LE VISAGE DE DIEU
ROGER SCRUTON
Préface de Rémi Brague
Carmin, 2025, 248 pages, 24 €
Emmanuel Kant a voulu montrer, dans la Critique de la raison pure, que les questions de l’existence et de la connaissance de Dieu sont tout à la fois inévitables pour l’homme, et nécessairement inaccessibles à ses capacités rationnelles. Ce postulat confronte le croyant à un inquiétant problème : où trouver cette transcendance qui, par définition, déborde les frontières de notre expérience ? Comment prier ce qui échappe à notre raison ? Comment aimer ce qui se refuse de se laisser connaître ?
Voilà le point de départ de l’enquête passionnante que mène Roger Scruton dans Le Visage de Dieu. Prenant acte de l’impossibilité de faire de Dieu un objet de connaissance, il déploie une théorie de la sacralité qui nous propose plutôt de le rencontrer comme un sujet. C’est dans l’expérience de notre subjectivité, que son caractère irréductiblement personnel rend elle aussi réfractaire à l’objectivation rationnelle, que l’on peut faire l’expérience d’une rencontre avec le divin. L’auteur procède donc à un renversement audacieux du problème kantien, qui nous propose de retrouver dans notre expérience quotidienne – celle du rapport à autrui, à la nature, à l’habitat, à l’art – la trace du sacré, du transcendant, de cet au-delà que l’on ne saurait banaliser sans le défigurer. Cette quête de Dieu est en même temps une charge puissante contre ce qui, dans la modernité, nous empêche d’en faire l’expérience, depuis la profanation du visage et du corps dans la pornographie jusqu’à l’enlaidissement routinier de la nature et de l’habitation.
Un parcours remarquable par son ambition comme par la diversité des thèmes et des références abordées, que les éditions Carmin rendent accessible au lecteur amateur grâce à une traduction limpide et un appareil de note très développé.
Godefroy Desjonquères
LES GUERRES CIVILES
De la Renaissance à nos jours
JEAN-CHRISTOPHE BUISSON & JEAN SÉVILLIA (dir.)
Perrin/Le Figaro Magazine, 2025, 384 pages, 22 €
L’ouvrage de Jean-Christophe Buisson et de Jean Sévillia est un voyage à travers l’histoire moderne et contemporaine afin d’analyser vingt guerres civiles. En les analysant, les deux directeurs de publication mettent en avant le processus qui conduit à ces affrontements, ainsi que certains de leurs ferments les plus courants : les grandes idéologies universalistes et l’instrumentalisation des religions. Toutefois, le propos principal du livre n’est pas tant d’étudier pour eux-mêmes ces conflits que de les comprendre de l’intérieur afin de voir ce que les mécaniques les produisant peuvent avoir d’actuel. En ce sens, cet ouvrage tombe fort à propos, à l’aune de notre situation française. Si les auteurs se montrent optimistes en mettant en avant que son caractère « archipellisé » protège pour l’instant notre pays contre ce risque de guerre intérieure, il n’en est pas moins écrit pour conjurer le sort en insistant sur les décisions, les erreurs (mais aussi la part de contingent) qu’il y a dans une marche à la guerre civile. On découvre ou on redécouvre un certain nombre de conflits, pour la plupart connus (la Fronde, la Vendée, la Commune ou encore la guerre d’Espagne), d’autres peu ou moins (les guerres carlistes ou la guerre civile yougoslave). L’ouvrage se lit bien au gré de la valse des chapitres, on peut juste regretter les bornes chronologiques de ce livre, qui ne va pas au-delà de la Renaissance, sans qu’elles soient vraiment justifiées.
Witold Griot
HENRI DE LUBAC
Sa vie, son œuvre, sa postérité
MARIE-GABRIELLE LEMAIRE
Préface de Mgr Éric de Moulins-Beaufort
CLD éditions, 2025, 246 pages, 20 €
Quiconque voudrait découvrir la vie et la pensée du P. de Lubac (1896-1991) a tout intérêt à se plonger dans cette biographie intellectuelle rédigée par la postulatrice de sa cause en béatification. Construite avec la rigueur informative d’un dossier de béatification, elle s’ouvre sur une biographie passionnante qui nous fait traverser un siècle de vie ecclésiale française et met en lumière les vertus de ce jésuite devenu cardinal : patience dans la souffrance, depuis la blessure reçue à la guerre de 14, obéissance radicale à ses supérieurs alors même qu’il a subi d’aussi massives qu’injustes accusations d’hétérodoxie, humilité, fidélité et attention à chaque personne mise sur sa route.
