proche du Colisée, on trouve encore tout un monde de la nuit fait de bars et de night-clubs louches. C’est le Pigalle de la cité éternelle. Depuis l’Antiquité, les louves côtoient les minets, une rose dans les cheveux, qu’affectionnait Caravage. L’endroit rassemble tout ce que Rome a de traîne-misère. Une faune interlope de chrétiens y vit dans une grande pauvreté.

C’est dans l’église Santa Maria dei Monti qu’un clochard céleste venu d’Artois a pris ses quartiers. Il y prie la Vierge. Puis, après avoir goûté à l’absolu vide et à la joie parfaite ; comme les grands mystiques, battu, moqué et souffrant, il s’en va, part comme un berger guidé par la fameuse étoile, sur les routes, dans des pèlerinages aussi longs que dangereux. Son nom : Benoît-Joseph Labre. Un marginal qui vit d’amour et de prière. C’est un Diogène heureux. Il dort dans la rue. Comme un fou chantant, il fait son bonhomme de chemin depuis la France jusqu’au sud de l’Europe.

Dans une chapelle de cette même église, un gisant de marbre, réalisé par Achille Albacini en 1892, représente le mendiant épuisé, le visage serein, les pieds nus, comme endormi sur les marches de l’église, le chapelet à la main. Encore aujourd’hui, on y laisse des petits mots, des prières.

Dans la belle Europe galante du XVIIIᵉ siècle, il était commode pour les hommes de la bonne société de partir pour un long voyage. On faisait son Grand Tour, partant pour l’Italie, la Grèce, les rivages turcs et même le nord de l’Afrique. Ils étaient nombreux, ces jeunes hommes, débutants dans la vie, partis observer les antiquités et les merveilles de la Renaissance en Italie. La littérature regorge d’écrits de voyage, comme le magnifique Itinéraire de Paris à Jérusalem de Chateaubriand. On pense aussi à Goethe, peint par Tischbein, allongé sur un divan de pierre dans un champ de ruines.

La philosophie des Romains a opposé le plaisir dans le mouvement et le plaisir dans la stabilité. Le catholicisme a fait de même : il y a la stabilité dans le cloître, la foi dans la contemplation, parmi les psaumes et les stalles ; et la foi dans la mission, l’évangélisation, sur les routes.

Il y a ceux qui demeurent dans leur écriture, génies stables de la pensée. Ils sont des champions de l’intelligence et ne voyagent qu’autour de leur chambre. Puis il y a ces mendiants de l’amour qui ne peuvent exercer leur foi et leur fidélité au Christ que par la marche et la grande aventure. Ils foulent le pavé. Ils dorment sur le bitume. Benoît-Joseph Labre a été de ceux-là. À sa manière, il a fait son Grand Tour, mais un Grand Tour catholique, au point d’y laisser sa vie.

Ce fils de négociant en vin est né dans une famille bourgeoise du Nord, en Artois. Ce qui frappe, quand on lit le récit de sa courte vie, c’est l’impossibilité de se fixer. Très tôt, jeune homme, Benoît-Joseph essaie d’entrer dans les ordres, sans succès. Il pense alors à prendre l’habit chez les moines : chez les chartreux, il est refusé ; chez les trappistes, pareil. Il est accepté à l’abbaye de Sept-Fons, mais en ressort aussi vite.

Il n’a sa place nulle part et ne se trouve aucune véritable vocation. Dans une lettre écrite à ses parents, il affirme ceci : « Le bon Dieu m’assistera et me conduira dans l’entreprise qu’Il m’a lui-même inspirée. »

Tout commence à vingt-deux ans. Ce jeune homme, doué pour l’amour de Dieu, a la bougeotte spirituelle. Il erre seul, mendiant de l’amour, comme ces pèlerins du Moyen Âge qui vivaient d’amour et d’eau fraîche. Il effectue des pèlerinages, rencontre des pauvres, dort là où il peut, soigne des gens, aide des prisonniers. L’argent qu’on lui donne, il le redistribue aux plus nécessiteux.

Ce fol en Christ est dévoré par la charité. Il s’inflige des mortifications, s’use auprès des plus pauvres, prêche et annonce le Christ. Rien ne l’arrête, ni péage, ni douane, ni garde. Il va toujours à pied, en prenant les chemins les moins fréquentés et en s’arrêtant dans les lieux qui rappellent quelque souvenir cher à la piété des fidèles.

