Vittorio Messori (1941-2026), le célèbre journaliste et écrivain catholique italien, est décédé le 3 avril. Il est resté célèbre en France pour avoir conduit l’Entretien sur la foi avec le cardinal Ratzinger (Fayard, 1985). Hommage à celui qui était un ami de La Nef à laquelle il avait collaboré dans les années 1990.
Les lecteurs français connaissent certainement mal Vittorio Messori. Pourtant, en Italie, il fut l’un des journalistes catholiques les plus pertinents, un apologète brillant et un familier de Joseph Ratzinger. Il eut le mérite, non pas de réhabiliter, mais d’évaluer à sa juste valeur celui que l’on a nommé à tort « le Panzer cardinal ». Dans Entretien sur la foi, l’ouvrage connu cosigné avec le defensor fidei, il a présenté un théologien enraciné, loin du faste et des privilèges, soucieux de l’Église d’aujourd’hui et du soin des âmes.
Plume reconnue dans La Stampa et dans le Corriere della Sera, apprécié et remarqué pour ses pages sur le catholicisme, Vittorio Messori a publié de nombreux ouvrages sur la foi qui, en Italie, se sont vendus à des millions d’exemplaires. Il ne faut pas s’imaginer un pèlerin de l’absolu tirant à boulets rouges sur la « gauche » progressiste. Il ne faut pas non plus le voir comme un « tradi », campé sur des positions inébranlables, rejouant le culte du culte. Cette disposition, voire cette posture, est étrangère à la culture des Italiens, bien différents des Français, hantés à la fois par le gallicanisme et par les fantômes de leur Révolution.
D’une complexion réjouie, doté d’un visage aux traits arrondis, traversé par un large sourire, Vittorio Messori fut un journaliste et un apologète adroit et équilibré, qui sut toujours trouver le « juste milieu ». Ce juste milieu plaît tant à La Nef et correspond à la spiritualité du cardinal Newman.
Si nous allons parler de l’homme de foi, actif et fin, qu’a été Vittorio Messori, toute sa vie est à mettre en parallèle avec l’histoire de l’Italie. À travers son éducation athée, sa conversion, dans une Italie bousculée par le boom économique, le marxisme et la désillusion des idéologies, puis entrée dans l’Union européenne, il a trouvé son chemin de foi dans l’Église romaine et apostolique. Il est né en 1941 à Sassuolo, ville remarquable pour son palais ducal aux fresques éclatantes, dans une famille anticléricale. Rien de plus normal dans cette partie de l’Émilie-Romagne décrite par Bernardo Bertolucci dans son film Novecento, comme une région minée par les grèves ouvrières et le communisme. « Bella ciao », « Siamo tutti antifascisti »… toute une histoire.
La vie d’un homme laisse entrevoir, toutefois, quelques ironies. Historien de formation, Messori a été spécialiste du Risorgimento, c’est-à-dire de l’éveil national de l’Italie. L’unification italienne, en 1861, est née du ventre du libéralisme, accompagnée de ses vents français qui permirent au nord la défaite des Autrichiens, et, au sud, avec les armées rouges de Garibaldi, l’écrasement du royaume des Deux-Siciles. Il n’y a qu’à se délecter de l’ironie d’un Visconti dans Le Guépard pour apprécier comment des plébiscites à peine truqués permettent de relier toute la Sicile, acquise aux Bourbons, au nouveau royaume artificiel des Piémontais. Sous l’impulsion du financier Cavour, par l’entremise de la maçonnerie, l’unification s’est faite contre le catholicisme, ce qui conduisit à la marche sur Rome en 1871, devenue la capitale du Royaume, et à la fameuse Question romaine, qui ne sera résolue qu’en 1929 avec les accords du Latran.
C’est pourtant au milieu des années 1960 que Messori se convertit. Alors qu’il est au travail, il tombe par hasard sur un exemplaire des Évangiles qu’il dévore aussitôt. « C’était comme une lumière qui explose soudainement », raconte-t-il. En réalité, il s’est produit un phénomène mystérieux : une rencontre presque physique avec Jésus. « Le mystère s’est manifesté de la même façon : même sensation, même certitude que Dieu est là, présent, et qu’il existe un autre monde, dirigé par un ordre suprême, un monde réel, si réel que le nôtre, par rapport à lui, n’est qu’une ombre destinée à se dissoudre. » C’est le fameux « feu » de la foi.