En analysant titre par titre l’œuvre de Lubac (50 ouvrages, sans compter les articles et autres contributions), la seconde partie nous fait entrer plus avant dans sa pensée, corroborée par la troisième partie dédiée à son héritage intellectuel. Victime de violentes attaques, avant comme après le concile, Lubac est d’abord passé pour un dangereux moderniste, promoteur de la « théologie nouvelle », pour basculer à la fin des années 1960 vers le statut du conservateur arriéré. En réalité, Lubac a fait sa force d’une intégration parfaite des intuitions qui ont traversé l’avant-concile : c’est ainsi qu’il est devenu précurseur de la redécouverte de la patrologie et de la pensée symbolique qui lui est propre, à rebours d’un certain systématisme néoscolastique, défenseur d’une lecture spirituelle de l’Écriture, alors enfermée dans les analyses historico-critiques, rédacteur des cahiers clandestins du Témoignage chrétien dès 1941 pour dénoncer chez les catholiques « l’oubli raciste de l’unité du genre humain » et « un culte de l’État » propre à mener le pays à l’apostasie générale.
Pour autant, de la fin des années 1930 à sa mort en 1991, la magistrale ligne de crête de sa pensée théologique s’étoffe sans jamais varier. Pour schématiser, elle se caractérise par son anthropologie spirituelle de « l’ordination essentielle de l’homme à Dieu » et donc à la communion et, partant, par un amour absolu de l’Église, « réunion de l’humanité dans le Christ ». De son si vaste héritage, nous retiendrons ici une idée particulièrement parlante en notre temps : pour Lubac, si le christianisme est universel, c’est qu’il doit prétendre à être à la fois social, historique et intérieur. La sécularisation des esprits et des sociétés mène donc à l’apostasie comme à l’inhumanité irrémédiable de tout humanisme coupé de la vocation spirituelle de l’homme.
Signalons également la biographie intellectuelle du père Michel Fédou, Henri de Lubac, théologien (Cerf, 2025).
Marie Dumoulin
LA CREATION ET LE MAL AVEC THOMAS D’AQUIN
PHILIPPE-MARIE MARGELIDON
Saint-Léger éditions, 2025, 152 pages, 14 €
Après le péché originel, la christologie, la Trinité et les fins dernières, c’est la création et le mal dont traite ici le père Margelidon. Saint Thomas enseigne avec toute l’Église que « la création n’est que le prolongement, l’extension, le retentissement dans le temps, ou l’expansion temporelle, des processions éternelles qui sont la vie même de Dieu ». Ce n’est donc que par appropriation que le Credo attribue l’œuvre créatrice au Père, les trois Personnes divines sont à l’œuvre comme un seul principe, mais chacune « imprime » dans la création sa marque propre au point que l’on peut nommer les créatures vestigia trinitatis. « Chaque créature en tant qu’elle subsiste représente le Père ; en tant qu’elle est une idée créatrice réalisée représente le Fils ; et en tant qu’elle est tendance, dynamisme interne représente le Saint-Esprit. » Cette invitation à un regard trinitaire sur chaque créature est très suggestive.
Sur la question du mal, l’auteur souligne que pour saint Thomas, le mal est ce qui prive un étant d’une perfection qu’il devrait avoir, il rappelle aussi les distinctions utilisées par l’Aquinate pour étudier ce point : mal de nature, mal de coulpe et mal de peine. On s’en doute, en la matière, une des questions épineuses est celle de la permission divine du mal. Saint Thomas donne trois raisons : pour ne pas nuire à la perfection de l’univers qui comprend une diversité d’êtres dont certains en raison de leur nature agissent de manière faillible ; pour que le mal soit l’occasion d’un bien égal ou supérieur ; pour faire ressortir l’éclat du bien.
Le propos du Docteur Angélique est parfois à manier avec précaution, mais il veut rendre raison de l’affirmation de saint Paul : « tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu » (Rm 8, 28).
