Yann Raison du Cleuziou -2025 ©DR

Les conséquences de la sécularisation et les actuelles fractures chrétiennes

Yann Raison du Cleuziou est reconnu comme étant parmi les meilleurs sociologues du catholicisme, et un de ses plus fins observateurs. Nous avons eu le privilège de l’interroger sur les conséquences de la sécularisation et les fractures qui traversent les catholiques français aujourd’hui.

La Nef – Le contexte historique général dans lequel se meut le catholicisme en France aujourd’hui est celui de la « sécularisation » : pouvez-vous nous expliquer ce concept ?
Yann Raison du Cleuziou
– Pour un sociologue ou un historien la contextualisation est indispensable à l’analyse. Or le catholicisme français est actuellement traversé et transformé par un processus que les sociologues qualifient de « sécularisation ». Trois transformations de la religion permettent de le décrire. Tout d’abord il y a un déclin quantitatif de l’affiliation religieuse : moins de croyants et qui partagent moins de croyances. Ensuite, il y a une sectorisation de la religion : la foi est tendanciellement une ressource légitime dans de moins en moins de secteurs de l’activité sociale. Initialement ressource de sens en politique, en économie, dans l’organisation du travail… elle est progressivement limitée à la vie privée. Isolée de la culture, il n’en reste bientôt plus que le « cultuel », une activité spécialisée qui concerne les prêtres et les dévots et dans une temporalité de plus en plus limitée aux rituels. Courtes parenthèses dans le temps ordinaire. Enfin, les autorités religieuses se trouvent déclassées car la sécularisation fait déchoir la religion du statut de vérité dominante à celui d’opinion parmi d’autres. La parole même des clercs devient problématique car leur autorité ne dépend plus de la vérité à laquelle ils s’adossent mais de la reconnaissance que les fidèles veulent bien leur accorder, et qui se trouve nécessairement mise en rivalité avec d’autres autorités sociales dont ils dépendent. Observer la sécularisation de la société française ce n’est pas seulement penser la marginalisation du catholicisme, c’est aussi réfléchir à sa transformation.

Vous analysez la « sécularisation interne » à l’Église ? Que voulez-vous dire ? En quoi est-elle importante pour comprendre la période actuelle, battant en brèche certaines idées reçues ?
Le sociologue François-André Isambert a montré que la sécularisation ne dépendait pas seulement d’évolutions de la société (exode rural, tertiarisation…) mais trouvait aussi ses dynamiques dans des évolutions « internes » à l’Église. Cela lui semble particulièrement saillant dans les années 1960 et 1970 où pour restaurer le crédit de l’Église dans une société en changement, il y eut une volonté de moderniser la liturgie, de « démythologiser » l’interprétation des Écritures, bref d’ajuster le style de l’expérience de la foi à la culture contemporaine. Ce mouvement est pensé comme un moyen de purifier et d’accomplir le christianisme. Le rebond attendu n’est pas arrivé et la sécularisation s’est poursuivie.
Aujourd’hui, le catholicisme se recompose sur ceux qui restent, au profil plus conservateur que ceux qui se sont détachés, ce qui provoque une désécularisation interne, une restauration des dimensions spécifiquement religieuses de l’expérience catholique. Personne n’avait anticipé que la sécularisation, après avoir déchargé le catholicisme de sa dimension sacrale, allait contribuer à la recharger. Si certains jeunes catholiques ont aujourd’hui l’impression d’un fort dynamisme dans les paroisses et mouvements, ce n’est pas la fin de la sécularisation, bien au contraire, cette concentration de zèle dans ce qui reste du catholicisme en est une conséquence.

Vous avez travaillé en sociologue sur les « catholiques engagés » : comment délimiter les contours de cette catégorie difficile à saisir ? Que représentent-ils dans la société française ?
Quand on travaille sur le catholicisme français, il faut choisir sur quelle réalité travailler : les 76 % de baptisés dans la population française, les 46 % de Français qui se déclarent catholiques ou les 4,5 % qui vont à la messe chaque mois ? Tout observateur de la vie paroissiale sait que l’activité ne se limite pas aux plus pratiquants, car les enfants du catéchisme ou les inscrits aux préparations au mariage viennent souvent d’un catholicisme plus périphérique. Dans Qui sont les cathos aujourd’hui ? (1), l’enquête porte sur une zone intermédiaire, ceux que je qualifie de catholiques engagés prennent des engagements spécifiques au nom de leur foi sans pour autant être nécessairement des pratiquants réguliers. Ils partagent une conception de ce que doit être un catholique et des attentes précises à l’égard de l’Église. Il ne faut pas oublier qu’en France le catholicisme fut populaire sur le fondement d’une pratique saisonnière et des rites de passage. Penser le catholicisme exclusivement à partir des messalisants, ce serait se priver de toute l’épaisseur sociale qui fait sa complexité.

