Loana en 2009 © Georges Biard-Wikimedia

Loana : victime offerte de la télé-réalité

Loana Petrucci (1977-2026), personnalité de la télévision, a incarné la mythologie du début du XXIe siècle : celle d’une célébrité sans œuvre, d’un corps devenu capital social, d’une authenticité fabriquée et d’un divertissement érigé en horizon culturel.

Le hasard de l’information nous pousse à aborder des sujets pour le moins originaux. Encore une fois, je m’étonne d’écrire sur Loft Story qui, au tournant du XXIe siècle, fut la première émission de télé-réalité en France. J’avais six ans. Mes parents regardaient. La France regardait, y compris nos hommes politiques, d’Édouard Balladur – qui l’eût cru – à Philippe Séguin, s’interrogeant sur ce divertissement nouveau. Le succès est immédiat. L’émission quotidienne de M6 fait exploser l’audience, et les tarifs publicitaires s’envolent, rivalisant avec ceux d’une finale de Coupe du monde.

Au programme : onze célibataires sont enfermés dans une villa. Ils sont filmés, quasi sans interruption, en attendant qu’il se passe des choses. Une personnalité se dégage de cette troupe de nouveaux saltimbanques : la fameuse Loana Petrucci, vingt-quatre ans à l’époque. C’est la gloire assurée. Une notoriété folle, une popularité à rendre jaloux n’importe quel candidat à l’élection présidentielle, et une capacité à susciter le désir masculin.

Loana a suscité une nouvelle mythologie, au sens où Barthes l’entend. Tout un univers qui résume le début du XXIe siècle. Bien avant elle, Brigitte Bardot, dont nous avons fait la nécrologie en janvier, a été ce mythe vivant par la beauté vénusienne et, en même temps, l’agent d’une industrie lourde capable de changer le paradigme moral d’une société. De manière dégradée, Loana a fait pareil. Blonde, visage chevalin, seins refaits, esprit livré à la fête, elle était à la fois une idole, une star, pour toute une génération, et un agent, malgré elle, d’une grande déculturation où la télé, le trash, le clash, le sexe participent à effacer les arts, comme le cinéma cherchait à repousser la littérature et la peinture, et le rock la musique classique et sacrée.

Notre jolie blonde reçut, au cours de son show télévisé, une villa à Saint-Tropez. C’est dire la ressemblance et l’objectif qui consiste, pour les producteurs, à capitaliser sur un physique « à la Bardot » dont les formes plus conformes à l’esthétique pornographique, attirent l’œil du Français moyen en 2000.

L’œuvre de Loana, très simple : une scène d’accouplement dans une piscine avec un certain Jean-Édouard, devant des millions de téléspectateurs. Pas plus. On ne s’imagine pas l’audience et les retombées financières d’un tel coup d’éclat, ni comment cette scène a secoué les passions de la ménagère.

La vie de Loana ressemble plutôt à une sorte de mélodrame, de ceux que l’on jouait au milieu du XIXe siècle, et qui mettaient en scène de pauvres filles souvent plongées dans les abysses du crime ; ou encore à un roman naturaliste, proche du vérisme italien qui, en Sicile, avec Verga, a su capter la pauvreté, la détresse des petites gens, vaincues par le sort qui s’acharne, abusées par les puissants.

La vie de Loana, c’est une histoire de cas social : son adolescence est marquée par l’inceste, la violence et l’alcoolisme de son père, suivie de l’abandon de sa mère qui quitte le foyer quand la jeune fille a dix-sept ans. Livrée à elle-même, dans une solitude pénible, elle devient ensuite go-go danseuse dans des boîtes de nuit de Nice et, à vingt et un ans, on lui retire sa fille pour négligence. Puis elle entre dans le showbiz par les faveurs d’un physique qui plaît. La suite, on la connaît : célébrité médiatique, beaucoup d’argent, puis la folie, la drogue, l’alcool, les vautours qui passent, et la ruine. Loana, sans autre talent que ses cheveux blond platine, multipliera les allers-retours en hôpital psychiatrique, trajectoire d’une célébrité sans œuvre. Tentatives de suicide et dépendance aux médicaments auront raison de son allure de sirène, et elle finira par apparaître sur les plateaux en 2021, défigurée et bouffie.

