Catherine Connolly au Parlement © Houses of the Oireachtas-Wikimedia

Irlande : analyse d’un tournant politique

L’élection présidentielle qui a eu lieu en Irlande le 24 octobre 2025 a vu une large victoire de Catherine Connelly. Analyse.

Le peuple irlandais ressemble beaucoup aux « Gaulois réfractaires ». Comme le celte Astérix a résisté à Rome, les Celtes irlandais ont résisté aux Anglais pendant de longs siècles. Et ils viennent à nouveau de montrer leur caractère indocile en portant à la Présidence de leur République une candidate indépendante.

En effet, l’élection présidentielle irlandaise d’octobre 2025 a marqué un tournant politique significatif : Catherine Connolly, candidate indépendante, mais marquée à gauche, a remporté une victoire écrasante, avec plus de 63 % des voix, face à sa rivale de centre droit, Heather Humphreys, figure du système partisan. À 68 ans, Connolly fut avocate et psychologue clinicienne, maire de Galway, députée indépendante depuis 2016. Elle a par ailleurs été la première femme élue vice-présidente du Dáil (la chambre basse) en 2020, ce qui lui a donné une visibilité institutionnelle accrue.

Ce succès apparaît comme une rupture symbolique avec les élites politiques traditionnelles et une manifestation du ras-le-bol populaire. Quatre facteurs expliquent cette victoire : le dégagisme, la question sociale, l’ancrage identitaire, l’attachement à la neutralité internationale.

Tout d’abord, la victoire de cette candidate indépendante est l’expression d’un sentiment dégagiste vis-à-vis des partis du système. En effet, la vie politique irlandaise est depuis longtemps dominée par l’hégémonie de deux partis de centre droit, rivaux mais quasi-identiques sur le plan idéologique : le Fine Gael et le Fianna Fail. L’opposition de Connolly à l’égard de ces deux grandes formations lui a permis de cristalliser un mécontentement contre une classe dirigeante qui semble aujourd’hui déconnectée des aspirations majoritaires. Signe de ce rejet des élites, le champion de MMA Conor McGregor avait envisagé de se présenter.

Autre signe de ce dégagisme : 13 % des électeurs ont déposé un bulletin nul dans l’urne ! Beaucoup de ces bulletins nuls portaient, écrit au stylo, le nom de Maria Steen, mère de cinq enfants, militante catholique et conservatrice, hostile à l’IVG et à l’euthanasie, partisane de l’école à la maison et redoutable débatrice. Maria Steen, qui souhaitait être candidate, a été empêchée de se présenter, car il lui manquait seulement deux parrainages. Très frustré, l’électorat conservateur a déposé un bulletin, certes invalide, pour elle, montrant un poids non négligeable et un potentiel avec lequel il faudra compter à l’avenir. Steen a d’ailleurs remercié ses électeurs.

Ensuite, bien que n’étant rattachée à aucun parti, Connolly a bénéficié du soutien de partis de gauche – le Sinn Féin, les Verts… – qui ont reconnu en elle la porte-parole crédible d’un projet social, écologiste, populaire et progressiste. Le pouvoir d’achat, le coût de la vie, le logement, la lutte contre le réchauffement climatique, les services publics, la démocratie participative ont été au cœur de sa campagne. À travers ce discours social, elle a pu fédérer les étudiants, les « bobos » des villes et les classes populaires.

Puis, la question identitaire et culturelle a aussi joué. L’Irlande a deux langues : le gaélique (sa langue historique) et l’anglais (la langue coloniale de l’envahisseur). Or, l’usage courant du gaélique décline au profit de l’anglais et devient périphérique. Maîtrisant parfaitement le gaélique, Catherine Connolly (c’est l’un des noms de famille les plus courants en Irlande) a fait de la langue irlandaise un élément central de sa campagne, promettant de « ramener le gaélique des marges vers le centre » de la vie publique. Sur le plan symbolique, cela a renforcé sa légitimité comme représentante d’une Irlande authentique, attachée à l’identité historique, linguistique et culturelle du pays.

Enfin, l’Irlande – comme la Suisse – est depuis son indépendance un pays neutre sur le plan international. C’est également le pays d’Europe où le soutien à la cause palestinienne est le plus massif, puisque les Irlandais assimilent la situation des Palestiniens à celle de l’Irlande face à la domination coloniale anglaise pendant des siècles. Or, Catherine Connolly a insisté sur son attachement à la paix et à la neutralité irlandaise. Elle a critiqué l’OTAN et l’Union Européenne, estimant que les positions de l’UE sur la question ukrainienne risquaient d’entraîner les États membres dans la guerre contre leur volonté et contrevenaient au neutralisme irlandais.

Toutefois, la victoire de Connolly rencontre deux limites. La première, c’est le manque de pouvoir de la Présidence, fonction surtout symbolique. La seconde tient à l’immigration. La population devient de plus en plus hostile à l’immigration extra-européenne. Plusieurs vagues d’émeutes anti-migrants ont eu lieu. Or, Catherine Connolly n’a pris aucune position sur le sujet, affirmant même vouloir « un pays plus inclusif » pour les immigrés. Si elle veut rester en accord avec la population irlandaise, il lui faudra bien relever ce défi et aborder frontalement la question.

Jean-Loup Bonnamy

© LA NEF n°386 Décembre 2025