Tombeau à Prague de Jean Nepomucène © Clayton-Tang-Wikimedia

Saint Jean Népomucène, martyr du silence

Jean Népomucène (1340-1393) est un saint martyr très vénéré en Europe orientale. Présentation d’une forte personnalité.

Les touristes et les randonneurs de La Nef qui passent l’été en Europe centrale auront sans doute déjà aperçu la figure curieuse de saint Jean Népomucène, près d’un lac, sur un pont ou peinte sur la façade d’une chapelle attenante à une rivière. Saint patron des bateliers et des naufragés, son culte s’étend dans les terres germaniques ; sa statue flanque l’un des côtés du fameux pont Charles de Prague, une palme à la main, tandis que des plaques de bronze, polies par les mains des passants, racontent son histoire.

Un air d’accordéon, une Budweiser Budvar, une assiette de knödels à la sauce brunâtre : voilà l’ambiance de la Bohême. Son décor, fait d’un plat pays et d’églises enduites à la chaux, coiffées de tuiles rouges, comme des desserts de crème et de biscuit, fait apparaître ce Curé d’Ars des marges de l’Empire. Sa présence s’étend dans le grand croissant baroque, où s’illustre, sous un concert d’anges, parmi des saintes en pâmoison accablées par les chaleurs, la lutte entre un bourreau et un saint. Le martyre de Jean Népomucène campe des scènes dramatiques. Son exécution pathétique est sculptée dans ces églises-opéras où le comique et le tragique se répondent.

À Vienne, on le trouve dans la fameuse Peterskirche du centre-ville, comme s’il tombait de la chaire ; sur la façade de l’Asamkirche, cette bonbonnière rococo nichée au cœur de Munich, il se tient en prière au fronton de sa Passion, dans un décor de faux marbre d’où surgissent des rochers, comme un souvenir des rives de la Moldau ; puis à Zelená Hora, où le sanctuaire, chef-d’œuvre de Santini-Aichel, combine un déambulatoire à cinq branches en forme de couronne, ceignant une église circulaire, dont l’intérieur offre une savante combinaison de voussures gothiques et d’une abside conçue comme une scène de théâtre, fermée par un rideau de stuc. Jusqu’à Kayserberg encore, il est présent, croix à la main.

Jean Népomucène est le grand prêtre de l’Âge classique. Étrange destin pour ce prêtre du Moyen Âge, dont l’imaginaire placerait volontiers la silhouette sous les voûtes de l’église du Týn. Mais, comme le vieux quartier sordide de Malá Strana, métamorphosé en un rêve sucré et rococo par l’ingénierie des jésuites, le religieux en robe de bure, la tête tonsurée, devient un champion de la Compagnie de Jésus. À l’image de ces vieilles basiliques romanes ou gothiques revêtues de stucs, de bois polychromés et de boursouflures baroques, il est rajeuni, mis à la mode, désormais reconnaissable à sa soutane surmontée d’un surplis, lui-même dominé par une aumusse semblable à un camail, d’où sort, comme d’un bulbe, un cou en forme de tige coiffé d’un col empesé. Une croûte de fromage semble lui grignoter le visage, tandis qu’une barrette lui ceint la tête chevelue.

Le saint n’est pas seulement une figure protectrice des compagnies ou des hommes, à l’instar de saint Florian, protecteur des foyers contre les incendies, lui aussi omniprésent dans les vallées tyroliennes, où des crucifix sont accrochés aux fermes. Son histoire relève de quelque chose de bien plus profond et plus actuel : elle interroge la manière dont un homme doit obéir à l’État tout en désobéissant à un ordre injuste, quitte à mourir. Un bel exemple de sainte et saine radicalité évangélique.

Né vers 1330 à Népomuk, dans une modeste famille d’artisans, Jean Wolfflin fut voué à Dieu dès son enfance par des parents qui attribuaient sa guérison à l’intercession de la Vierge. Élève brillant, docteur en théologie et en droit canon à l’université de Prague, il reçut le sacerdoce après une longue préparation spirituelle. Son éloquence, sa science et surtout sa sainteté attirèrent rapidement les foules. Nommé chanoine de Prague puis aumônier de la cour, il rechercha moins les honneurs que le salut des âmes, la réconciliation des hommes et le secours des pauvres.

Sa simplicité suscita l’amitié des petits et l’admiration des grands. Parmi ces derniers figurait le roi de Bohême, Wenceslas IV. Héritier du grand Charles IV, mécène, empereur du Saint-Empire romain germanique et ardent soutien de la papauté, Wenceslas ne possédait ni les qualités politiques ni l’autorité de son père. Les violences et les menaces auxquelles il recourait masquaient une profonde faiblesse dans le gouvernement des hommes et une réelle incapacité à exercer le pouvoir. Ses emportements, sa jalousie maladive et ses débordements lui valurent bientôt les surnoms d’« Ivrogne » et de « Fainéant ». Son épouse, Jeanne de Hollande, princesse d’une profonde piété, choisit Jean comme directeur de conscience. Cette proximité excita les soupçons du roi. Encouragé par des courtisans malveillants, Wenceslas en vint à croire, sans la moindre preuve, à une prétendue infidélité de la reine.

Un jour, après la confession de Jeanne, le roi fit comparaître Jean et lui ordonna de révéler ce qu’il savait. La réponse du prêtre fut aussi brève qu’inébranlable : « Je n’ai rien à dire. » À partir de cet instant, le conflit dépassa la personne du confesseur : il opposa la raison d’État au droit de Dieu, le pouvoir du prince au secret inviolable de la confession.

