Le « Canon français » organise de grands banquets se présentant comme des fêtes du terroir et de la convivialité populaire. Mais se pose une question simple : s’agit-il d’un authentique retour à la culture locale, ou de sa transformation en objet de consommation et de spectacle ?
Sur le fil d’actualité de mon smartphone, je vois apparaître une publicité pour Le Canon français. Qu’est-ce donc encore que ce truc ? On y voit, sous de grands chapiteaux, d’excellents jeunes hommes et de belles jeunes femmes ripailler lors d’un grand banquet régional, arrosé de vin, au son de musiques locales et de grands tubes français. Ils sont beaux avec leurs bretelles tricolores, leur béret vissé sur la tête, leurs chemises à carreaux. Ils chantent la Marseillaise, la main sur le cœur. Ils entonnent tous, et cela fait frissonner, « Le Chasseur » de Michel Delpech.
Le Canon français, c’est d’abord une entreprise événementielle. Pierre-Antoine Stérin est l’actionnaire, dont le projet avoué est de financer la mouvance catholique identitaire. Horresco referens. Géraud de la Tour et Pierre-Alexandre de Boisse, à l’aise dans leur Barbour, organisent aux quatre coins de la France ces banquets géants pour « valoriser le terroir et le patrimoine français ».
L’idée est belle : rassembler tous les Français autour de la gastronomie. La bouffe, grande cause de réconciliation nationale. C’est heureux de donner le goût de la fête campagnarde, de l’enracinement régional dans sa belle diversité, du nord flamand au sud gascon, de l’ouest breton à l’est alsacien. On ne peut tout d’abord que se féliciter de cette entreprise : il y a un concept, il y a une demande, pourquoi s’en priver ? Cocorico. Le prix pour avoir le droit à ce banquet enraciné ? 80 euros TTC, sans augmentation du prix des consommations.
On n’a que trop vu, en France, une haine et un mépris pour ce qui est régional et local, cela remontant à la IIIe République, vécu à l’intérieur, comme une agression parisienne en terre catholique, où l’on parle le dialecte, un patois, et où l’on a continué à vivre selon la « coutume », que l’historien Hubert Métivier définissait comme la règle de l’Ancien Régime. Il faut tenter de lire Langage et pouvoir symbolique de Pierre Bourdieu pour voir comment le français, avec les « hussards noirs », a neutralisé l’espace régional.
En Alsace, dans les années 50, on trouvait ce slogan : « Soyez chics, parlez français », adressé à tous les « schpuntz » et « Bürsau » qui parlaient l’alsacien. Il faut dire que toute la nébuleuse intellectuelle de Saint-Germain-des-Prés n’a cessé, avec le journal Globe de Pierre Bergé, d’opposer la capitale, Paris, chic, ouverte, tolérante, éduquée, aux régions, perçues comme la conscience raciste et pétainiste de la France des « bouseux », repliée sur elle-même. On se souvient de l’édito de BHL dans un numéro de Globe en 1985 : « Bien sûr, nous sommes résolument cosmopolites. Bien sûr, tout ce qui est terroir, béret, bourrées, binious, bref, “franchouillard” ou cocardier, nous est étranger, voire odieux. » Il ajoutait ceci dans un entretien à L’Express en 2005 : « Je déteste le nationalisme. Je crois, au plus profond de moi, que la construction européenne doit nous débarrasser de ce mixte bizarre de maurrassisme et de jacobinisme qui fait le fond de sauce de notre religion patriote. Je trouve que la Marseillaise, par exemple, est un chant détestable et grotesque. » Ce dernier préfère, au-delà de Paris, une sorte d’Union européenne informe, entre deux aéroports, qui n’a, comme le cadavre selon Bossuet, aucun nom dans aucune langue.
Quand je vivais à Ferrare, je me suis empressé de suivre l’équipe de mon quartier, le Borgo San Vado, qui perpétuait le fameux palio où des chevaux font la course depuis le XIIe siècle. Le chef de la bande avouait défendre son identité et sa culture. En Italie, « Viva l’Italia » n’a pas la même incidence qu’un « Vive la France », que l’on soupçonne de nazisme. Par antilepénisme, dans une phase politique préparant la construction européenne, Maastricht et l’euro, on a criminalisé tout sentiment national.
