Le Katholikentag est un baromètre significatif de l’Église d’Allemagne. Il s’est déroulé cette année à Wurtzbourg du 13 au 17 mai 2026. Notre collaborateur y était et nous en propose une synthèse.
Il existe, en Allemagne, une vénérable institution – le Katholikentag – dont l’un des grands mérites est de permettre, à intervalles réguliers, de prendre le pouls de l’Église catholique dans ce pays. Organisé pour la première fois en 1848 à Mayence, le Katholikentag a tenu sa 104e édition à Wurtzbourg à l’Ascension 2026. Comme de coutume, il a accueilli des personnalités politiques de premier plan (le président fédéral et le chancelier), a été l’occasion de nombreuses tables rondes, et a rassemblé, dans le centre de la ville, plusieurs centaines de stands tenus par des associations de fidèles laïcs, des ordres religieux, des diocèses, des médias et l’ensemble des partis politiques (à l’exception de l’AfD, interdite de séjour). Sans retrouver les chiffres de la période d’avant-covid et même si la jeunesse l’a largement boudée, l’édition de Wurtzbourg a été un cru satisfaisant en termes de fréquentation, puisque, outre les 34 000 billets payants requis pour assister aux débats, plusieurs dizaines de milliers de visiteurs non payants ont été comptabilisés par le Comité central des catholiques allemands (le ZdK), l’organisateur de l’événement.
Il pourrait être tentant de caricaturer ce Katholikentag et de n’y voir qu’un symbole autant qu’un facteur supplémentaire de la décomposition avancée de l’Église allemande. Et les images ne manqueraient pas pour céder à cette tentation. Citons, à titre d’exemple, un « Queer-Gottesdienst » (office LGBT) célébré en grande pompe dans l’église des Augustins, avec un autel recouvert d’un drapeau arc-en-ciel, un Notre Père modifié (« Notre Dieu, tu es pour nous Père, Mère et Parent… ») et un simulacre d’eucharistie avec distribution de pain et de vin. Mentionnons également un stand officiellement accordé par les organisateurs au « groupe de travail œcuménique BDSM et Christsein », désireux de faire découvrir aux baptisés les vertus de certaines pratiques sexuelles extrêmes et dont le logo représente deux mains en prière attachées l’une à l’autre…
Mais ces exemples seraient trop réducteurs pour décrire un événement plus complexe qu’il n’y paraît de prime abord. Ainsi, à quelques mètres seulement du stand susmentionné se trouvait celui de la Katholische Jungendbewegung, le mouvement de jeunesse de la Fraternité Saint-Pie X en Allemagne, orné d’un grand portrait de Mgr Lefebvre. Par ailleurs, face au stand du parti Die Linke (l’ancien parti communiste au pouvoir en Allemagne de l’Est) était installé celui du comité Franz Stock, du nom de cet admirable prêtre allemand qui a accompagné à la mort des milliers de résistants fusillés au Mont Valérien avant de devenir le premier directeur du « séminaire des barbelés » près de Chartres. Étaient également représentés la très active association pro-vie Aktion Lebensrecht für Alle, l’hebdomadaire Tagespost, connu pour sa fidélité au magistère, ou encore EWTN, le plus grand réseau de médias catholiques au monde, propriétaire notamment du journal américain de référence National Catholic Register.
Tensions avec Rome
Il n’empêche. Même s’il a reçu la visite du cardinal Mario Grech, le secrétaire général du synode sur la synodalité, le Katholikentag de Wurtzbourg a été l’occasion, une nouvelle fois, de prendre la mesure des tensions qui existent entre Rome et l’Église d’Allemagne, tensions qui se cristallisent pour l’essentiel sur deux domaines, les questions morales et l’exercice du pouvoir dans l’Église.
S’agissant des questions morales, la conférence des évêques d’Allemagne et le Comité central des catholiques allemands ont élaboré en avril 2025 un guide intitulé « Segen gibt der Liebe Kraft » (bénir donne force à l’amour), contenant des conseils d’accompagnement pour les bénédictions des couples ne voulant ou ne pouvant contracter un mariage catholique, en particulier pour les couples de même sexe. Or, alors que le pape Léon XIV, dans l’avion qui le ramenait de son récent voyage en Afrique, a redit publiquement son opposition à l’égard de telles bénédictions, les évêques allemands ont écarté d’un revers de main ces objections, prétendant que la voie choisie était conforme à la déclaration Fiducia Supplicans du pape François.
