Ancienne église transformée en mosquée en Turquie © Wikimedia

Turquie : oppression des chrétiens

Le 12 février 2026, le Parlement européen a adopté une résolution dénonçant les expulsions ciblées de chrétiens étrangers en Turquie, menées sous couvert de sécurité nationale. Ce texte marque une prise de conscience des atteintes répétées aux libertés fondamentales commises par les autorités turques à l’encontre de chrétiens établis légalement dans le pays. Si chaque État demeure souverain en matière d’immigration, ces faits concernent des personnes résidant régulièrement en Turquie, n’ayant commis aucune infraction et se trouvant expulsées sans justification réelle. Ces pratiques sont contraires aux engagements internationaux de la Turquie, notamment à la Convention européenne des droits de l’homme. Elles s’inscrivent également dans un contexte plus large d’hostilité croissante envers les communautés chrétiennes, qu’elles soient étrangères ou nationales.

Une procédure d’expulsion arbitraire

La procédure d’expulsion des chrétiens étrangers en Turquie est soudaine et arbitraire. Par exemple, en 2019, David et Pamela Wilson ont été empêchés d’entrer sur le territoire turc à leur retour d’un voyage aux États-Unis. À l’aéroport d’Istanbul, les autorités leur ont notifié une interdiction d’entrée, valant expulsion de fait du territoire. Le missionnaire Kenneth Wiest, présent en Turquie depuis trente-quatre ans, a subi le même sort à son retour d’un déplacement à l’étranger.

Depuis la tentative de coup d’État de 2016, les autorités ont renforcé leur répression. Deux codes administratifs sont fréquemment utilisés : le code G-87, visant les personnes « soupçonnées » par les services de renseignement de constituer une menace pour la sécurité nationale, sans qu’aucune preuve ne soit exigée ; et le code N-82, qui impose l’obtention d’une autorisation préalable pour revenir en Turquie, autorisation pratiquement toujours refusée. L’application du code G-87 entraîne une expulsion immédiate assortie d’une interdiction automatique d’entrée sur le territoire. Ces mesures frappent des chrétiens ayant toujours respecté la législation turque et dont la seule activité reprochée consiste à participer à des activités religieuses parfaitement légales. Leur unique recours effectif demeure la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH).

Entre 2019 et 2024, 132 chrétiens étrangers ont ainsi été expulsés de Turquie, en plus de 52 conjoints turcs et 119 enfants mineurs, afin d’éviter de voir leur famille séparée. En effet, d’une façon encore plus perverse, le gouvernement cible aussi, via ces procédures, les conjoints étrangers de chrétiens turcs. C’est par exemple le cas de Joy Subasiguller, une Américaine mariée à un pasteur protestant turc et mère de trois enfants turcs, qui a été expulsée en 2020 sans accusations formelles à son encontre. Ces méthodes reflètent un changement de stratégie depuis l’arrestation du pasteur américain Andrew Brunson, qui avait provoqué une crise diplomatique avec les États-Unis.

Une discrimination systémique

Plusieurs recours sont actuellement pendants devant la CEDH. L’ECLJ est, par exemple, intervenu dans l’affaire Kenneth Wiest c. Turquie. Cette affaire pourrait aboutir prochainement à un arrêt de principe dont dépendront des dizaines d’autres dossiers similaires. L’enjeu est de faire reconnaître le caractère systémique des persécutions à l’encontre des missionnaires chrétiens et des convertis. Ces procédures visent à contraindre l’État turc à respecter ses obligations internationales. À ce titre, le Conseil de l’Europe et les Nations unies doivent rappeler fermement à la Turquie ses engagements.

Les chrétiens turcs ne représentent aujourd’hui que 0,3 % de la population alors qu’ils étaient 20 % en 1915. Cette minorité religieuse (257 000 sur une population de 86,3 millions d’habitants) est aussi la cible de persécutions nombreuses et fréquentes. En plus de cela, le gouvernement utilise une stratégie d’expropriation immobilière pour affaiblir les communautés religieuses. Les fondations chrétiennes ont ainsi perdu des milliers de biens : églises, monastères, écoles ou encore des hôpitaux dont ils avaient la charge. Les expulsions de missionnaires étrangers ajoutent une pression supplémentaire sur les communautés locales.

La visite du pape Léon XIV en Turquie en novembre 2025 a permis d’attirer l’attention sur la situation des communautés chrétiennes. Il a rappelé la nécessité de protéger les libertés fondamentales et de reconnaître la contribution essentielle des chrétiens à la société turque. À Strasbourg, l’ECLJ demande à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, à la suite du Parlement européen, de se saisir de ce drame, qu’elle le documente et le condamne officiellement, et qu’elle déclenche une action politique européenne de soutien de ces communautés.

Louis-Marie Bonneau*

*Chercheur associé au Centre européen pour le droit et la justice (ECLJ).

Pour en apprendre plus sur ce sujet, vous pouvez retrouver l’article clé de l’ECLJ sur son site internet : www.eclj.org

© LA NEF n°389 Mars 2026