Notre ami Mathieu Bock-Côté a souhaité écrire sur le nouveau livre de Marion Maréchal dans La Nef. C’est un honneur et une belle preuve d’amitié qu’il nous fait, nous l’en remercions vivement. Nous sommes heureux de vous offrir cette tribune libre, assez inhabituelle dans nos colonnes qui sont résolument non partisanes politiquement.
Voilà un ouvrage qu’on classerait normalement parmi les livres politiques. J’entends par-là qu’il est écrit par une responsable politique de premier plan et qu’on y parle effectivement beaucoup de politique, même si on en parle différemment qu’ailleurs. Mais voilà, la plupart des livres politiques sont ennuyeux à mourir et ont surtout vocation de permettre à ceux qui les publient de faire une tournée télévisée. L’éditeur sait d’avance qu’il n’en vendra pas, et l’accepte en serrant les dents. Et le fait est que ce bouquin n’est pas un livre politique comme les autres. Il ne s’agit pas d’un manifeste de lancement de campagne : Marion Maréchal n’est pas candidate à la présidentielle. Il ne s’agit pas non plus d’une autobiographie préformatée, où toutes les aspérités sont gommées dans un récit lisse et fastidieux, même si l’auteur, Marion Maréchal, parle de sa vie, et de celle de sa famille, une des rares dynasties politiques françaises des dernières décennies. En fait, la chose est assez rare pour être mentionnée, il s’agit d’un vrai livre, et d’ailleurs, Marion Maréchal écrit très bien.
Un destin, une vocation
Au moment de sa publication en janvier, le titre a beaucoup fait parler : « Si tu te sens Le Pen ». Étrange conditionnel. Marion Maréchal, petite-fille de Jean-Marie Le Pen et fille de Yann Le Pen, avait-elle vraiment le choix de se sentir Le Pen, quand on sait que ceux qui portent ce patronyme se le font reprocher toute leur vie ? Elle révèle le contexte de cette formule : en 2012, alors qu’elle avait bien peu d’enthousiasme pour cela, Jean-Marie Le Pen lui a écrit une lettre pour qu’elle se présente aux élections législatives. Il s’agissait de laver l’honneur de sa famille à Carpentras. Le vieux Le Pen lui dit : si tu te sens Le Pen, tu te présentes. Autrement dit, si tu ne le fais pas, tu ne seras pas vraiment des nôtres, ou tu ne seras qu’une Le Pen diminuée, que mollement Le Pen. La pique fonctionne. Le Pen oblige. Le patronyme jugé par plusieurs maudit, elle le revendique. De sa filiation, elle est fière. On y verra une conjugaison bien personnelle de gratitude et de transgression, indissociable d’une existence pour toujours conflictuelle.
Marion s’est donc présentée parce qu’elle le devait. Tout au long du livre, on ressent cette tension, comme si chez elle, le destin et la vocation s’entrechoquaient. Son destin, c’est la politique, et ils sont nombreux à la voir un jour au premier rang. Sa vocation, c’est la vie intellectuelle. Dans ce livre, on sent Marion Maréchal s’animer quand vient le temps de disserter sur les conséquences politiques d’anthropologies concurrentes, dans les circonstances, celles de Hobbes, de Rousseau, d’Aristote et d’Épicure. De votre vision de l’homme dépendront vos attentes à l’endroit de la politique. Pour parler de la mort, qu’elle a frôlée, elle cite L’espoir en Dieu de Musset, et confesse, au fil des pages, un rapport à la foi trouble et profond, qui tangue entre le doute et la mystique. Dans une autre vie, Marion Maréchal serait devenue une intellectuelle de renom. Ce n’est pas sans raison qu’après un premier séjour en politique, elle a fondé une école, l’ISSEP. C’était moins alors une fuite devant ses responsabilités qu’une volonté de vivre selon sa nature. Mais les dieux de la cité sont encore venus la chercher. Elle y est pour de bon, je crois.