Dans cette histoire d’une pauvre fille, tout est moral : les séductions du monde conduisent à la ruine quand on pactise avec le diable. Tout le monde veut, avec la télé, son quart d’heure de gloire, quitte à se damner. Rien de bon ne peut en sortir, et tout vous y rattrape.

L’héroïne de ce roman naturaliste, qui n’a rien à envier à Une vie de Maupassant ou à Nana de Zola, a pour autant de nombreux complices et, au-dessus d’elle, pas mal de responsables. Loana a été repérée et jetée en pâture parce qu’on savait que, dans la marchandisation des corps, un tel physique est roi de tous les fantasmes de l’homme moyen.

L’héroïne de ce mélodrame, sur TF1, la nouvelle rue du crime, a été célébrée par les enfants du paradis, les téléspectateurs certes, mais il faut voir qui est dans les coulisses et tient les décors. Il s’agit d’Endemol avec, à sa tête, la programmatrice Alexia Laroche-Joubert. La dame n’en sera pas à son dernier fait puisqu’elle gratifiera la France de Star Academy et de Secret Story. L’idée est de vendre un nouveau divertissement correspondant aux attentes des gens, de l’honnête salarié qui, après sept heures de travail, à la suite de la fin des trente-neuf heures, a le temps, chez lui, de ne pas se prendre la tête.

Ah, ne pas se prendre la tête ! Le début de la fin, la fin de toute civilisation. Et c’est aussi une magnifique duperie que de considérer que tout art populaire doive être indigent et sous-développé. Les films de Verneuil, les romans de Simenon ou les chansons de Jacques Brel font partie de l’art populaire et gardent une exigence qui ravit n’importe quel lettré ou amateur de musique. Il faut souligner cela : Endemol a fourni à l’homme moyen, bassement moyen, une nouvelle culture d’une immense vacuité et d’une indigence extrême.

Si, comme toute entreprise, l’idée est de faire de l’argent, on conviendra que ses prétentions sont semblables à celles d’un réseau de proxénétisme : on ne montre pas grand-chose, mais on laisse dans la tête de chaque homme l’idée de Loana, le souvenir de Loana et de son corps, comme quelque chose d’obsédant et de lancinant. Par les moyens de la télévision, on offre un porno soft, une érotisation du corps à bas prix qui encrasse le cerveau sans le pourrir et colle à n’importe quel emballage de Gouda ou à une brique de lait la cambrure et la paire de seins d’une jeune fille dépendante et faible. C’est justement le capitalisme de la séduction qui se sert de la cuisse pour faire adhérer un collectif à la violence de l’exploitation et du profit. On se sert de la misère pour faire du fric et alimenter la misère affective ou sexuelle d’une masse d’hommes frustrés, déclassés pour qui la nouvelle figure du féminin est inaccessible. De même, aucune femme ne peut être Loana, alors même qu’on vend cela pour l’inégalable canon de beauté à atteindre quand on est une femme. Pour les deux sexes, Loana est un objet lointain, aliénant, qui permet de se faire un petit fantasme, un petit rêve du grand frisson torride, mais à provision.

Et quand la viande télévisuelle est périmée, on trouve un nouveau gibier plus altier. Nabilla, qui, par ses origines, dit aussi comment la jeune fille helvéto-maghrébine, inculte et parlant mal, a remplacé Loana dans les consciences, la fille populaire du sud de la France, issue d’une famille déclassée.

