Jean-Baptiste Noé. Capture écran-KTO.

Quel impact de la guerre en Iran sur la stabilité géopolitique ?

Si la guerre en Iran peut générer une crise économique et apporter une grande incertitude sur la stabilité du Proche-Orient, elle ne change pas les grands équilibres géopolitiques qui demeurent structurés autour de trois grands pôles : États-Unis, Europe et Chine. Explication avec
Jean-Baptiste Noé, docteur en histoire et rédacteur en chef de la revue Conflits.

La Nef – Quels sont les buts profonds de l’intervention israélo-américaine en Iran ? Le programme nucléaire iranien ? Renverser le régime ? Autre (pétrole, gaz…) ?
Jean-Baptiste Noé
– La question du programme nucléaire iranien est indubitablement la première cause de l’intervention. C’est un sujet de grande inquiétude pour Israël et, par extension, pour les États-Unis, principal allié d’Israël dans la région. On sait que l’Iran souhaite se doter d’une arme nucléaire et qu’il a, par le passé, évoqué l’usage de cette arme contre Israël. Pour Israël, il s’agit donc d’une question de survie, afin de se protéger et d’éviter toute prolifération nucléaire. C’est là le premier élément, incontestable.
À cela s’ajoutent des facteurs qui s’emboîtent ; l’Iran agit en effet par le biais de multiples proxys : le Hezbollah, le Hamas, les Houthis, diverses milices chiites en Syrie et en Irak.
Quant à la question du pétrole, elle ne représente pas l’intérêt principal. Ni les États-Unis ni les pays occidentaux ne s’approvisionnent en pétrole iranien, il est vendu essentiellement en Asie. On pourrait y voir une manière d’empêcher la Chine d’acquérir ce pétrole, mais celle-ci dispose d’autres sources d’approvisionnement. L’enjeu véritable est plutôt la liberté de circulation maritime, notamment pour permettre aux pays arabes riverains du détroit d’Ormuz et du golfe Persique de continuer à exporter, ainsi que la liberté commerciale en mer Rouge.

Israël peut-il vraiment à cette occasion se débarrasser de tous ses ennemis soutenus par l’Iran (Hezbollah, Hamas, Houthis…) ?
Il est vrai qu’Israël est encerclé par ce que l’Iran appelle « l’arc de la résistance » : le Hezbollah, le Hamas, ainsi que les Houthis, qui ont mené des campagnes contre des navires de commerce supposément liés à Israël. Aujour­d’hui, l’Iran est bien le principal adversaire d’Israël dans la région. Ce qui n’a pas toujours été le cas. L’Égypte, la Jordanie, la Syrie ont successivement joué ce rôle à différentes époques ; la paix a depuis été conclue avec ces pays. La question iranienne s’impose donc désormais comme centrale.
Depuis octobre 2023, Israël est engagé dans un bras de fer contre les proxys iraniens. Mais les bombardements et les opérations militaires ont permis de réduire le rayonnement et les capacités d’intervention du Hezbollah et du Hamas, sans toutefois les supprimer. Pour y parvenir, il faudra également agir sur les réseaux de financement à l’échelle mondiale, notamment les trafics de drogues et les circuits financiers. C’est un travail de longue haleine : s’en prendre à l’Iran, qui demeure la tête pensante et financière de ces mouvements, ne suffira pas à les éradiquer.