Père Emmanuel Roberge
1566-1659 LA GUERRE DES NATIONS
ARNAUD BLIN
Passés/Composés, 2026, 480 pages, 25 €
À force de se focaliser sur la guerre de Trente ans (1618-1648), on en oublie que ce terrible conflit appartenait à un cycle guerrier que Arnaud Blin appelle la « seconde guerre de Cent Ans ». Cette dernière débute avec le conflit entre les Provinces-Unies et l’Espagne, englobe les opérations militaires en Allemagne et s’achève avec la conclusion de la confrontation entre la France et l’Espagne (traité des Pyrénées de 1659). Au commencement, un conflit à la fois religieux et géopolitique, opposant les pays protestants aux puissances catholiques, et les États désireux de combattre le projet hégémonique des Habsbourg. Puis il se transforme en une guerre des nations, arc-boutées sur la défense de leurs intérêts politiques, sans que la dimension religieuse ne disparaisse pour autant, comme l’auteur le rappelle à travers la figure bien décrite de Richelieu, loin d’être un pur cynique. De même, cette longue période voit une double transformation : celle de l’art militaire, avec la puissance décuplée des armes à feu, et celle de la paix façonnée au nom de l’équilibre des puissances établi à Westphalie. Elle est aussi dominée par de grandes figures politiques et militaires : Richelieu, Olivares, Gustav-Adolphe, Wallenstein, le cardinal-Infant, grands acteurs d’une grande histoire, de laquelle la France sort somme toute gagnante, car débarrassée de l’étreinte habsbourgeoise. En fin de compte, Arnaud Blin décrit avec soin une révolution géopolitique qui vit l’Europe des Empires laisser la place à l’Europe des nations. Un récit passionnant.
Frédéric Le Moal
LES SERMONS
MARCEL PAGNOL
Fayard, 2025, 128 pages, 24,90 €
Les éditions Fayard ont réédité Les Sermons de Marcel Pagnol, choisis et présentés par Norbert Calmels, Abbé général des Prémontrés, en 1967. Si Pagnol a pris le soin d’insérer des sermons dans la plupart de ses romans, pièces de théâtre et films, c’est parce que « de [s]on temps, dans les villages et même dans les villes, il y avait deux personnages importants : le curé, étant l’instituteur religieux, et l’instituteur, le curé laïque. C’est de leur confrontation que naissait l’esprit de village ». Marcel Pagnol est un maître pour faire ressentir à son lecteur, toutes fraîches, chaleureuses et vibrantes, les couleurs locales d’une France bien ancrée dans le sol. Mgr Norbert Calmels, ami de l’Académicien, se moque gentiment : « Je ne crois pas me tromper si j’affirme que l’auteur de ces sermons est celui qui en a entendu le moins. » Pourtant, Pagnol dit avoir puisé à deux sources : le curé de son village et Bossuet. Ces sermons sentent la chaire puissante de la soutane qui balaye joyeusement les rues du village : le curé connaît ses fidèles – et les moins fidèles. Il sait tout, il n’est dupe de rien mais il les aime, tous. Il les aime tellement qu’il veut leur salut, à chacun. Et ce désir ardent de sauver les âmes, il le propulse dans des paroles simples, concrètes, charnelles. Il n’y a pas de mondanité, pas d’artifice inutile, pas de grimace chez Pagnol ; ses sermons sont un cœur à cœur serein. Le curé appelle ses enfants à une conversion véritable, totale, radicale. Enfant aimé – même assis sur le dernier banc –, enveloppé de tendresse, on écoute le sermon, tous les sens en éveil et, refermant le livre, tout semble possible : courir dans les collines, boire l’eau fraîche d’une source secrète ; commencer, être homme, être vrai ; ne plus craindre la lumière, courir se confesser par amour et pour aimer, aimer, aimer et vivre, pour toujours.
Constance de Vergennes
LE SOUVENIR EST L’ÂME DE LA FIDÉLITÉ
Correspondance de 1944 à 2008
Brigitte Calvet-André Charlier-Dom Gérard-Jean Calvet-Hubert Calvet
Éditions Sainte Madeleine, 2025, 470 pages, 22 €
Parce que les lettres révèlent une parole souvent libre, spontanée et intime, la publication de correspondance personnelle constitue une source précieuse pour mieux comprendre la vie mais aussi les sentiments, émotions, doutes ou encore espoirs de ses auteurs. C’est le cas de ce très beau livre réunissant force échanges épistolaires entre Dom Gérard Calvet et notamment sa maman, ses deux frères, Jean et Hubert, ainsi qu’André Charlier : nous suivons ainsi le fondateur et Père Abbé de l’abbaye du Barroux des années 1944 à 2008, année de son décès.