Il a été facile aussi de ne plus transmettre ni la langue, ni la culture, encore moins la religion. Si, par ailleurs, on voit autant d’adultes jeunes demander le baptême, c’est parce que leurs parents n’ont pas fait le travail et n’ont pas voulu transmettre ce qu’ils avaient reçu, s’ils l’ont reçu. C’est alors aussi un fait de nos aïeux, les boomers, esprits libres de jouir de la moyennisation décrite par Guilluy, accompagnant les mutations démographiques du pays, et campant le rôle de super-consommateur, à crédit et en stéréo. Cela ferait remonter à la crise spirituelle observer par le dernier Bernanos dans La France contre les robots qui voyait avec la fin de la deuxième guerre mondiale la colonisation de la France par l’occidentalisme américain.
Que l’on remette donc au goût du jour l’enracinement, le sentiment patriote à l’aune des régions, du village, du bourg, de son comté, de son marais, me semble être une entreprise salutaire.
Mais, en voyant toute la promotion faite autour du Canon français, je ne peux m’empêcher de tiquer quelque peu. Le Canon français dit aussi quelque chose du milieu identitaire, national ou de « droite » en France. Car, même s’ils s’en défendent, c’est bien une entreprise politique qui tente de promouvoir, par la fête, la bonne humeur et l’ambiance, l’enracinement et le patriotisme. Rien n’est neutre. Même si chaque repas commence par cette annonce : « Pas de religion et pas de politique », cela peine à convaincre.
Pour comprendre tout cela, le penseur souverainiste Pierre-Yves Rougeyron a une formule que je reprends à mon compte : « Ça ne se décrète pas, ça se sécrète. » Or, justement, là où le bât blesse, c’est que rien n’est sécrété. Tout, dans ce banquet géant, est artificiel, décrété par la mise en scène d’un spectacle social. Il est par ailleurs étonnant qu’on ne vienne plus voir les stars à la mode, André Verchuren ou Aznavour, mais que l’on paye, comme en concert, une bamboche et une noce tarifées. On s’affiche avec sa panoplie : bretelles, béret. « Pas de religion et pas de politique » ? C’est justement parce que l’on est sorti de la religion que la fête, qui n’est plus organique, issue des campagnes, campagnes changées en « terroir » , devient, à l’heure du capitalisme, payante. 80 euros pour manger de la choucroute ? Paye ton enracinement ! Quel homme du cru, quel habitant du patelin de Trou-sur-Garonne ou de Chimou-la-Vallée peut payer, en famille, une telle prestation ? Cela me fait penser à une épître à M. De Lamoignon écrite par Boileau qui, dans une France minée par la famine, vantait sa cabane à la campagne comme un havre de repos, ou même à la fausse ferme du Trianon, où la vraie reine Marie-Antoinette s’employait à jouer à la fermière du dimanche.
C’est un signe que l’on voit même dans nos paroisses traditionnelles : des jeunes qui viennent, le dimanche, déguisés, oui, déguisés, en officiers de marine ou dans leur cosplay régional ; certains viennent avec leur béret, fument un gros cigare à la sortie, s’habillent en charpentiers, en bretelles, pour montrer qu’ils sont d’authentiques travailleurs, aux gros bras, virils, prêts à faire la dixième croisade. Est-ce que, moi, je viens comme un hussard, avec ma pelisse pétante et mon sabre des Carpates ? Non. Il y a un côté « catholique-et-français-de-toujours » quelque peu pénible. La messe devient un spectacle où l’on parade comme un paon pour montrer qu’on est quelqu’un. Le risque, c’est encore de montrer qu’on est quelque chose.
C’est là le signe du « droitard » : une vision de la France portée par un héritier qui est sorti de l’impératif de production, pour parler en marxiste, et qui joue au patriote, surjouant par des signes ce qui ferait le nationaliste : tatouages, costumes, cigares. Il y a quelque chose de creux, de caricatural et de ridicule parce que, justement, tout cela n’est qu’un jeu, une posture, un jeu de récréation pour des modernes restés des adolescents, voire des « adulescents ». C’est l’écueil du vote zemmourien, hostile à la France du pays réel, qu’elle méprise socialement car ce sont les sans-dents, les ploucs, les prolos qui font barbeuc, les femmes de ménage, les Gilets jaunes, mais qui souhaite la reconquête de la France éternelle des cathédrales et de saint Louis, assis sur un électorat populaire qui n’a rien à cirer, qui veut simplement finir le mois et vivre en sécurité dans un pays prospère pour profiter un peu de son temps libre en vacances. Comme dirait le grand Zemmour de l’époque à Jacques Attali : « C’est con, c’est bas, ce n’est pas tellement altruiste… mais c’est la vie. » Et oui, la France populaire de la périphérie, des campagnes, ne joue pas : soit elle a abandonné ces marqueurs en vue d’une occidentalisation normée, soit elle vit son régionalisme. Le reste, ce que l’on voit, ce n’est pas le retour au réel mais l’esthétisation du passé.