Il est revêtu d’un habit pauvre qu’il ne quitte point ; il porte un chapelet à la main, un autre au cou, un crucifix sur la poitrine, et sur les épaules un sac contenant tout son avoir : le Nouveau Testament, L’Imitation de Jésus-Christ et le bréviaire qu’il récite chaque jour.

Comme l’apôtre Paul, il souffre pendant ses voyages. La pluie, le froid, la neige, la chaleur, rien ne l’arrête. On le tabasse, on le moque, on l’injurie. Les enfants rient de voir cette souche sans forme et qui n’a pas de nom. Les mères le montrent du doigt. Il empeste, il se gratte, ça pustule, ça titube. C’est une bête à l’épaisse fourrure. Il couche le plus souvent en plein air ; il évite les auberges et les hôtelleries. Il vit de la charité, au jour le jour, sans rien se réserver pour le lendemain.

En 1770, Benoît-Joseph arrive pour la première fois à Rome. La Grâce. Clément XIV, pontifex maximus. Les Français y prennent quartier autour de Saint-Louis-des-Français. Les peintres de l’âge de Lallemand, Gamelin ou Subleyras succombent aux charmes classiques de la cité. Tout Rome est un théâtre. Ville de coupoles et de colonnes en travertin. Il faut lire l’historien de l’art Anthony Blunt dans The Roman Baroque pour comprendre la grâce écrasante de cette cité. Barberini, Chigi, Borghese, puis Borromini, Bernini : il y a deux régimes de Rome, l’un politique, l’autre sculptural.

En Italie, le mot scala – escalier- et bien différent de la scalinata, qui est l’escalier d’honneur. Celui de la Piazza di Spagna manifeste l’opulence et la dramaturgie urbaine, des amours et des crimes ; la Piazza Sant’Ignazio et la Fontaine de Trevi sont des œuvres scénographiques qui s’inscrivent dans la conception de la ville-théâtre.

Benoît-Joseph est un comédien de cette fabuleuse scène romaine, le bossu, le difforme, face à un Giacomo Casanova, passant des affaires aux femmes et des femmes aux affaires. Il y a aussi le dramaturge Vittorio Alfieri, l’aristocrate passionné et poète de la liberté, qui, figure du préromantisme, exalte dans ses tragédies l’indépendance et la grandeur morale dans des scènes d’un classicisme des plus marmoréens. Ses pièces sont des tombeaux ou des monuments de pureté qui correspondent bien aux grâces d’un sculpteur comme Antonio Canova.

Il y a dans Rome la Vénus céleste, l’expression de la beauté céleste, des grands mouvements de l’âme dans des apothéoses et des exaltations mythiques ; puis la Vénus terrestre faite de nues, de fesses callipyges, de corps harmonieux, autant de variations sur une même idée de plénitude charnelle.

Benoît-Joseph fait tache. Il tranche avec ces honnêtes gens poudrés, éclatant dans des habits chatoyants de soie. Lui est en lambeaux. C’est une souille à lui tout seul. Ses habits sont des guenilles ; il vit dans ses macérations. La vermine grignote sa peau. Ses pieds, qui puent, tannés comme du cuir, contrastent avec les souliers enrubannés des bourgeois.

Selon la tradition, il aurait vécu six années dans les ruines du Colisée, figure d’ascète des premiers siècles. En retard. Sorti de la chronicité de l’histoire. C’est tout juste s’il n’avait pas figuré sur les gravures de Piranesi qui nous montre une Rome pittoresque où les troupeaux de brebis paissent parmi les vieux monuments de la ville. Chateaubriand racontera plus tard sa jeunesse, sous le masque de Rancé, dans les paludes du forum.

Labre est tout entier opposé à son siècle. C’est la Rome de Johann Joachim Winckelmann, qui célèbre la « noble simplicité et la grandeur tranquille » de l’art. Lui est une anti-statue antique. Il est le corps foudroyé par la passion du Seigneur. C’est un dessin sur un manuscrit, pris dans la passion, le sang, le combat avec le démon, et la joie de Dieu. C’est un fou. Il fait scandale. Là où le XVIIIᵉ siècle recherche l’harmonie, il incarne la déformation. Là où l’on admire la beauté idéale, il manifeste la pauvreté réelle. Là où l’on cherche l’équilibre, il vit dans l’excès mystique.