Certainement, Messori est un fils de Vatican II, dans la mesure où le Concile orientait l’Église face aux enjeux du monde complexe à la sortie de la guerre. Que faire alors que l’Église n’est plus qu’un fruit sec, une structure morale vidée de la foi et de l’amour ? Fellini, que ce soit dans Les Nuits de Cabiria ou dans La Dolce Vita, fut certainement l’observateur de ce monde catholique qui vacille, perdu et sans repères, entre superstition et peur du vide. Des enfants prétendent voir la Vierge, ce qui est l’occasion d’un chambardement médiatique sur fond de manipulation, tandis que l’organiste et intellectuel catholique Steiner se suicide et tue ses enfants sans laisser la moindre explication. Fellini avait senti le profond malaise du pays. Plus que jamais, alors : parler au Christ, certes, mais parler du Christ.
Comme Blaise Pascal, Messori n’a eu de cesse d’affirmer que la croyance en la divinité de Jésus était défendable même par des arguments rationnels. Il excella alors dans l’apologétique : donner des raisons de croire aux incrédules. Il faut replacer tout cela dans le contexte de la mentalité italienne. On a souvent départagé la littérature contemporaine italienne en deux camps distincts : la littérature nationale, marmoréenne et artificielle, et la littérature dialectale, du nord et surtout du sud, laissant voir le véritable « esprit » italien, désabusé, pessimiste, presque cynique. Il est vrai que nos amis cisalpins, à défaut d’être ultramontains, ont tendance à glisser sur cette fâcheuse pente. « Siamo tutti sull’orlo della disperazione » — nous sommes tous au bord du gouffre — s’exclame Jep Gambardella, l’écrivain imaginé par Paolo Sorrentino dans La Grande Bellezza. Et quand ils ne débordent pas d’idées fumeuses marxistes et maoïstes, ils se laissent tenter par le qualunquismo, le je-m’en-foutisme pur et dur, et une sorte de morne cynisme mordant et pince-sans-rire.
Dans cette péninsule saccagée par les banlieues-dortoirs, en pleine crise des années de plomb, où gauchistes et fascistes s’affrontent par plasticages intermittents, l’Église peine à trouver les beaux fruits du Concile et la nouvelle Pentecôte ; devant les vices de la démocratie chrétienne d’Andreotti, la flamme vacille. Il faut imaginer alors qu’à l’époque où sortent les films de Francesco Rosi et de Margarethe von Trotta, en 1976, Messori publie son premier essai, fondamental, Hypothèses sur Jésus. Cet ouvrage explore l’historicité du Nazaréen, rendant accessible à tous un contenu habituellement réservé au cercle restreint des spécialistes.
L’apologétique de Messori tranche avec les lubies des intellectuels « cocos » en chemisette et grosses lunettes, écrivant dans Il Manifesto. Parmi ces sectateurs zélés de Staline ou de Trotski, on trouve Maria-Antonietta Macciocchi, qui défendait l’œuvre de Mao en Chine, ridiculisée par Simon Leys, sinophile, chez Pivot. En 1982, Messori publie Pari sur la mort, dénonçant la crise du marxisme ; à la même époque, Ettore Scola nous donnait à voir La Terrasse, où il est question de la bourgeoisie « radical chic » et de ses atermoiements. Parmi cette troupe, Mario, joué par Vittorio Gassman, est un député communiste en proie à une forte crise existentielle sur l’échec du marxisme, et qui cultive, dans son désespoir politique, une relation adultère avec une jeune femme.
Il fallut bien un catholique pour défendre, au sortir du marasme des idées et des tempéraments, la vérité catholique. C’est tout le dessein délicieux du bon Dieu, qui met des ouvriers nouveaux dans la vigne foisonnante mais pleine d’épines et de caillasses du monde.