Années de jeunesse, mûrissement de sa vocation, entrée à l’abbaye bénédictine de Tournay, départ en 1963 au Brésil dans la nouvelle fondation du monastère à Curitiba, forment l’essentiel de ces lettres. Les années qui suivront le départ de Dom Gérard de Tournay jusqu’à l’installation à Bédoin puis au Barroux sont plus discrètement évoquées
Le fil rouge de cette correspondance reste la complicité inébranlable des trois frères, la profondeur de leurs échanges croisés, et où transparaissent leur culture et l’admiration, réciproque, de Dom Gérard pour André Charlier, directeur de l’École des Roches de Maslacq, qui restera pour lui un souvenir indélébile.
Anne-Françoise Thès
DU BIEN COMMUN
Pour une véritable connaissance du politique
JACQUES ROLLET
Elya Éditions, 2025, 144 pages, 12,80 €
Voilà un petit livre très accessible pour éclairer la notion de bien commun aujourd’hui fort délaissée. L’auteur commence par un rapide panorama de la situation de la science politique, minée par le relativisme et l’idéologie bourdieusienne du couple « dominant/dominé » qui tient lieu de paradigme indépassable pour la plupart de nos chercheurs. Ensuite, il fait un utile détour analysant l’apport de l’étude du totalitarisme chez des auteurs comme Maritain, Arendt, Aron… La démesure totalitaire, explique-t-il, impose d’aborder la question du bien et du mal, et des valeurs qui fondent la vie commune, lesquelles sont souvent antérieures à toute argumentation rationnelle. Une société ne peut se passer d’une telle assise qui ne peut être soumise aux aléas d’un vote majoritaire. En effet, demande l’auteur, « qui peut arrêter la volonté générale, quelle instance se situe au-dessus d’elle ? » (p. 98). Il s’agit donc « de viser ensemble un bien véritable permettant de faire grandir le vivre-ensemble. Cela suppose de reconnaître que nous sommes constitués par une histoire, une tradition, une religion, et pas seulement par des principes de base que sont la démocratie, les droits de l’homme et l’égalité » (p. 116-117). Une réalité qu’il conviendrait d’accepter : cela est plus facile à dire qu’à faire, tant cela suppose un reversement de nos mentalités relativistes.
Christophe Geffroy
LE CATHOLICISME, UN HISTOIRE MONDIALE
JOHN T. McGREEVY
Desclée de Brouwer, 2025, 650 pages, 25 €
En 1910, l’Europe abritait encore les deux tiers des 290 millions de catholiques du monde, tandis qu’à « à la fin du XXe siècle, les deux tiers des catholiques vivaient dans le Sud global », pose l’historien américain John McGreevy. Partant de cette constatation, l’auteur adopte l’approche de la « global history » pour proposer une vision renouvelée d’une religion devenue mondiale, au cours de ces deux derniers siècles. En vogue outre-Atlantique depuis une vingtaine d’années, ce courant historiographique s’émancipe d’un récit historique eurocentré et du cadre dominant de l’État-nation, qui s’est imposé lorsque l’histoire s’est constituée comme discipline scientifique au XIXe siècle.
Dans cette perspective, le récit fait la part belle aux pays de nouvelles chrétientés. Un exemple parmi d’autres ; l’affrontement des républicains anticléricaux et des catholiques, au tournant du XIXe et du XXe siècles en France, est resitué dans un moment de crise où les « nationalistes libéraux » voient partout les catholiques d’un œil méfiant, les jugeant hostiles à la modernité : en Amérique du Sud, des conflits du même genre qu’en France éclatent à propos de l’école (Argentine), de la franc-maçonnerie (Brésil), ou de la reconnaissance du mariage civil (Mexique).
