Alors que la légalisation de l’euthanasie suit tragiquement son cours, méditons sur les « armes de vie » que nous donnent la foi et la condition de « fils de lumière » pour résister à cette culture de mort.
Maladie et vieillesse étant les ennemis de l’autonomie individuelle, donc de la dignité humaine, l’arme de l’auto-délivrance – le suicide assisté et l’euthanasie – devrait lui répondre. Telle semble être la pensée de l’« Association pour le droit de mourir dans la dignité ». En 2022, son président précisait : « Dès que le principe même de l’aide active aura été voté, le front des anti-choix aura été brisé, et nous pourrons enfin avancer rapidement et faire évoluer la loi vers ce que nous souhaitons tous : une loi du libre-choix qui ne comporte aucune obligation pour quiconque. »
La dignité humaine
Maladie, vieillesse et mort heurtent un tant soit peu ce que nous pressentons de la grandeur et de la noblesse de la nature humaine, de notre « dignité humaine ». Il nous faut reconnaître que la mort corporelle nous est « naturelle », c’est-à-dire conforme à notre nature. La mort est le terme de toute vie terrestre. Nos vies sont mesurées par le temps : nous changeons, nous vieillissons. Comme chez tous les êtres vivants de cette création, la mort apparaît comme la fin normale de la vie. Dieu seul ne meurt pas !
Bien que l’homme possédât une nature mortelle, Dieu ne l’avait pas destiné à mourir, à retourner au néant, dont il l’avait tiré. Créé dans cet état de sainteté, l’homme était destiné, lors de la fin de son séjour ici-bas, à être pleinement « divinisé » par Dieu dans la gloire, sans perdre sa personnalité propre. Il était destiné à passer, en son corps et en son âme, en Dieu. La douce « dormition » de la Très sainte Vierge – si tel a bien été son sort – avant son Assomption, en son corps et en son âme, auprès de la sainte Trinité, quand arriva la fin de son propre séjour ici-bas, en est peut-être une illustration.
Depuis la faute originelle, la mort corporelle, est devenue le « salaire » du péché originel. Maladie, vieillesse, perte d’autonomie la précèdent souvent de façon bien douloureuse pour la personne elle-même et ses proches.
Mais grâces en soient rendues à Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, en son action créatrice, salvatrice et rédemptrice ! Le Credo culmine en la proclamation de la résurrection des morts à la fin des temps et en la vie éternelle. Unis au Christ par le baptême, notre nature humaine, qui avait perdu sa dignité par le péché, l’a recouvrée grâce à l’Incarnation rédemptrice. « Dieu, qui avait admirablement fondé la dignité de la nature humaine et l’avait restaurée plus admirablement encore : donnez-nous par le mystère de cette eau et de ce vin, d’avoir part, dès ici-bas, à la divinité de celui qui a daigné partager notre humanité, Jésus-Christ, votre Fils, notre Seigneur… » Prière bien connue. Prenons à nouveau conscience de notre dignité recouvrée et augmentée, du grand trésor que nous portons en nous, d’en vivre et de l’annoncer à tout homme autour de nous ! Rafraîchissons souvent le regard que nous portons sur notre incomparable dignité personnelle de baptisés, de fils adoptifs du Père, de membres et de frères de Jésus-Christ et de Temples du Saint-Esprit !
Respect envers notre corps
Nous vivons ici-bas dans l’attente assurée du jour de notre propre résurrection. Dès à présent, notre corps et notre âme y participent mystérieusement, non seulement par le baptême, mais plus encore en communiant à la sainte eucharistie, qui nous donne déjà un avant-goût de la transfiguration de notre corps par le Christ. De quelle dignité ne jouissons-nous donc pas déjà ? D’où cette exigence de respect envers notre propre corps, mais aussi envers celui d’autrui, de sa conception à sa fin naturelle, très spécialement lorsque celui-ci souffre dans son corps, dans son esprit et dans son âme.
Plusieurs expressions pauliniennes (Ep 5, 1-9) réaffirment fièrement et joyeusement notre dignité humaine et chrétienne. Nous sommes des « enfants bien-aimés », des « saints » ; nous avons un héritage dans le royaume du Christ et de Dieu ; nous étions « ténèbres », et voici que le Seigneur a fait de nous, par le baptême, qui est la véritable « illumination », des « enfants de lumière ». Les véritables « fils de lumière », ce sont les chrétiens, s’ils ont gardé en eux la grâce de leur initiation chrétienne. Et comme « l’agir suit l’être », saint Paul nous exhorte à « marcher dans l’amour à l’exemple du Christ ».
Quelle sera donc notre arme suprême pour affronter maladie, vieillesse, perte d’autonomie et mort ? La grâce intérieure que le Christ, vrai Dieu et vrai homme, nous a méritée par sa mort, et que son exemple nous rend visible extérieurement. Pas de plus beau modèle, de plus bel exemple à suivre, que celui du Christ, spécialement face à la souffrance du corps, de l’esprit et de l’âme, face à la plus terrible cruauté des hommes, face à la solitude de la mort sur la croix. Il nous a tous aimés, individuellement, et il nous a aimés… jusque-là ! Et « Il s’est livré lui-même pour nous, s’offrant à Dieu en sacrifice, victime d’agréable d’odeur » pour nous racheter, et que nous soyons rendus à nouveau dignes d’avoir part à cet héritage dans son propre royaume, qui est aussi celui de Dieu. Ce n’est pas une « arme d’auto-délivrance », une arme qui cause la mort, mais une arme de vie, d’union au Christ Rédempteur et Sauveur, une arme de communion qui fait de nous, non plus seulement des bénéficiaires, mais aussi des coopérateurs à notre propre rédemption, aux dires de saint Thomas d’Aquin, et pas seulement de notre rédemption personnelle, mais de la rédemption du monde, de tous les souffrants, de tous les désespérés de la terre. Affirmation reprise par le Catéchisme de l’Église Catholique au n. 618.
Obéissance amoureuse
Jésus, fils de Dieu et fils de l’homme, a affronté et embrassé librement, volontairement la mort, propre de la condition humaine. Malgré son effroi face à elle, lui, le Prince de la Vie, il l’assuma à bras-le-corps… et le cœur, dans un acte de soumission totale et empreinte du plus grand amour, envers le dessein rédempteur de son Père envers toute l’humanité. Son obéissance jusqu’à la mort a transformé la malédiction de la mort en une bénédiction pour tous les hommes. À sa suite, notre propre mort et les souffrances qui la précéderont peut-être, seront transformées en un acte d’obéissance amoureuse envers le Père.
Comment nous y préparer ? Accueillons les « petites morts » de chaque jour, en disant : « Puisque tu le veux Jésus, je le veux aussi avec toi, et joyeusement ! » Soyons des missionnaires auprès des malades, des sans-espérance autour de nous, leur rappelant au creux de l’oreille, tout en mêlant douceur et prière, leur immense dignité, leur participation à l’action rédemptrice et salvatrice du Christ, leur disant, selon ces mots d’une carmélite, Sœur Marie du Saint-Esprit, morte de leucémie en 1967, qu’un grand amour nous attend tous : « Si je meurs, ne pleurez pas, c’est un amour qui me prend. Si j’ai peur – et pourquoi pas ? Rappelez-moi simplement qu’un amour, un amour m’attend. Il va m’ouvrir tout entière à sa joie, à sa lumière. »
Un moine de Sainte-Marie de La Garde
© LA NEF n°393 Juillet-Août 2026
La Nef Journal catholique indépendant