Ce bon siècle des Lumières se méfie du surnaturel, des miracles, de la sainteté populaire. La figure du saint errant apparaît suspecte, voire ridicule. Dans ce règne de l’économie libérale, l’abbé Ferdinando Galiani apparaît comme l’exact contraire de Benoît-Joseph Labre. Prêtre napolitain, diplomate brillant, homme de salon et esprit redouté, Galiani incarne le catholicisme mondain et éclairé. Ami de Denis Diderot, familier de Voltaire, il évolue dans les cercles les plus raffinés de l’Europe cultivée, où l’on privilégie l’esprit, la conversation et l’élégance intellectuelle. Économiste subtil, auteur des Dialogues sur le commerce des blés, il représente une Église qui dialogue avec les Lumières et participe à la modernité. Pour la société nouvelle, Labre est un parasite. Il n’entre dans aucune catégorie. Il n’a ni fonction ni rôle, ni possible avantage. Il ne produit rien. Il ne sert à rien.

Benoît-Joseph continue son Grand Tour. Mieux, il redouble d’énergie. Il fait d’incessants voyages qui l’usent. Comme l’apôtre Paul, il accomplit un périple effrayant. Il chemine d’une ville l’autre ; y revient ; y repasse. Il se rend à Bari, sur le tombeau de saint Nicolas d’où découle aujourd’hui encore une eau miraculeuse. Puis c’est le Mont-Cassin, qui garde le tombeau de saint Benoît, son patron, puis Naples et saint Janvier, où il rencontra très certainement le vieil Alphonse de Liguori. Il revient ensuite à Lorette et veut revoir Assise, la Portioncule, le mont Alverne, témoin des stigmates de saint François. Il fait en ce lieu une confession générale pour se disposer au plus long de tous ses voyages. Puis il entame le pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle, en Espagne ; il traverse la France et s’arrête à Paray-le-Monial pour y vénérer le berceau du culte du Sacré-Cœur. Benoît, de retour à Rome depuis Pâques, retrouva sa vie habituelle jusqu’au jour où, pour la quatrième fois, il reprit le chemin de Lorette afin de s’élancer de là vers les sanctuaires de Lorraine, de Franche-Comté et de Suisse ; les citer tous est impossible, il suffit de nommer Saint-Nicolas-du-Port, près de Nancy, Notre-Dame des Ermites à Einsiedeln aux fresques rococos délicieuses de sucrerie. Le grand pèlerin rentra à Rome le 7 septembre 1775. Il y demeura jusqu’au commencement de l’année 1776, qui fut marquée par de nouvelles courses.

Sa vie mouvementée est une vie intérieure. Nourri de prière et de contemplation, il laisse quelques traces écrites, dont la célèbre Prière des Trois Cœurs. Sa spiritualité réside dans une formule : « savoir aimer ceux qui se sont perdus et les aimer dans leur perdition même ». Cette charité radicale, qui refuse de juger pour mieux aimer, contribue à forger sa réputation de sainteté. Il fréquente les églises, se confesse longuement, cherche moins à enseigner qu’à se convertir sans cesse.

Mais un beau jour, la nature humaine ne pouvait indéfiniment soutenir de telles austérités. Nourri de la maigre pitance qu’il recevait, couvert de vermine, les jambes rongées de plaies, il vit ses forces s’épuiser.

Le mercredi saint, 16 avril 1783, il s’effondra sur les marches de Sainte-Marie-des-Monts. Un boucher du quartier, nommé Zaccarelli, le recueillit. À huit heures du soir, il rendit le dernier soupir. La nouvelle se répandit aussitôt dans Rome.

Deux artistes eurent l’occasion de le représenter de son vivant. Le sculpteur lyonnais André Bley prit ses traits pour une tête du Christ en 1777. Plus tard, le peintre Antonio Cavallucci le représenta à son insu. Fidèle à son dépouillement, Benoît-Joseph Labre refusa toute rémunération.

Jusqu’au bout, il resta ce qu’il fut toujours : un pèlerin pauvre, anonyme et libre. Cent ans après sa mort, il fut canonisé par Pie IX et fêté le 16 avril. C’est à Marktl, en 1927 que naquit, le même jour, un certain Joseph Ratzinger. Devenu pape, Benoit XVI en 2022 disait que le saint d’Amettes était « vraiment européen [parce que] qu’il nous montre que l’unicité de Dieu signifie, à la fois, la fraternité et la réconciliation des hommes. C’est un saint de la paix, précisément dans la mesure où c’est un saint sans aucune exigence, qui meurt pauvre de tout et qui est pourtant béni par chaque chose. »

Nicolas Kinosky

© LA NEF le 30 juin 2026, exclusivité internet