Emprisonné, Jean est torturé, on lui pique les côtes aux pincettes rougies au feu, on le désarticule, ses nerfs se rompent, la peau se déchire, mais il demeure inébranlable. Les supplices ne purent ébranler celui qui savait qu’un prêtre ne possède pas les consciences qui lui sont confiées. Lorsque Wenceslas revint à l’assaut, son ordre plus prégnant encore, Jean répondit par les paroles des Actes des Apôtres : « Il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes. » Devant la cruauté et l’autocratie du roi, bien des hommes auraient failli : dire un mot, un seul, c’eût été la libération et la fin du calvaire. Jean, lui, tient. On ne négocie pas avec ce qui est laid, le mal et l’injuste.

Remis en liberté grâce à l’intercession de la reine, il reprit son ministère avec une ferveur redoublée. Il savait pourtant que son martyre approchait. Dans son dernier sermon, il annonça les épreuves qui frapperaient bientôt la Bohême : les autels profanés, les monastères détruits, les faux prophètes semant l’erreur. Malheur au pays qui confie le pouvoir à des hommes faibles et incompétents : incapables de discerner le bien du mal, ils sèment la terreur comme on répand de mauvaises graines. Tout se réalisa avec netteté : quelques décennies plus tard, les guerres hussites donnèrent à cette prédication une résonance prophétique. La Bohême ne tarda pas à sombrer dans les guerres hussites, véritables guerres civiles. Contesté par les princes-électeurs, Wenceslas sera déposé comme roi des Romains en 1400 au profit de Robert du Palatinat. Son propre frère, Sigismond de Hongrie, le fera ensuite arrêter en 1402 et tentera de s’emparer de la Bohême. Rétabli sur son trône en 1403, le roi ne retrouvera jamais une véritable autorité politique. À l’écoute des dernières prédications de Jean, tous ceux qui étaient présents tremblaient de peur, versaient des larmes et résolvaient de changer de vie.

L’heure sonna pour Jean. Dans la nuit du 20 mars 1393, le roi ordonna qu’on le jetât, pieds et poings liés, du pont Charles dans les eaux de la Moldau. Giandomenico Tiepolo représente le saint martyr avec un grand réalisme. Le prêtre, le visage tordu par une douleur secrète, la bouche ouverte laissant apparaître un filet de sang, regarde vers le ciel les mains jointes, l’œil craintif mais lumineux. Un homme, sur le pont, soulève une pierre qu’il s’apprête à jeter sur le prêtre. La robe empesée du saint épouse le mouvement du courant. Le saint disparaît. Le sang s’estompe dans les flots gris-bleus de la Moldau.

La tradition rapporte qu’une lumière surnaturelle apparut au-dessus du fleuve avant que son corps ne fût retrouvé. Son tombeau devint rapidement un lieu de pèlerinage, où de nombreux miracles furent rapportés. Dans la cathédrale Saint-Guy, sa dernière demeure ressemble à une vaste argenterie, œuvre de Fischer von Erlach, le grand architecte des Habsbourg, où une vaisselle polie et lustrée scintille, composée d’une saucière, d’un plateau sur pied, de coupes à fruits et de gobelets. Le napolitain Porpora commit un oratorio à la même époque dont on retient

le duetto : «Della fragile mia vita ». Le dialogue entre les deux voix crée un chant où l’âme se dédouble, cherche un soutien, une consolation. Les voix se répondent, se poursuivent, se rejoignent comme deux prières qui montent ensemble. Jean est un homme fragile qui découvre, au cœur même de sa faiblesse, une force qui le dépasse. La musique semble retenir le souffle : les lignes vocales avancent avec une noblesse calme, comme une prière intérieure.

L’Europe très catholique de saint Jean Népomucène n’en demeure pas moins marquée par quelques courants contestataires, voire hérétiques. Si Jean est le saint de l’eau, mort par l’eau, élément premier et dernier de l’homme, de la naissance à la mort, celui qui anime et réjouit les lèvres des mourants, Jean Hus, précurseur de la Réforme, au début du XVe siècle, est, quant à lui, mort par le feu, brûlé vif à Constance. Les deux éléments se rejoignent pour faire disparaître, d’un côté comme de l’autre, celui que l’on ne voulait pas entendre. Les guerres hussites qui s’étendirent par la suite, puis la Réforme de Luther, même combattue, laissèrent sur les terres de Bohême et de l’Empire, dans le contexte de la Contre-Réforme, un mal dans l’air, quelque chose de diffus qu’il fallait assainir. Saint Jean Népomucène, par ses vertus et ses qualités, incarne le saint prêtre, détenteur et gardien des sacrements, fidèle jusqu’à la mort. Si l’historiographie actuelle en fait plutôt une victime collatérale des conflits opposant le roi de Bohême à l’archevêque de Prague, l’hagiographie jésuitique a illustré ce que la Contre-Réforme entendait réaffirmer avec force : le caractère sacramentel de la confession et, par conséquent, l’inviolabilité absolue du secret. Béatifié en 1721 puis canonisé en 1729, sa figure a fleuri comme le juste, tel le cerisier de Bohême. Les jésuites, soldats de l’Église militante, firent ainsi du saint martyr une figure de combat, exemplaire par son humilité, édifiante par sa mort, courageuse et héroïque, bien loin de la virilité tapageuse des colosses païens.

Saint Jean Népomucène n’incarne pas un résistant, revêche à toute autorité, fût-elle illégitime, incompétente ou nuisible. Il est au contraire le fidèle serviteur de Dieu dans l’État, conscient d’un principe immuable : la loi de Dieu est supérieure aux lois des hommes et à celles de la res publica. Il incarne ainsi la liberté de la conscience chrétienne, rappelant que certaines vérités ne peuvent être livrées aux hommes parce qu’elles appartiennent d’abord à Dieu.

Nicolas Kinosky

© LA NEF le 23 juillet 2026, exclusivité internet