Le chanoine Albert Jacquemin a publié un ouvrage remarquable (1), analysant en détail les positions théologiques de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX), et démontant ainsi un à un les arguments spécieux justifiant cette dissidence et les ordinations épiscopales sans mandat pontifical. Réflexions à partir de cet ouvrage.
L’ouvrage du chanoine Albert Jacquemin est sans doute le plus pertinent à ce jour sur la question. L’auteur a l’immense mérite de caractériser l’« ecclésiologie des sacres » de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX) : une ecclésiologie auto-justificative fondée sur ce qu’Aristote appelait un « sophisme par conglobation », soit une démonstration étayée par des arguments dont chacun est discutable mais dont on espère que la somme sera persuasive. Mais un faisceau de preuves insuffisantes, voire contradictoires, ne constitue pas le début du commencement d’une preuve satisfaisante. Il convenait donc que le canoniste avisé disséquât patiemment les « constructions théologiques » et en ramenât l’ensemble à une vaste pétition de principes.
L’état de nécessité invoqué pour justifier des sacres sans provision canonique comme une « opération survie » vise-t-il la pérennité de la FSSPX ? On peut comprendre qu’il faille un évêque pour procéder à l’ordination des séminaristes. C’est cependant préférer le bien de la partie (l’avenir de la FSSPX) au bien du tout (l’unité de l’Église mise à mal dès lors qu’on défie l’autorité suprême), ce qui, selon Cajetan, correspond à l’essence même du schisme. Ou bien est-ce la sauvegarde de l’Église qui est en jeu car Mgr Lefebvre est « le seul évêque vraiment catholique » (selon Mgr Tissier de Mallerais) et qu’il faut « sauvegarder le sacerdoce catholique qui continue l’Église catholique » (Mgr Lefebvre) dans un contexte donatiste de suspicion généralisée des « nouveaux sacrements » ? Dans ce cas, il faut dire que le charisme de veiller ultimement à l’indéfectibilité de l’Église n’a pas été donné à un évêque particulier mais au seul successeur de Pierre et que, se prévaloir d’une telle grâce pour exercer la prérogative de choisir les membres du collège épiscopal réservée au chef dudit collège relève d’une véritable usurpation de compétences.
L’annonce de nouvelles ordinations épiscopales sans mandat pontifical en 2026 érige évidemment cet état de nécessité en « exception permanente », selon l’expression appropriée d’A. Jacquemin et, de ce fait, consolide le schisme en le rendant, à vue humaine, irréversible.
Pour se justifier de contrevenir si explicitement au droit de l’Église, la FSSPX présume de l’accord tacite d’un pape dont l’intention habituelle catholique accorderait évidemment un mandat pour de tels sacres mais dont l’idéologie conciliaire l’empêche actuellement d’y consentir. On n’est pas loin ici du désir implicite par lequel quelqu’un, qui ignore de façon invincible (cf. Pie XI) la nécessité de l’Église pour le salut, y appartient malgré lui (cf. Pie XII), ce qui, en l’occurrence, est vrai ! Mais dès lors qu’on étend cette « intention habituelle » inconsciente au pape en exercice, l’argutie spécieuse est commode pour faire vouloir au pontife romain le contraire de ce qu’il dit et de ce qu’il fait et pour revendiquer d’obéir à son vœu implicite plutôt qu’à ses directives pratiques. Le chanoine Jacquemin démonte ici méthodiquement les rouages d’une mécanique qui comprend une désobéissance formelle comme une fidélité supérieure.
À se demander si la FSSPX ne représente pas soit un ultramontanisme de principe doublé d’un gallicanisme de fait, soit plus simplement un progressisme de droite.
On ne laisse pas de s’étonner des arguments « progressistes » mis en œuvre par la FSSPX :
– une « morale intentionnaliste » où on affirme ne pas commettre un schisme parce qu’on n’a pas l’intention de le commettre, abstraction faite de l’objet de l’acte qui, en l’espèce (consacrer des évêques contre la volonté du pape) est intrinsèquement mauvais ;
– une morale situationniste où les circonstances légitiment le recours à un moyen réprouvé par la loi de l’Église ;
– un relativisme ecclésiologique concernant la primauté du souverain pontife, qui pourrait n’être reconnue qu’en théorie, et qui ramène un droit divin intangible à un droit ecclésiastique objet d’épikie ;
– un « charismatisme » qui oppose le charisme (personnel supposé de Mgr Lefebvre) à l’institution (la fonction de la papauté).