Le caractère inédit de l’entreprise est souligné par l’historien Florian Michel dans sa préface : « ce n’est certes pas toute l’histoire du catholicisme, ni celle de tous les catholiques, mais c’est bien, enfin, un essai d’histoire mondiale du catholicisme. » Autrement dit, on n’y trouvera pas d’exhaustifs tableaux de synthèse de l’histoire du catholicisme par région du monde, mais on y fera l’expérience d’un décentrement sans doute déconcertant, par les rapprochements tissés entre hommes, objets et idées qui circulent au-delà des frontières, comme l’illustre l’exemple des grottes de Lourdes, présentes des jardins du Vatican à la mégapole de Shangaï, jusque sous les tropiques du Brésil. Une mondialisation à laquelle le renouveau ultramontain a largement contribué, comme le rappelle l’auteur : « Au XVIIIe siècle, les fidèles ordinaires pouvaient ne pas même connaître le nom du pape. »
Guillaume Daudé
LEON XIV
Portrait d’un pape péruvien
VÉRONIQUE LECAROS ET CÉSAR PISCOYA
Fayard, 2025, 306 pages, 23 €
« En Celui qui est Un, nous sommes Un ». Par le choix de cette devise pontificale, inspirée de saint Augustin, Léon XIV a tenu à montrer son attachement à l’idéal de communion hérité de son parcours au sein de l’ordre religieux fondé par l’évêque d’Hippone. Cet engagement a trouvé son plein épanouissement à partir de 1985 lorsque Léon Prévost fut choisi par ses supérieurs pour rejoindre le Pérou où les augustins, installés dans ce pays depuis 1551, ouvraient de nouvelles activités missionnaires en réponse à l’appel de Jean XXIII. Durant la vingtaine d’années qu’il y passa, il accomplit son apostolat d’abord dans les diocèses de Chulucanas et de Trujillo, puis dans celui de Chiclayo dont il fut l’évêque.
Après son élection au trône pontifical, les auteurs de cet ouvrage, qui ont connu Mgr Prévost à Chiclayo, ont uni leurs compétences, leurs expériences et leurs contacts pour retracer son parcours historique puis décrire les divers apostolats accomplis durant la vingtaine d’années qu’il passa dans ce pays latino-américain marqué par la pauvreté, la complexité et les fragilités, tant sociales que religieuses, qui le caractérisaient.
Bien que majoritaire, le catholicisme y était désordonné dans son organisation et même dans ses pratiques sacramentelles ; on s’y adonnait aussi à la sorcellerie et on s’y laissait influencer par le pélagianisme (hérésie qui refuse la grâce divine pour le salut). Subissant en outre des influences telles que la théologie de la libération, le Pérou était également déstabilisé par le terrorisme du Sentier lumineux.
C’est dans un contexte aussi fragile et instable que le futur pape instaura des pastorales renouvelées, fondées sur « la pédagogie de l’amitié », appliquées aussi bien à la vie religieuse qu’aux séminaires et aux paroisses. Les auteurs en dressent des bilans précis, en s’appuyant notamment sur les récits personnels et détaillés de témoins reconnaissants qu’ils ont recueillis sur place. Ils en concluent que cet héritage, empreint d’une culture qui n’était pas la sienne à l’origine et de son aptitude à la créativité, ont donné à Léon XIV « les capacités pour assumer sa mission de “Servus Servorum Dei”, Serviteur des Serviteurs de Dieu ». À l’évidence, ce livre d’une densité exceptionnelle ouvre la voie à une précieuse découverte de l’actuel Souverain Pontife et à une fine perception de ses futures orientations.
Annie Laurent
LÉON XIII
Le pape de la modernité
JEAN-BAPTISTE NOÉ
Salvatore, 2025, 280pages, 21 €
La tâche de ce souverain pontife était gigantesque. En 1878, la papauté était dans une grande difficulté après avoir perdu ses États pontificaux en 1870. Le premier concile du Vatican restait inachevé. Dans le reste de l’Europe, en France, en Italie et en Allemagne, de vastes campagnes politiques anticléricales commençaient. En 1903, à sa mort, Léon XIII avait rendu une respectabilité internationale au Saint-Siège qui pouvait rivaliser dans le concert des nations, malgré l’absence d’État, malgré la question romaine non résolue. Si l’on y réfléchit bien, c’était une véritable prouesse. Le Kulturkampf bismarckien avait disparu. Le rapport de force entre la royauté italienne et la papauté était rééquilibré. Sur le plan théologique, s’il n’avait pas achevé le concile, au moins a-t-il comblé les vides avec la publication de 86 encycliques.