Et que répondre aux catholiques très « militants » qui pourraient trouver inapproprié le choix du qualificatif « engagé » quand il désigne des personnes qui, par exemple, ne se rendent que très peu à la messe ?
Tout dépend dans quel sens on lit la réalité sociale. Pour moi la norme, c’est ce qui est régulier et général, c’est donc le détachement religieux massif des baptisés. Or aller à la messe de temps en temps ou passer plusieurs heures par semaine à trier des vêtements pour le Secours Catholique, c’est être relativement plus engagé comme catholique que le reste des baptisés. En 2016, il y a 15 % de Français qui se pensent comme des catholiques engagés, en 2025, 12 %. Cela peut paraître curieux. Mais il ne faut pas confondre les engagés avec les zélés ou les militants.

Le sociologue peut-il prendre en compte, pour délimiter une population catholique, les critères les plus objectifs que l’Église donne elle-même ? Notamment : profession du Credo, réception de l’enseignement de l’Église, être baptisé et vivre des sacrements, être en communion avec le pape et les évêques…
C’était la sociologie pratiquée par le chanoine Boulard qui pensait le catholicisme en cercles concentriques depuis les « messalisants » jusqu’aux « conformistes saisonniers ». Cette typologie a perdu sa pertinence dans les années 1960 quand le militant a remplacé le pratiquant comme modèle d’engagement. Dans les années 1970, Michel de Certeau observe alors que beaucoup de catholiques se pensent mieux cro­yants à mesure qu’ils sont moins pratiquants. Quoi qu’il en soit, la sociologie a pour ambition de décrire la société telle qu’elle est et non telle qu’elle doit être. Comme l’a bien montré Paul Veyne, aucune religion ne fonctionne comme elle prétend fonctionner, le syncrétisme les travaille toujours de l’intérieur et la plupart des croyants vivent leur foi sur le fondement de 10 % du croyable promu par l’institution, et encore…

Quels sont les quatre grands groupes que vous avez identifiés au sein des catholiques engagés ? Pouvez-vous nous les décrire ?
À l’écoute des catholiques engagés, on repère vite des ritournelles, des manières de penser l’Église et de présenter la foi qui sont relativement semblables et cela permet de repérer des univers de sensibilité catholique.
Le plus central est celui des « conciliaires », très attachés aux structures diocésaines et aux paroisses territoriales. Bien sûr ils ne sont pas les seuls à respecter le concile Vatican II, mais l’élan impulsé par celui-ci est mobilisé comme une identité. Ils s’estiment porteurs d’un projet d’aggiornamento qui n’est pas encore achevé. Pour eux, la foi engage à inclure les exclus pour manifester la miséricorde de Dieu. Ils attendent que l’Église soit un « hôpital de campagne », comme aimait à le dire le pape François.
Parmi les pratiquants on rencontre ensuite les « observants » : pour eux vivre sa foi impose un effort de rectification par rapport aux règles de conduite recommandées par l’Église. Il s’agit d’être digne du Salut offert par le sacrifice de Jésus sur la croix. Ces observants vivent un catholicisme qui s’appuie d’abord sur un milieu de famille qui a transmis des dévotions et un attachement à certaines exigences qui ont pu être relativisés par la pastorale post-conciliaire. Ils attendent de l’Église qu’elle soit un « phare qui montre le chemin dans les ténèbres ».
Viennent ensuite les « émancipés » dont la foi repose sur l’idée que l’engagement pour la transformation de la société par la solidarité et la justice répond au message de « fraternité universelle » porté par Jésus. Leur lien aux paroisses est ténu car ce sont surtout dans les mouvements qu’ils se rassemblent (Action catholique…) et leur spiritualité se vit plus dans la réflexion partagée autour d’un texte des Évangiles qu’à l’occasion de la messe. Ils attendent que l’Église soit un authentique signe de la justice de Dieu parmi les hommes.
Enfin, je distingue les « inspirés » qui se présentent comme des convertis dont la foi est transformée par une « expérience de rencontre avec Jésus ». Pour eux, cette rencontre les conduit à chercher à intensifier dans leur vie quotidienne ce lien intime avec Jésus. Leur ancrage de référence est plus la communauté que la paroisse. Ils attendent que l’Église soit sur ce modèle une communauté de convertis. Bien sûr une typologie est un outil pour penser le réel par comparaison mais celui-ci est toujours plus complexe.