À se demander si la FSSPX ne représente pas soit un ultramontanisme de principe doublé d’un gallicanisme de fait, soit plus simplement un progressisme de droite.
La « normalisation »/« régularisation » des relations entre Écône et Rome n’avait pas le même objectif pour les deux parties. Pour Rome, il s’agit de réintégrer dans la pleine communion la société dissidente et la pourvoir d’un véritable statut canonique, selon un processus évangélique de réconciliation. Pour Écône, il s’agit de convertir Rome à la « tradition », moyennant le rejet par la hiérarchie du concile Vatican II définitivement déjugé et, comme cette entreprise est impossible, de démontrer aux fidèles la bonne volonté d’être allé jusqu’au bout des discussions. Mais, documents datés à l’appui, le chanoine Jacquemin montre que la décision de Mgr Lefebvre était déjà prise avant même que la « négociation » ne fût engagée et que c’est la débonnaireté du cardinal Ratzinger, concédant à la FSSPX un évêque issu de ses rangs (Protocole d’accord du 5 mai 1988), qui désappointera Mgr Lefebvre au point de lui faire signer ce protocole qu’il dénoncera le lendemain.
Le chanoine Jacquemin pose la question critériologique, qui est essentielle : est-ce la « tradition » qui juge du magistère ou est-ce le magistère qui interprète la tradition ? Il relève d’abord l’ambivalence dans la FSSPX du terme « tradition ». Celui-ci renvoie indistinctement à un parti, la famille ou le milieu traditionaliste, ou à ce qu’on faisait avant, dans l’« Église de toujours », comprise comme un moment donné de l’histoire, à l’époque notamment des papes antimodernes (Grégoire XVI, Pie IX, Léon XIII, Pie X, Pie XI) dont Mgr Lefebvre commentait les encycliques aux séminaristes. Ce sont donc les papes d’hier qui jugent les papes d’aujourd’hui. Mais les papes d’hier interprétés par qui ? Par le sens de la foi des fidèles, dit-on, en omettant de préciser, avec saint Augustin, que cette infaillibilité dans l’acte de croire ne vaut que pour « ce que l’Église tout entière tient, depuis les évêques jusqu’aux derniers des fidèles laïcs » !
Saint Jean-Paul II relevait que la conception que se fait la FSSPX de la Tradition est « incomplète et contradictoire ». La tradition ne se réduit pas à un dépôt figé ou à une expression contingente de la foi dans le passé. Elle est l’Esprit Saint qui agit par voie d’assistance sur les organes magistériels que sont les évêques unis au successeur de Pierre pour que la Parole de Dieu soit actualisée à ce moment-ci de l’histoire.
Face à l’aporie herméneutique du « sola traditio », la FSSPX argue d’un magistère de substitution : « Eh bien, ce magistère, au moins quant aux vérités niées par les conciliaires, c’est en Mgr Lefebvre que nous le trouvons de manière sûre. C’est lui, le véritable écho de la tradition, le témoin fidèle […] Oui, l’Église a un magistère vivant et perpétuel et Mgr Lefebvre en est le sauveur. L’indéfectibilité de l’Église, c’est l’Archevêque inflexible qui en est le plus éclatant héraut » (Mgr Tissier de Mallerais). À un tel rôle devait assurément correspondre une grâce proportionnée. Mgr Tissier de Mallerais reconnaît, dans un éclair de lucidité, que, « […] dans la décision prise par Mgr Lefebvre pour résister efficacement [à la crise de l’Église], le raisonnement théologique reste actuellement impuissant ». On peut se demander pourquoi, dès lors, avoir déployé un tel arsenal argumentaire effectivement inane. Mais, aussitôt, l’épiscope, l’assimilant au Bon Pasteur, estime que Mgr Lefebvre non seulement avait « l’autorité morale » pour décider ce sacre, mais qu’il a aussi été « abondamment éclairé […] de lumières supérieures du Saint-Esprit » pour « donner une direction sûre ». Dans une pure profession fidéiste, Mgr Tissier assure : « Seul Mgr Lefebvre a reçu la grâce pour décider ce sacre, nous, nous avons eu la grâce pour le suivre. » Ainsi, le charisme pétrinien de décider qui sera évêque est transféré à Mgr Lefebvre. Comme il convenait enfin que la Vierge Marie elle-même ratifiât ce choix, Mgr Lefebvre, dans le sermon des sacres, se reconnût lui-même, en toute modestie, dans la figure du « prélat restaurateur » dont il semble être fait mention dans une apparition privée du XVIe-XVIIe siècle en Équateur.