Pensez-vous qu’un changement de régime soit possible en Iran ? Existe-t-il une élite politique prête à assumer le pouvoir et, si oui, quel type de pouvoir ? Quid de Reza Pahlavi ?
Non, je n’y ai jamais cru. L’Iran dispose d’un système politique très particulier : ce ne sont pas uniquement les mollahs qui dirigent, mais aussi l’armée, avec une armée parallèle, les Gardiens de la révolution, ainsi que toute l’administration publique. On peut certes changer les dirigeants, mais cela ne produira pas de changement de régime.
Du reste, un régime ne se change pas par des bombardements ou des interventions extérieu­res. Pour y parvenir, il faudrait un contrôle militaire sur le terrain et des groupes armés prêts à mourir pour s’emparer d’une capitale ou chasser des occupants. Le shah, lui, a été chassé après plus d’un an de manifestations, face à une coalition totale allant de la gauche à la droite iranienne. Ces conditions ne sont pas réunies aujourd’hui en Iran.
Quant à Reza Pahlavi, il symbolise ces grandes figures sur lesquelles les Occidentaux ont aimé projeter leurs espoirs. Mais il ne dispose d’aucun soutien militaire en Iran et n’y contrôle pas suffisamment de groupes armés. C’est un homme qui a quitté le pays depuis 1978 : une figure de rêve, certes, mais pas un acteur politique réel capable de prendre le pouvoir.

La Russie est-elle le grand perdant des dernières séquences américaines, après la chute de ses alliés Bachar El-Assad, Nicolas Maduro et Ali Khamenei ?
Il est indéniable que la Russie, même si elle continue à contrôler le terrain en Ukraine, a perdu des soutiens importants. On le voit avec la chute d’Assad en Syrie, avec le Venezuela où une entente s’est nouée avec les États-Unis, et probablement, dans les mois qui viennent, avec Cuba également. La situation en Iran suit une logique similaire. La Russie se retrouve aujourd’hui dans l’incapacité de soutenir ses alliés, et le matériel qu’elle a fourni s’est révélé de moins bonne qualité que ce qui était annoncé.
La Russie est enfermée dans cette guerre en Ukraine, qui dure depuis cinq ans et l’affaiblit de plusieurs façons : pertes humaines, fuite de cadres et de populations éduquées, morts et blessés au combat, coût économique considérable, inflation générée par le conflit. Elle perd également ses alliés en Asie centrale, et ce qu’on appelait l’axe bolivarien n’est plus que l’ombre de lui-même.
L’enjeu pour la Russie sera de parvenir à reconstituer ses réseaux d’alliances et à se réorganiser dans un monde où ses soutiens ont été soit renversés, soit très fortement affaiblis.

Comment voyez-vous l’issue de la guerre en Ukraine ? Qui sont les gagnants et les perdants de ce conflit ?
L’issue de la guerre en Ukraine dépend de nombreux facteurs et il est impossible de prédire l’avenir. Il n’y a pas d’un côté des gagnants et de l’autre des perdants : chaque camp a à la fois gagné et perdu, selon l’angle d’analyse.
Pour ce qui est de l’Ukraine, elle perdra des territoires : environ 20 % sont occupés par la Russie et son armée n’aura pas les moyens de les récupérer. L’Ukraine a perdu des hommes, morts ou blessés. Mais elle a gagné une indépendance totale, intellectuelle et culturelle. Pour elle, c’est une véritable guerre d’indépendance, qui l’a émancipée de la Russie, y compris sur le plan religieux avec l’orthodoxie ukrainienne. L’Ukraine a conquis son statut de pays occidental.
Du côté de la Russie, le bilan est autre. Elle a gagné des territoires, elle a assuré le rattachement de la Crimée et la continuité territoriale avec celle-ci. Mais elle a perdu ce qu’on appelait autrefois son « étranger proche », c’est-à-dire l’Asie centrale. Elle a perdu une grande partie de sa jeunesse, décédée ou partie, et une partie de son crédit sur la scène internationale, notamment auprès de l’Inde et de la Chine.