Quelles sont les éventuelles hostilités entre ces groupes ?
La crise du catholicisme est « conflit d’interprétation, voire schisme, sur l’origine et la nature de la crise elle-même », constatait François-André Isambert. Effectivement ces différents groupes ne font pas du tout le même diagnostic. Pour les « conciliaires » la crise vient des espérances déçues du concile et du tournant conservateur sur les questions de morale sexuelle qui s’amorce avec Humanae Vitae en 1968. Pour les « observants », la crise vient de la pastorale post-conciliaire et de la perte de la dimension sacrale de la messe, et plus généralement d’un attiédissement face au libéralisme sociétal, surtout sur la « défense de la vie ». Les « inspirés » pensent que la crise de l’Église vient d’une perte du charisme dans la routine paroissiale et une dévitalisation de la foi par la sécularisation. Les « émancipés » pensent que l’Église est trop compromise avec l’ordre établi en raison de la bourgeoisie qui la domine, hypocritement obsédée par des problèmes de morale sexuelle et indifférente aux problèmes d’injustice sociale ou économique.

Une des lignes de fractures, ou du moins de différenciation forte, est générationnelle : en quoi la situation du catholicisme est-elle différente pour les plus de 60 ans et pour les 18-30 ans ?
La sécularisation est un facteur de différenciation entre sensibilités catholiques car au fil de son développement, elle produit des effets nouveaux qui marquent les mentalités et orientent les pastorales et les théologies. Les « conciliaires » sont marqués par une expérience de majorité déstabilisée qui fait face à une culture séculière caractérisée alors par la confiance dans l’avenir et le désir d’émancipation individuelle. Leur stratégie de reconquête a été de sortir l’Église de la pesanteur héritée de son hégémonie sur les mœurs, d’où une volonté de minimiser les disciplines et les règles pour montrer que le christianisme pouvait devenir une ressource d’émancipation individuelle et collective. Il s’agit de passer de l’imposition à la proposition, d’une « pastorale de la peur » suivant l’expression de Jean Delumeau, à une pastorale de l’épanouissement. Aujourd’hui les jeunes catholiques vivent dans un monde différent où la sécularité domine les mœurs et génère de l’intolérance comme toute culture hégémonique.
Par ailleurs, dans leur génération, les catholiques se trouvent côtoyés par la croissance des évangéliques et de l’islam. L’islam devient la nouvelle religion de référence comme pôle d’intensité religieuse. Pour les jeunes catholiques, il s’agit de résister à l’effacement et de restaurer le crédit religieux de l’Église. L’expression de leur foi est plus attestataire, plus tourné vers les règles qui donnent une dimension collective et moins individualisante à la pratique. Ils apprécient les liturgies qui marquent mieux la dimension transcendante de la foi.
Ces expériences générationnelles créent bien sûr de la conflictualité. Les « conciliaires » voient ces demandes des jeunes comme un « retour en arrière », pourtant c’est une manifestation de la culture contemporaine. Car les tendances qui traversent la jeunesse catholique se retrouvent parmi les jeunes musulmans, juifs ou protestants… Il y a certes un conflit de valeurs entre générations mais plus encore un conflit de contextes.

Quel rôle joue les communautés immigrées dans les dynamiques actuelles de l’Église en France ?
La désécularisation interne du catholicisme trouve un point d’appui robuste parmi tous les catholiques que l’immigration a conduits en France. Qu’ils viennent du sud de l’Europe, de l’Outre-Mer, des Églises d’Orient, d’Afrique ou d’Asie, ils arrivent de sociétés moins voire non sécularisées où la foi innerve les relations sociales et la vie quotidienne. Dans bien des paroisses, ils redonnent un socle populaire au groupe des pratiquants qui sans eux se limiterait de plus en plus à une élite sociale. Ils favorisent une restauration de dévotions populaires marginalisées dans les années 1960-1970 : culte du Sacré-Cœur, de la vierge, des saints… Ces catholiques n’ont pas intégré l’habitus laïc qui neutralise l’expression publique de la foi chez bien des catholiques convaincus. C’est sans arrogance, avec simplicité, qu’ils assument leur foi.
Reste que parfois ils peuvent s’estimer étrangers dans une Église où certains jeunes tendent à lier leur foi à l’identité nationale, voire aux codes d’une certaine bourgeoisie. Les Églises évangéliques, plus populaires et chaleureuses, peuvent alors leur apparaître comme une alternative tentante.