La « logique des sacres », c’est donc un sédévacantisme pratique et la prétention au monopole de la catholicité salvifique.
Nous voici donc dans une nouvelle économie ecclésiale, avec comme pivot non plus le pape mais le prélat d’Écône. Le chanoine Jacquemin souligne ce dont la FSSPX convient : les sacres de 1988, comme ceux de 2026, se situent dans une cohérence stricte par rapport à la déclaration « fondatrice » de Mgr Lefebvre en 1974 : oui « à la Rome catholique, gardienne de la foi catholique et des traditions nécessaires au maintien de cette foi, à la Rome éternelle, maîtresse de sagesse et de vérité » ; non à « la Rome de tendance néo-moderniste et néo-protestante qui s’est manifestée clairement dans le concile Vatican II et après le concile dans toutes les réformes qui en sont issues ». Dans l’axe de cette dichotomie, Mgr Lefebvre déclarera, pour fonder sa décision de sacrer des évêques, que le pape occupant « la chaire de Pierre » et tous ceux qui sont à des postes d’autorité à Rome sont des « antichrists », que le pape « n’est plus catholique », que seule « la famille traditionnelle […] représente ce qui demeure de la véritable Église catholique » et que « c’est nous qui avons les notes de l’Église visible : l’unité, la catholicité, l’apostolicité, la sainteté ». L’actuel supérieur de la FSSPX, l’abbé Pagliarani n’est pas en reste : « dans une paroisse ordinaire, les fidèles ne trouvent plus les moyens nécessaires pour assurer leur salut éternel » (05/02/2026). La « logique des sacres », pour reprendre l’expression d’A. Jacquemin, c’est donc un sédévacantisme pratique et la prétention au monopole de la catholicité salvifique.
En presque quarante ans de dissidence, la FSSPX aurait pu apprendre que ses principes sont mortifères. Un épisode significatif est survenu quand le Pape François a concédé de pouvoir accorder la délégation aux prêtres de la FSSPX pour recevoir validement les consentements matrimoniaux. Des membres de la FSSPX se sont demandé alors si, puisque jusque-là ils agissaient en vertu d’une juridiction de suppléance, il ne serait pas désormais mauvais d’agir au nom d’une juridiction donnée par des autorités certes légales mais apostates ! Ce positivisme à rebours : est bon ce qui est défendu, est mauvais ce qui devient permis, pour absurde qu’il était effectivement, mettait en cause, par la normalité de la nouvelle situation, le fameux état de nécessité. Ceci provoqua une dissidence dans la dissidence : Mgr Willamson, un des quatre évêques ordonnés par Mgr Lefebvre, rompit avec la FSSPX, organisa un pôle de « résistance » et ordonna lui-même plusieurs évêques en invoquant lui aussi l’état de nécessité causé par les compromissions de la FSSPX ! Les schismes engendrent inexorablement des schismes, puisque le principe d’unité a été perdu. Le drame de la FSSPX est que, sa seule raison d’exister étant que tout aille mal dans l’Église, elle ne peut se nourrir que de polémiques incessantes.
Chanoine Christian Gouyaud
(1) Albert Jacquemin, Le choix de la rupture. Mgr Lefebvre, Rome, les sacres 1974-2026, Cerf, 2026, 232 pages, 20,90 €.
© LA NEF, mis en ligne le 25 mai 2026, exclusivité internet
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