Loana était une fille désincarnée et paumée qui s’entoure des gens du monde de la nuit, entre champagne et poudre blanche. Ses amis étaient ses bourreaux. Horreur de la prédation télévisuelle : ce sont les mêmes producteurs d’Endemol qui fournissent l’émission avec Hanouna, sur C8, où la pauvrette racontait son calvaire. Jusqu’au bout, ils ont fait de l’argent sur sa misère. Stéphane Courbit, fondateur d’Endemol, a une fortune, selon Challenges, de 1200 millions d’euros. Loana, elle, est ruinée à tous points de vue.

Fabrice Luchini avait un jour dit à Bernard Pivot cette histoire fameuse : « Imaginez-vous, Bernard, au top de votre forme et de votre succès. Puis, d’un coup, le téléphone ne sonne plus, vous n’êtes plus rien, votre femme, vos enfants vous détestent et là, on sonne chez vous. Driiinnng. Vous ouvrez, une bombe atomique, avec des seins comme ça, des lèvres comme ça, vous dit : “Voilà des mois que je vous observe, Bernard, et maintenant je suis sûre, je vous aime.” Eh bien, je vous le demande, que feriez-vous ? » C’est tout le dilemme de l’homme du début du XXIe siècle. Que faire, si un jour une Loana se présente avec un désir incommensurable, payable sans réserve dans la demi-heure ? Tout faire valser, bobonne, le pavillon, les trois gosses, la traite sur la Kangoo ? Eh bien ce rêve-là, on l’a placé dans l’esprit des gens pour leur pourrir leur espérance et leur horizon.

Cette production du divertissement a quelque chose de diabolique dans la mesure où, sous le couvert du divertissement, elle s’est jetée sur la classe moyenne, a perverti la bourgeoisie, en jouant sur le manque de vertu d’un peuple et en tirant les cordes sensibles des mauvaises inclinations : avidité, impudeur, violence, égoïsme, mensonge, vulgarité, ignorance, mollesse, curiosité malsaine, voyeurisme.

Je crois aussi qu’on n’a pas assez vu le rôle politique de cette production du divertissement. La télé-réalité n’est pas seulement un divertissement : elle est aussi un phénomène historique qui accompagne une mutation politique profonde. Nous sommes en 2001. Un an après viennent les élections présidentielles, la mise en place de l’euro. Dix ans avant, c’était Maastricht, la fin de l’URSS. Quatre ans plus tard, ce sera le référendum sur la Constitution européenne. Je ne peux pas croire que, dans ce moment crucial de mutation politique, dans le passage au XXIe siècle, une telle emprise cathodique n’ait pas eu un rôle à jouer pour neutraliser une population par les moyens du panem et circenses, du pain et des jeux. Par les moyens du divertissement de masse, créer les conditions d’une aliénation et d’une uniformisation du désir. Loft Story a été une expérience de laboratoire avec des rats humains.

Bardot est au cinéma ce que Loana est à la télé-réalité et annonce aussi toutes les influenceuses sur les réseaux sociaux. On ne peut être que frappé par l’évolution des supports, de plus en plus petits, qui demandent de moins en moins de moyens, passant des studios à un plateau, puis à un smartphone. Une culture du vide, certes, mais une culture dans une sorte d’évolution instable de ses formes et de ses supports. Elle annonce toutes les autres qui sont coincées, actuellement, à Dubaï.

On ne peut avoir que de la pitié et de la peine pour cette vie douloureuse et triste qui est aussi un miroir aux alouettes de l’argent facile et de la vie artificielle qu’on nous propose. « On nous inflige des désirs qui nous affligent » chante Alain Souchon. C’est bien vrai. La première des affligées dans cette affaire a été Madame Petrucci. Après des séjours répétés en hôpital psychiatrique et plusieurs tentatives de suicide, on l’a retrouvée, à côté de son chien, mort lui aussi.

Nicolas Kinosky

© LA NEF le 27 mars 2026, exclusivité internet