Entretien sur la foi, 1984, issu de ses discussions avec le cardinal Joseph Ratzinger, alors préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, demeure peut-être en France le livre le plus célèbre de Messori. Dans cet ouvrage, le futur pape mettait en garde contre la dérive idéologique d’un certain progressisme postconciliaire et critiquait la théologie de la libération. On pouvait y observer le fameux esprit romain du cardinal bavarois. On pouvait y goûter la variété des préoccupations du futur pontife, soucieux de l’unité face à Mgr Lefebvre, dont il redoutait qu’il s’adonnât à des sacres à venir ; de la nécessité d’une liturgie ancienne pour les hommes d’aujourd’hui ; de la nécessité de l’eucharistie au cœur de notre foi ; de l’urgence de la mission dans un siècle pétri de relativisme. C’était aussi l’occasion pour Joseph Ratzinger, jugé plutôt progressiste dans sa jeunesse, de réaffirmer les fondamentaux de la foi « de toujours », et, par là, de montrer une figure conservatrice mais prompte au dialogue nécessaire qui anime la foi catholique. Le journaliste italien fut ensuite sollicité en 1994 pour interviewer Jean-Paul II, entretien qui donna le livre Franchir le seuil de l’espérance, traduit dans une cinquantaine de langues.
Il continua de se consacrer avec passion, tout au long de sa vie, à parler de la foi, avec Enquête sur le christianisme en 1987, qui est un cheminement en dialogue avec des chrétiens, des croyants d’autres religions, des athées et des agnostiques ; Il a souffert sous Ponce Pilate en 1992 ; Ils disent : Il est ressuscité en 2000 ; et Hypothèses sur Marie en 2005, parmi ses ouvrages les plus connus. Dans ce laps de temps, les films sur le Christ nous laissaient voir La Dernière Tentation du Christ, film excellent sur le plan de la réalisation mais navrant quant à l’idée d’un Christ amoureux qui aurait renoncé à sa passion, et La Passion du Christ de Mel Gibson, qui connut l’ire d’une certaine bien-pensance soucieuse de torpiller un film qui marqua la foi et les esprits de millions de fidèles.
On savait Vittorio Messori grand amoureux d’un certain catholicisme français, qui s’illustra avec Pascal ; tout juste avant le pontificat de François, il publia un livre sur Bernadette Soubirous, revenant sur les apparitions et sur la vie de la sainte. Messori a également publié les mémoires d’Edgardo Mortara, Io, il bambino ebreo rapito da Pio IX, l’histoire de ce jeune garçon juif baptisé de force, qui, après sa conversion, devint prêtre. Là où Messori y voit le récit d’un juif ayant trouvé son seul Dieu, à l’instar de Sion, le réalisateur communiste Marco Bellocchio, s’emparant de « l’affaire » en 2023, en a tiré un film à charge, L’Enlèvement, dénonciation virulente de ce qu’il présente comme la cruauté de l’Église catholique.
Comme il l’avait exprimé dans le Corriere della Sera à l’occasion de ses 80 ans : « Éthique, société, travail, politique… Tout cela est nécessaire mais absurde, si l’on ne vérifie pas d’abord l’existence et la résistance du clou qui doit tout soutenir. Et ce clou, c’est Jésus. » Notre auteur ne s’intéressa jamais particulièrement aux questions morales. « Sans le clou de la foi », aimait-il à répéter, « le cintre de la morale ne tient pas debout. » Il soulignait ainsi que, dans le contexte sécularisé d’aujourd’hui, en plein relativisme et dans l’indifférence à ce qu’était le péché pour nos contemporains vaincus par la libération sexuelle, piégés par le libéral-libertarisme, il était crucial de proclamer avant tout la mort et la résurrection du Christ, seule raison de croire, sans quoi toutes nos espérances sont vaines. Le Christ, rien que le Christ. Plus critique de l’œuvre de François, Messori voyait dans l’Église non pas une ONG lénifiante, mais le seul moyen de sauver les âmes.
Né le même jour que Benoît XVI et que la petite sainte Bernadette, il est décédé un samedi saint, quatre ans après son épouse, décédée, elle aussi, un samedi saint. Le bon Dieu laisse des signes admirables de sa présence.
Nicolas Kinosky
© LA NEF le 17 avril 2026, exclusivité internet
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