Quant à la question du pouvoir, elle présente, on le sait, une extrême sensibilité dans une Église allemande dotée d’une bureaucratie pléthorique, où des dizaines de milliers de laïcs exercent une activité professionnelle gravitant directement dans l’écosystème institutionnel, associatif ou universitaire de l’Église. D’ailleurs, la présidente du ZdK, Irme Stetter-Karp, représente un exemple achevé de ce parcours, puisqu’elle a été successivement, dans le cadre du diocèse de Rottenburg-Stuttgart, salariée du Bureau de la jeunesse, du Centre de formation pour adulte et de l’association Caritas. Or, le fait pour ces laïcs, en particulier pour ceux engagés dans des fonctions pastorales, d’être constamment subordonnés à des clercs et d’être privés du pouvoir réel – droit canonique oblige – constitue un puissant facteur de frustration, susceptible d’inciter certains d’entre eux à se retourner contre un prétendu ordre établi et les « élites cléricales ».
Ce n’est donc pas un hasard si le Chemin synodal, ce grand chantier de réflexion et de réformes structurelles lancé en 2019 par la conférence épiscopale et le ZdK, s’est donné initialement comme objectif de parvenir à une codirection entre les clercs et les laïcs dans la gouvernance de l’Église allemande. Et si, en décembre 2025, en clôture de ses travaux, le Chemin synodal a décidé la mise en place d’une Synodalkonferenz (conférence synodale), structure permanente destinée à ancrer durablement les réformes projetées et composée de 81 membres, parmi lesquels une majorité de laïcs.
Vers un schisme allemand ?
L’Église catholique doit-elle alors craindre un schisme allemand, sur sa « gauche », symétriquement à celui qui s’annonce, sur sa « droite », avec les ordinations épiscopales de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X ? À cette question, il est possible, sans prendre de risques inconsidérés, de répondre aujourd’hui par la négative, car aucune des deux questions mentionnées ci-dessus n’est susceptible, en l’état, de conduire à une telle issue.
D’une part, pour que la contestation frontale de la morale sexuelle de l’Église puisse provoquer une rupture, encore faudrait-il que le Siège apostolique prenne l’initiative de sanctionner les évêques qui en sont à l’origine. Or, les bénédictions de couples homosexuels sont devenues une pratique courante, non seulement acceptée mais encouragée par la majorité des diocèses allemands, sans que Rome n’ait, au-delà de critiques verbales, adopté une quelconque mesure disciplinaire. À ce sujet, le 6 mai dernier, le cardinal Parolin a seulement indiqué qu’il était « prématuré » de parler de sanctions et a souhaité que « les problèmes soient résolus de manière pacifique, comme il se doit dans l’Église ». Semble ici s’appliquer la formule bien connue en science économique, « too big to fail » : compte tenu du poids de l’Église allemande dans le catholicisme mondial, Rome n’est sans doute pas disposée à risquer un schisme sur cette seule question des bénédictions homosexuelles.
D’autre part, la rupture ne se produira pas non plus sur la question de l’exercice du pouvoir. En effet, cédant aux injonctions romaines, les organisateurs du Chemin synodal ont finalement vidé de sa substance le projet initial de partage du pouvoir : non seulement le champ d’application de la future Conférence synodale demeure vague (prendre position sur les « évolutions majeures de l’État, de l’Église et de la société », adopter des résolutions sur les « questions importantes de la vie ecclésiale ayant une incidence supra-diocésaine », etc.), mais ses statuts, actuellement en attente de recognitio à Rome, prévoient expressément le respect de « l’ordre constitutionnel de l’Église » (article 1er) ainsi que le droit de chaque évêque de refuser la mise en œuvre dans son diocèse des résolutions que la Conférence serait amenée à prendre (article 7). Bref, pour reprendre les propos amers mais lucides de canonistes allemands, le Chemin synodal pourrait n’avoir été qu’« une énième thérapie par la parole pour occuper le peuple de Dieu » (Bernhard Sven Anuth), qu’un « simulacre de participation » (Norbert Lüdecke).
En réalité et pour finir, c’est moins d’un excès de fièvre dont souffre aujourd’hui l’Église allemande que d’une dangereuse hypothermie, car tous les indicateurs sont en berne. Tandis que les sorties d’Église concernent désormais plus de 300 000 fidèles par an, le nombre des ordinations, qui était remonté à près de 300 sous le pontificat de Jean-Paul II, est passé sous le seuil symbolique de 100 en 2008 pour s’établir à 25 en 2025, soit une chute de 90 %. Même les célèbres – et parfois arrogantes – facultés de théologie, dont beaucoup d’enseignants ont été à la fois inspirateurs et membres du Chemin synodal, n’échappent pas à cet effondrement, puisque, en l’espace de seulement six ans (entre 2019 et 2025), elles ont vu leurs effectifs chuter de plus de la moitié (de 2200 à 1040 étudiants). Si, à vue humaine, l’attrition semble inéluctable, rien n’empêche d’imaginer que le timide renouveau que connaît la foi catholique dans plusieurs pays européens atteigne un jour la patrie de saint Boniface. Mais une chose est certaine : le Chemin synodal n’y jouera aucun rôle.
Jean Bernard
© LA NEF n°393 Juillet-Août 2026
La Nef Journal catholique indépendant