Une sortie de messe sous vidéosurveillance © V. Lemoigne

En Chine, une Eglise souffrante et divisée

Les catholiques chinois sont durement persécutés par le régime communiste depuis l’origine et cela ne s’estompe pas malgré « l’accord secret » de 2018. Explication de la situation avec un détour par l’histoire.

Quand Mao Zedong proclame la République populaire de Chine, le 1er octobre 1949, l’Église catholique compte un peu plus de 3,2 millions de fidèles et quelque 2600 prêtres chinois. À sa mort, en 1976, l’Osservatore romano dresse un bilan catastrophique : il n’en resterait plus que 500 ou 600. Entre-temps, le régime avait imposé à toutes les confessions le modèle des « trois autonomies », autonomie de gouvernement, de financement, d’apostolat. Traduction : couper chaque Église de ses racines étrangères, c’est-à-dire de Rome. Le 2 août 1957, l’Association patriotique catholique chinoise (APCC) voit officiellement le jour. Sa déclaration fondatrice exalte le « patriotisme comme devoir sacré et commandement de Dieu », dénonce le Vatican comme « traditionnellement anticommuniste, antipopulaire, antisocialiste » et proclame l’indépendance de l’Église de Chine vis-à-vis du Saint-Siège. Dès l’année suivante, l’APCC procède à des sacres épiscopaux sans mandat pontifical. Ces évêques, « validement ordonnés mais illégitimes », sont excommuniés ipso facto. Une ligne de partage s’établit pour des décennies : d’un côté l’Église « officielle », inféodée au Parti ; de l’autre, l’Église « clandestine », fidèle à Rome, acculée à la prison ou à la disparition.

À partir de 1966, la décennie de terreur de la Révolution culturelle classe les religions parmi les « quatre vieilleries » à détruire. Toutes les églises sont fermées, toutes les associations religieuses, y compris l’APCC elle-même, sont supprimées. Les prêtres, qu’ils aient ou non rejoint l’Association patriotique, sont envoyés en prison ou dans les camps.

La réouverture progressive des années 1980 ne signe pas la paix religieuse. Elle inaugure un nouveau mode de contrôle, plus sophistiqué et plus durable : la « sinisation ». Xi Jinping emploie ce concept dès 2011 et l’étend aux religions à partir de 2015. La mécanique est planifiée, chiffrée. À partir de fin 2023, les associations religieuses patriotiques publient de nouveaux plans quinquennaux pour approfondir cette « sinisation » des religions, avec des objectifs, des tâches annuelles et une mise en œuvre organisée. La politique des « quatre entrées » impose désormais dans chaque lieu de culte le drapeau national, la Constitution et les lois, les valeurs socialistes fondamentales et la culture chinoise traditionnelle.

Une fois enregistrés, les membres du clergé doivent suivre des stages de formation patriotique. Le but est explicite : la « transformation » progressive des prêtres afin que la « sinisation de la religion chinoise soit infiltrée et intégrée dans la prédication quotidienne », comme le précise un document officiel. Ces sessions, d’une à deux semaines, comportent des cours de théorie politique, principalement la pensée de Xi Jinping, et des « enseignements de terrain ». En juillet 2025, une cinquantaine de cadres catholiques ont visité le musée de l’histoire du Parti, à Pékin, pour y découvrir « l’histoire du Parti communiste qui a conduit le peuple à travailler dur ».

Plus inquiétant : la réécriture des textes n’est plus une hypothèse. Dès 2021, un manuel scolaire d’éthique avait altéré l’épisode évangélique de la femme adultère : Jésus y lapidait lui-même la femme qu’il relève et pardonne dans le texte biblique. Ces exemples restent encore rares, mais le plan quinquennal 2023-2027 appelle explicitement à « expliquer, traduire et étudier les classiques de l’Église », à produire des « annotations » et des modèles de prédication, et à « enrichir la vie de foi » par les valeurs socialistes et la culture chinoise. 

 Le verrou s’est encore resserré récemment sur les déplacements. En décembre 2025, le gouvernement a confisqué tous les passeports du clergé, ainsi que les permis de voyage pour Hong Kong, Macao et Taïwan. Tout déplacement à l’étranger exige désormais une demande écrite préalable d’au moins un mois, avec itinéraire et motif détaillés. Plus généralement, les restrictions se multiplient : interdiction de l’éducation religieuse des enfants à domicile, interdiction d’accès aux moins de 18 ans dans les lieux de culte officiels, obligation de déposer les sermons pour approbation préalable auprès des autorités compétentes.

L’accord secret Vatican-Pékin : une bouée ou un lest ?

