Le Caravage, Souper à Emmaüs (1601) ©Wikimedia

La joie du temps pascal

Après le carême, le temps pascal, qui court jusqu’à la Pentecôte, est un temps de joie, un chemin qui nous conduit à la plénitude du don de Dieu.

Si le carême est bien situé dans l’esprit du commun des mortels, il n’en va pas de même du temps pascal. Pourtant ! Au terme du carême, une nuit éclate comme un big-bang, la nuit la plus éclairée de l’histoire (Ps 138), « bienheureuse nuit qui a pu connaître le temps et l’heure où le Christ est sorti vivant du séjour des morts » (Chant de l’Exultet). Cette nuit fait entrer l’histoire des hommes dans l’éternité. Elle inaugure le huitième jour (1), celui qui dépasse la mesure du temps, ce jour que fit le Seigneur. La création est renouvelée. Le temps pascal est le temps de la renaissance, le printemps de la vie nouvelle dans le Christ ressuscité. Et, dans notre hémisphère nord, une image vient facilement à l’esprit. S’arrêter au seul carême, c’est comme un paysan qui labourerait et préparerait sa terre sans rien y semer. Propre au début, son état second sera pire car cette terre préparée et non semée est propice à toutes les mauvaises herbes. Jésus nous le dit : « Lorsque l’esprit immonde est sorti d’un homme, il erre par des lieux arides en quête de repos, et il n’en trouve point. Alors il se dit : “Je vais retourner dans ma maison, d’où je suis sorti”. À son arrivée, il la trouve libre, balayée, bien en ordre. Alors il s’en va prendre avec lui sept autres esprits plus méchants que lui ; ils reviennent et s’y installent. Et l’état final de cet homme devient pire que le premier » (Mt 12, 43-45).

Le temps pascal s’étale sur sept semaines. Cinquante jours, c’est un accomplissement, le temps d’un jubilé. Les Hébreux célébraient une année jubilaire tous les cinquante ans. Mais aussi, cinquante jours après Pâque, ils célébraient la fête de Shavouot, fête des semaines, au cours de laquelle ils offraient les prémisses de leurs moissons : « Tu compteras sept semaines. Quand la faucille aura commencé à couper les épis, tu célébreras pour le Seigneur ton Dieu la fête des Semaines, avec l’offrande volontaire que fera ta main » (Dt 16, 9-10). Avec le temps, cette fête devint la fête de la Torah, célébrant le don de la loi à Moïse au Sinaï. Pour nous chrétiens, c’est devenu la Pentecôte, qui signifie cinquantième, et qui célèbre le don de l’Esprit à toute l’Église. Saint Thomas d’Aquin identifie la Loi nouvelle au don de l’Esprit, prophétisé par Jérémie : « la loi nouvelle est appelée loi de l’esprit car elle est elle-même l’Esprit-Saint, ou encore car c’est l’Esprit Saint qui la réalise dans nos cœurs (Jr 31, 31) » (2). Le temps pascal est donc un chemin qui nous conduit de la nouvelle naissance à la plénitude du don de Dieu, comme la confirmation vient accomplir la grâce baptismale (cf. CEC 1285). C’est le temps au cours duquel la vie baptismale, vie théologale de foi, d’espérance et de charité, peut se déployer librement.

Nous célébrons aussi l’Ascension du Seigneur, quarante jours après Pâque. Le Seigneur se soustrait au regard des siens, non pour s’éloigner d’eux, lui qui a promis d’« être avec eux tous les jours jusqu’à la fin des temps » (Mt 28, 20), mais pour que nous élevions nos vies vers « la demeure éternelle qui est dans les cieux, vers les réalités invisibles qui sont éternelles » (2 Co 4, 18 et 5, 1). Alors qu’au matin de l’Ascension, les Douze attendaient encore la venue du Royaume sur la terre (Ac 1, 6), Jésus nous invite à vivre dès ici-bas de la vie éternelle reçue au baptême, à attendre le vrai Royaume du ciel et vivre comme des étrangers sur terre (1 P 2, 11).

Durant ce temps de Pâques, l’Église nous fait lire les Actes des Apôtres, la première lettre de Pierre et l’Évangile de Jean. Les Actes décrivent la vie de la première communauté chrétienne, modèle de toute communauté de croyants qui vit du Christ ressuscité au sein de la société des hommes. C’est l’Évangile qui continue de s’écrire dans la vie des disciples du Christ. La lettre de Pierre vient soutenir les croyants en butte à l’incompréhension. Elle les oriente vers la fin des temps et les invite à vivre « comme des étrangers et des voyageurs (parokoi en grec d’où est issu le mot paroissien) avec une belle conduite au milieu des nations ». Enfin, l’Évangile de Jean, selon toute la Tradition que confirme l’usage liturgique, est celui qui nous élève à la plus haute contemplation vers le Christ glorieux : « Jean s’élève au-dessus du créé… et parvient au Créateur même de toutes choses. Il est manifeste, comme le dit saint Augustin, que sa contemplation fut la plus élevée » (3). Ces lectures nous orientent donc vers la Patrie céleste, non pas à venir, mais à laquelle nous appartenons déjà ; et à vivre comme citoyen de cette Patrie sans pour autant nous désintéresser de celle au sein de laquelle nous vivons encore. Le temps pascal nous donne une orientation, notre vocation étant de devenir le levain dans la pâte pour ordonner les choses temporelles selon Dieu (cf. concile Vatican II, Lumen gentium 31).

Le temps pascal n’est en rien un retour à la vie antérieure au carême, comme le chien qui retourne à son propre vomissement, dit saint Pierre (2, 22). Mais, avec un élan d’une grâce baptismale renouvelée, c’est un temps de joie manifestée par le chant de l’Alléluia omniprésent dans la liturgie. Durant le temps pascal, on ne jeûne plus, et, chez les Orientaux, on ne se met plus à genoux durant les offices, usage qu’observait l’Église latine au premier millénaire. Pour conclure, donnons la parole à Dom Guéranger : « La sainte Église veut donc que nous nous regardions comme déjà ressuscités avec le Christ, comme déjà en possession de la vie éternelle. Ces cinquante jours du temps pascal, nous disent les Pères, sont l’image de la bienheureuse éternité. Ils sont consacrés tout entiers à la joie ; toute tristesse en est bannie ; et l’Église ne sait plus dire une parole à son Époux divin sans y mêler Alléluia » (4).

Abbé Denis le Pivain

(1) Huit étant le chiffre de l’éternité, les baptistères (comme à Aix-en-Provence) sont octogonaux.
(2) Ad Romanos, 8, 2.
(3) Saint Thomas d’Aquin, In Ioannem, prologue.
(4) Historique, mystique et pratique des temps de l’année liturgique, DMM 1979, p. 194.

© La Nef n° 390 Avril 2026