Avec sa qualité de géopolitologue, Jean-Baptiste Noé met tout cela en perspective. Il montre que Léon XIII, en plus d’être un pasteur conscient de la crise que traverse son troupeau dans les États européens, se révèle être un diplomate stratège avec une vue sur le long terme. Léon XIV dit s’inspirer de ce pape parce qu’il est l’auteur de Rerum novarum, cette encyclique qui fait état des évolutions sociales avec la Révolution industrielle. Toutefois, ne va-t-il pas aussi s’inspirer de lui pour le jeu qu’il a su mener dans les relations internationales, alors qu’aujourd’hui, les grandes puissances se réaffirment ?
Restent des interrogations. Léon XIII a échoué dans la politique du ralliement qu’il a menée avec la France. Une incohérence en comparaison de l’opposition systématique à l’évolution politique italienne ? Pour Jean-Baptiste Noé, non. Malgré tout, on a peine à comprendre quelle fut son intention vis-à-vis de la jeune République anticléricale, ce qui pouvait paraître pour certains de ses contemporains comme une préférence discutable. D’autre part, avec son courage héroïque qui lui a permis de redresser le Saint-Siège, se situant entre un pape béatifié (bienheureux Pie IX) et un pape canonisé (saint Pie X), il est étonnant qu’il ne soit pas lui aussi en voie de béatification. Peut-être que le pontificat de Léon XIV permettra l’accélération de sa cause.
Pierre Mayrant
EVANGELION
Les quatre Évangiles et les psaumes illustrés
LA BIBLE DE JÉRUSALEM
Cerf, 2025, 570 pages, 49 €
La célèbre Bible de Jérusalem, traduite sous la direction des Dominicains de l’École biblique de Jérusalem, fera paraître en 2027 une nouvelle traduction accompagnée d’un nouveau commentaire. C’est un événement 70 ans après la première édition et 25 ans après la deuxième révision. Le Cerf en offre un avant-goût avec cette édition qui propose les Évangiles et les psaumes dans une magnifique édition bellement illustrée de somptueuses iconographies du premier millénaire dans une mise en page grand format sur un beau et épais papier.
Simon Walter
MÉDITATIONS DE CARÊME
Père JEAN-FRANÇOIS THOMAS
Via Romana, 2026, 224 pages, 14 €
Bien que le carême ait commencé, il n’est pas trop tard pour se procurer vite ce petit recueil de méditations pour chacun des jours du carême : en trois pages, le père Thomas trouve toujours le moyen d’apporter une pensée originale et ces méditations inspirées de la petite voie thérésienne et de saint Paul peuvent se lire matin ou soir à n’importe quel moment de l’année
S.W.
Roman à signaler
IL Y A UNE AUTRE RIVE
ÉTIENNE DE MONTETY
Stock, 2026, 250 pages, 20,50 €
Rahman In Salah, né en France de parents algériens, est le symbole d’une immigration parfaitement assimilée à la culture française. Informaticien brillant, il travaille dur dans une start-up où règne l’idéologie de l’efficacité et du rendement. Ses parents sont séparés, depuis que son père s’est rapproché de l’islam pour quitter sa femme et repartir vivre en Algérie. Sa mère, réfractaire à la religion, s’est sacrifiée pour la réussite de son fils. À la mort de son père qu’il n’a jamais revu, il décide de retourner en Algérie pour son enterrement. Là, les souvenirs de son enfance et surtout la vie de son cousin, croyant fervent, commencent à l’ébranler quelque peu. D’autant plus qu’il est séduit, au bureau, par Dorothée, jeune femme énigmatique et inaccessible qui tranche avec ses autres collègues. Finalement, il part se reposer un mois en Algérie dans la famille de son père et, victime d’un accident de moto, rencontre un religieux français qui est aussi médecin : il le soigne et lui entrouvre les portes du christianisme. De retour en France, il se reconvertit professionnellement dans la cuisine et s’arrête un jour dans l’église devant laquelle il passe tous les jours. Les longs échanges avec le curé vont lui faire découvrir le Christ…
C’est un excellent roman que nous offre là Étienne de Montety, car il sonne profondément juste, ce qui est loin d’être évident dans une histoire de conversion. On s’attache et on croit à ces personnages, vrais et crédibles, dessinés avec nuance et finesse. Les musulmans ne sont nullement caricaturés, on comprend néanmoins pourquoi c’est vers le christianisme, et non l’islam, que le héros se tourne.
Christophe Geffroy
© LA NEF n°389 Mars 2026
La Nef Journal catholique indépendant