Le 22 septembre 2018, la signature d’un accord provisoire entre le Saint-Siège et la République populaire de Chine suscite un espoir fragile. L’accord, dont le contenu précis reste secret, porte sur trois points : la levée de l’excommunication des sept évêques « officiels » non reconnus par Rome, l’érection d’un nouveau diocèse, et une nouvelle procédure de nomination des évêques. Cette dernière prévoit que Pékin propose des candidats, que Rome examine les dossiers et procède, ou non, à la nomination.

Renouvelé en 2020, puis en 2022 pour deux ans, l’accord a été prolongé en octobre 2024 pour quatre nouvelles années, troisième renouvellement, malgré des résultats que ses propres défenseurs jugent maigres. Sur les 98 diocèses que compte le pays, une trentaine restent vacants. La violation la plus flagrante est venue de Pékin lui-même : en juillet 2023, les autorités chinoises ont transféré unilatéralement l’évêque Joseph Shen Bin à la tête du diocèse de Shanghai, sans consulter le Vatican, violation patente de l’accord que Rome a finalement acceptée en silence.

Le cardinal Joseph Zen Ze-kiun, archevêque émérite de Hong Kong et opposant de longue date à l’accord, avait prévenu dès 2018 : « C’est un mauvais accord qui va détruire l’Église clandestine. » L’accord offre à Pékin, estime-t-il, un levier supplémentaire de « normalisation » des institutions religieuses, c’est-à-dire d’absorption. La réputation de certains évêques « officiels » réconciliés avec Rome pèse de surcroît sur la légitimité pastorale de l’accord : deux d’entre eux vivent en situation canoniquement irrégulière.

Les communautés clandestines, elles, ont payé le prix de cette diplomatie. En décembre 2018, deux évêques souterrains ont dû céder leur siège, sur ordre du pape, à des évêques dont l’excommunication venait d’être levée. Parmi eux, Mgr Vincent Guo Xijin, qui avait obéi et accepté de devenir auxiliaire, avant que son ministère soit entravé par le PCC. Il avait alors été expulsé de son domicile et contraint à dormir dans la rue en plein hiver. Après deux années de pressions continues, il avait fini par démissionner en 2020, vivant aujourd’hui sous résidence surveillée. Des vidéos relayées par Asia News le montraient, en janvier 2025, distribuant la communion à travers les barreaux d’une grille, le jour du 40e anniversaire de son ordination sacerdotale.

Qu’en est-il pour le clergé ? Depuis 2018, la pression pour l’enregistrement civil des prêtres s’est intensifiée dans toutes les provinces. Cette procédure implique la signature d’un document, la fameuse « charte », par lequel le clerc s’engage à respecter les principes d’indépendance, d’autonomie et d’autogestion de l’Église en Chine, ainsi que la direction du Parti. Un certificat numéroté, consultable en ligne, est ensuite délivré.

Le dilemme, signer ou disparaître, fracture les communautés dans leur profondeur. Le prêtre qui signe est soupçonné d’avoir vendu ses convictions ; le prêtre clandestin risque d’exposer sa paroisse à des représailles. Les lignes de fracture sont aussi générationnelles : les anciens, qui ont vécu les arrestations de masse des années 1950 et la Révolution culturelle, éprouvent un sentiment de trahison que les plus jeunes comprennent moins. En juin 2019, une note de Rome sur les orientations pastorales a rappelé que l’enregistrement devait « respecter la conscience des prêtres » : si la déclaration exigée apparaissait incompatible avec la foi catholique, le prêtre pouvait préciser par écrit ou oralement qu’il signait sans renoncer à sa fidélité à la doctrine.

Et aujourd’hui ?

L’année 2025 a marqué une intensification des coups de filet contre les réseaux non enregistrés, qu’ils soient catholiques ou protestants. Selon l’ONG protestante Portes Ouvertes, entre 2014 et 2021, quelque 21 000 « églises de maison » ont déjà été fermées. 2025 a vu s’accélérer ce processus. Un proverbe chinois résume bien la logique : « Tuer un poulet pour effrayer les singes. » Les arrestations spectaculaires sont pour beaucoup un signal adressé à l’ensemble des croyants. Fin décembre 2025, l’église de Yayang, dans une zone rurale du Zhejiang, a été encerclée la veille de Noël par plus d’un millier de policiers, de forces spéciales, de brigades antiémeutes et de pompiers. Pendant des années, cette communauté avait résisté à la « sinisation » : elle avait refusé d’ôter la croix de son bâtiment, d’accrocher le drapeau national, d’interdire les cultes aux mineurs. Plus de 200 chrétiens ont été arrêtés sur pl©ace.

Victoire Lemoigne

© La Nef n° 392 Juin 2026