Emmanuel Todd, qui reste quand même une de nos dernières grandes pointures en sciences humaines, avait défini, dans La Défaite de l’Occident, l’idée que la religion s’était muée, surtout aux États-Unis, en un usage moral strict, presque déifié. Il y voyait là aussi un signe de décomposition du christianisme. L’émergence « tradi » et patriote, mêlant la foi, la messe en latin, le vote à droite, l’enracinement, ne laisse pas de faire douter de sa finalité. Est-ce un retour concret d’une génération – la mienne – à qui l’on a tout pris puisqu’on ne lui a rien transmis ? Elle se cherche et tente de retrouver, par tâtonnement et esquisse, une continuité historique à laquelle elle a été privée par ses parents ou grands-parents, passant par un retour nécessairement maladroit mais sérieux. Ou est-ce la démonstration d’un effondrement du catholicisme en France, qui n’est plus qu’une posture, avec ses codes et ses couleurs, à l’heure même où l’on est en pleine crise de l’homme et du salariat ? On passe du catholique intransigeant au « catho tradi », ce qui est déjà un échec en termes de mimétique, dans une société sans repère et vide, où l’aspect du religieux, notamment, catholique, alors qu’il pourrait être bouddhiste ou musulman par hasard, permet à des modernes de faire leur cuisine. C’est peut-être parce qu’il y a un déclassement terrible d’une société tertiarisée en bout de course, vouée à la consommation finale d’une bière hors de prix en terrasse, d’un porno sur le net ou d’une série bas-de-gamme sur Netflix, sans perspective sociale, qu’il y a ce retour artificiel à la religion vécue à travers des marqueurs identitaires cosmétiques par défaut de politique souverainiste. Au bord de l’abîme, on se raccroche au point-virgule.
Comme nous sommes un peuple de polémistes, et que la France a besoin de se déchirer sur tout et n’importe quoi, Le Canon français est devenu une affaire qui enfle. On a vu toute une presse s’affoler, y voyant une menace politique et le folklore un dossier à charge. Des maires bretons ont, bien sûr, déjà demandé l’interdiction, au nom de leurs « valeurs » jugées incompatibles ; un préfet, par-ci par-là, qui a peur son ombre a déjà posé son interdit ; quand ce ne sont pas des députés LFI qui voient des croix gammées et des saluts nazis partout. C’est encore le travail de sape de l’extrême gauche, obligée, comme un roquet, d’aboyer et de geindre parce que, mon Dieu, des gens payent pour faire la fête. Ils agitent leur haine de la France, alors même qu’ils préfèrent un bistrot local au kebab glauque du coin, par souci électoral mais ne peuvent le dire. Ils remuent leurs passions tristes et alimentent la lutte horizontale entre Français.
A l’opposé des jeunes droitards, mais dans une même symétrie, ce sont les gauchistes qui sont à la manœuvre pour faire ce travail, c’est-à-dire des héritiers, sortis de l’impératif de production, qui ont renoncé à la véritable lutte des classes pour une lutte récréative, jouant aux révolutionnaires avant de passer aux choses sérieuses : les affaires. N’oubliez pas Deslauriers dans L’Éducation sentimentale : dans sa jeunesse, révolutionnaire passionné, devenu à la fin du roman préfet de police.
Récemment, il y a eu une manifestation à Carcassonne contre le maire d’extrême droite. On a pu entendre un des porte-parole dire qu’il était fier d’une Carcassonne « généreuse, ouverte, cosmopolite et humaniste », entre des drapeaux LGBT, palestinien et de l’Union européenne. La grande synthèse du n’importe quoi. Alors même qu’ils défilent avec des banderoles « Bardella-caca » ou « À mort le ca-pipi-talisme », ce qui en dit long sur l’immaturité du politique, M. Minc, à d’autres latitudes et sous d’autres formes, les y rejoint, lui qui pense que la France sera foutue si M. Bardella parvient au pouvoir. Et M. Philippe caracole pour 2027.
Nicolas Kinosky
© LA NEF le 13 mai 2026, exclusivité internet
La Nef Journal catholique indépendant