Vous considérez les clivages internes au catholicisme comme des héritages du passé, et faites une place à l’histoire longue, aux filiations des quatre groupes identifiés, réfutant l’idée que les évolutions récentes seraient essentiellement le fait de l’individualisme et de stratégies isolées ou aléatoires : expliquez-nous cela. 
Le catholicisme a une histoire mais trop souvent les catholiques refusent de réfléchir à ce que leur fait l’histoire. Ils sont pris dans ce que le pape François appelait un « monophysisme ecclésiologique », c’est-à-dire qu’ils cultivent une conception angélique de l’Église qui devient un système codifié abstrait sans rapport avec les déplacements et recompositions de l’expérience chrétienne dans le temps. N’importe quelle nef d’église offre au regard une sédimentation de modèles, de styles, de dévotions et d’usages renouvelés. La statue de saint Aignan est délaissée au profit de celle de Thérèse de Lisieux, l’autel dédié aux âmes du purgatoire s’empoussière jusqu’à ce qu’un reliquaire de Carlo Acutis y soit déposé… Le peuple des catholiques c’est aussi de l’histoire sédimenté.
Les nostalgiques de l’Action catholique sont les héritiers d’un grand mouvement de reconquête apostolique souhaité par Pie XI… Les « conciliaires » restent marqués par les problématiques missionnaires des années 1950, l’âge d’or de la théologie que furent les années 1960, la sortie de la défiance à l’égard du « monde » exprimée dans Gaudium et Spes ou la confiance en la conscience de Dignitatis Humanae. Les « inspirés » héritent de la redécouverte de l’importance du corps porté par l’intérêt pour les religions orientales dans les années 1970 tout autant que des réveils évangéliques outre-Atlantique qui exhument les charismes de la Pentecôte et redécouvrent l’Esprit-Saint… Le traditionalisme est de ce point de vue, non la perpétuation du catholicisme ante-conciliaire, mais un nouveau catholicisme né de la réaction au concile et dont l’évolution tout autant que les fixations dépendent de la marginalisation subie.
Nul n’échappe aux coordonnées historiques qui informent son expérience. Refuser de l’accepter c’est courir le risque de prêter à Dieu les traits d’une époque, voire de l’enfermer dans les formes de celle-ci. Si les catholiques s’accueillaient non comme des rivaux mais comme les héritiers des fécondités contrastés de la foi et des tâtonnements pastoraux au fil du temps, ils développeraient une conscience historique approfondie et sans doute plus de prudence. L’histoire des ordres religieux montre comment certaines communautés ont pu parfois avoir des résurgences fécondes à plusieurs siècles de distance de leur moment fondateur ou sur un autre continent. La forme d’une époque a donné un nouvel écho, et une nouvelle actualité, à ce qui n’était auparavant qu’un passé. Peut-être y a-t-il un chemin d’unité dans la reconnaissance que personne ne surplombe l’histoire et qu’à ce titre aucune fidélité n’est vaine ?

Propos recueillis par Élisabeth Geffroy

(1) Yann Raison du Cleuziou, Qui sont les cathos aujourd’hui ?, Desclée de Brouwer, 2014.

Yann Raison du Cleuziou est professeur de sciences politiques à l’université de Bordeaux et membre de l’Institut de recherche Montesquieu, il s’est spécialisé dans l’histoire et la sociologie du catholicisme contemporain. Il vient de publier :

  • Vers une Église sans peuple ? Serge Bonnet et le catholicisme populaire, Cerf, 2025, 426 pages, 29 €.
  • Serge Bonnet, Prédication pour une religion incarnée. Sermons pour les catholiques festifs, textes présentés et édités par Yann Raison du Cleuziou, Cerf, 2025, 200 pages, 18 €.

© LA NEF n°389 Mars 2026