La Chine est-elle l’autre perdante de la chute de Nicolas Maduro et Ali Khamenei, le Venezuela et l’Iran étant pour elle d’importants fournisseurs de pétrole ?
Je ne dirais pas que la Chine est perdante. En réalité, la chute de Maduro ou d’Ali Khamenei ne change pas grand-chose dans le système d’alliances chinois. La Chine fait l’essentiel de ses échanges économiques et industriels avec les États-Unis et l’Europe ; le Venezuela et l’Iran ne sont que des pays périphériques d’importance marginale pour elle. Le pétrole vénézuélien est de mauvaise qualité, très difficile à raffiner : seules les raffineries américaines disposent des capacités techniques pour le traiter. La Chine peut s’approvisionner ailleurs, notamment auprès des immenses réserves russes.
L’enjeu pour la Chine aujourd’hui est de s’imposer d’abord dans la zone asiatique, ce qu’elle fait de plus en plus vis-à-vis de ses voisins : Philippines, Vietnam, Malaisie, etc., et d’assurer sa présence au Pakistan et en Afghanistan afin de contourner l’Inde. C’est cela qui compte pour elle. Et pour l’instant, cela lui réussit.
Par ailleurs, la Chine sort de cette séquence avec une image quelque peu renouvelée : ce sont les États-Unis qui assument les opérations de police internationale et qui mènent les opérations militaires, tandis que la Chine peut cultiver l’image d’un pays pacifiste, faisant oublier qu’elle possède une armée importante et qu’elle a pu mener des opérations militaires dans le passé.

Comment voyez-vous se redessiner les grands équilibres géopolitiques ?
Les grands équilibres géopolitiques demeurent structurés autour de trois pôles : États-Unis, Europe et Chine. C’est là que se concentrent la puissance économique et militaire, les brevets, les innovations technologiques. Il n’y a pas de véritable rééquilibrage géographique à l’échelle mondiale.
On a beaucoup parlé des BRICS et du basculement qu’ils allaient opérer. Mais les BRICS n’existent pas : c’est un concept de science politique qui n’a jamais dépassé le stade du concept. Il n’y a pas d’alliance réelle entre ces pays pour former un pôle cohérent et la puissance économique et technologique de la plupart de ces pays est faible. La puissance est entre les mains de ceux qui détiennent l’avoir, le savoir et le pouvoir. Or l’innovation, la technologie, les capitaux humains et financiers sont toujours concentrés dans ces trois pôles que sont l’Europe, les États-Unis et la Chine.
Les grands équilibres géopolitiques ne sont donc pas redessinés sur le plan géographique. Il n’y a pas de bascule d’un territoire à un autre, mais il y a une redéfinition par les enjeux contemporains : intelligence artificielle, développement informatique, contrôle de l’espace. C’est un renouvellement interne qui redessine les rapports de force au sein de ces trois pôles.
Les États-Unis ont cette capacité à se renouveler et à demeurer la première puissance mondiale. Cela fait plus de cinquante ans que certains auteurs annoncent leur déclin, la fin de leur hégémonie, la fin du dollar comme monnaie dominante. Ce n’est toujours pas le cas. Le dollar reste, et de très loin, la monnaie la plus utilisée au monde. Il y a beaucoup de fantasmes sur le déclin américain, c’est l’un des marronniers de la pensée des relations internationales, mais pour l’instant, ce déclin ne se constate pas.

Dans ce contexte géopolitique, comment la France peut-elle tirer son épingle du jeu ?
La France a connu une séquence internationale plutôt positive. On a constaté qu’elle était la seule puissance européenne capable de mobiliser son armée, notamment sa marine, d’honorer les contrats de défense qu’elle avait signés. La France a tenu sa parole, ce qui est extrêmement important, tant sur le plan militaire que commercial.
Les accords de défense conclus avec les Émirats, le Qatar, Bahreïn, chacun avec ses spécificités, ont pu être honorés, ce qui contribue au crédit et au rayonnement de la France. Cela montre également à quel point les investissements militaires sont fondamentaux : pour demeurer crédible sur la scène internationale, il faut disposer d’une armée de qualité. En Europe, la France est aujourd’hui le seul pays capable de mener de telles opérations. Ce n’est pas un acquis, il faut constamment le développer et l’améliorer, mais c’est un atout qui nous distingue favorablement de nos partenaires européens.

Propos recueillis par Christophe Geffroy

© LA NEF n°390 Avril 2026