La défense d’une vraie droite
Alors j’y reviens : Marion s’engage, parce qu’elle le doit, mais encore faut-il savoir pourquoi, car tous les Le Pen ne pensent pas exactement la même chose – euphémisme ! C’est à cet exercice que se plie Marion Maréchal, dans ce livre qui aurait aussi pu avoir pour titre Ce que je crois. Quel est donc son étendard ? « Extrême droite », comme disent les journalistes incultes, fanatiques comme des commissaires politiques ? Certainement pas. Cette étiquette n’a pas pour fonction de qualifier mais de disqualifier. Elle la déconstruit, et finement. De droite ? Oui. Mais pas n’importe laquelle : la droite nationale. La droite positive, qui n’est pas qu’une non-gauche. Elle ne veut pas simplement la gauche en moins pire, elle veut autre chose, une cité orientée sur le bien commun – elle ne le dit pas comme ça, pour ne pas faire la cuistre, mais Marion Maréchal est aristotélicienne.
La chose se traduit concrètement à travers son engagement en faveur de l’identitarisme, du libéralisme économique et du conservatisme sociétal. Ainsi, Marion Maréchal ne cache pas son peu d’enthousiasme pour la mystique républicaine, et les valeurs qui l’accompagnent. Pour elle, un peuple n’est pas une association contractuelle d’individus désincarnés. De même, Maréchal est hostile au socialisme mental, à la logique de l’assistanat généralisé, et chante le génie des entrepreneurs. N’est-elle pas un peu poujadiste, comme son grand-père l’était ? Son conservatisme, maintenant. Parlons-en. Il lui est souvent reproché. On imagine Marion Maréchal dans le rôle d’une prude pré-mémé, guettant le jour où elle pourra porter de grosses jupes de tweed allant jusqu’aux chevilles, et voulant réglementer la vie intime des couples selon les exigences de la morale chrétienne.
Une vision anthropologique
D’où lui vient cette fâcheuse réputation qui ne colle pas au personnage paillard qu’apprécient ceux qui la connaissent et ne reflète pas ses interventions publiques – je ne crois rien trahir en disant que Marion Maréchal n’a rien d’une sermonneuse en serre-tête ? Du fait que Marion Maréchal s’intéresse aux questions de société et refuse de les aborder exclusivement à la lumière d’une anthropologie libérale, en privatisant intégralement la question des mœurs, comme si les individus existaient dans le vide. Elle croit et veut faire comprendre que l’arrière-fond anthropologique de la cité conditionne profondément le bien commun. Il suffit donc de ne pas consentir à la privatisation intégrale des mœurs, et de refuser le principe d’une société strictement procédurale, pour devenir médiatiquement bigote. Drôle d’époque.
Traduisons cela dans les termes de la philosophie politique contemporaine. À sa manière, Marion Maréchal est une post-libérale à la française. Le politique responsable, sans écraser les marges où s’expriment des préférences privées qui sortent du lot commun, ne doit pas consentir à la neutralisation du sociétal. De là, elle tire bien des propositions politiques concrètes. Je ne m’y attarde pas, non qu’elles ne soient intéressantes, mais là n’est pas l’objet de cette recension. Ce qui m’intéresse, c’est la structure mentale, la philosophie et le tempérament d’une des figures politiques les plus intéressantes en France et en Europe aujourd’hui.
Marion Maréchal est aussi d’une droite antirévolutionnaire. Si elle ne veut pas revenir sur la Révolution française, elle refuse de l’idolâtrer. « J’éprouve une prévention spontanée pour les mouvements et convulsions révolutionnaires et les violences privées ou étatiques qu’ils engendrent. Les grands soirs aspirant à fabriquer un homme nouveau ne m’inspirent aucun frisson, ou alors un frisson d’effroi ! C’est pourquoi j’ai toujours regardé avec circonspection la Révolution française, matrice de la Terreur, qui fascina tant la Russie des bolcheviks. » Cette histoire est encore la nôtre. Le communisme, dans sa forme classique, n’est plus, mais la révolution est encore, elle a muté, elle a changé de visage. Elle est désormais woke, veut détruire les sexes, et derrière son hostilité radicale à la civilisation occidentale, trouve son carburant dans un racisme antiblanc virulent, qui n’ose toutefois dire son nom, et dont on va même jusqu’à nier l’existence. Elle prend au sérieux la gauche, et la combat. Maréchal ne cherche pas seulement à préserver les dernières ruines d’une société vaincue, elle veut reconstruire la cité sur des bases justes et vraies.
Celle qui ne cède pas
La présidentielle est dans moins d’un an, et Marion ne sera pas candidate. Mais bien sot serait le camp national s’il décidait de se priver d’elle. Quel est son rôle, alors ? Elle sera celle qui prend les idées au sérieux et qui ne cède pas. Une position serait-elle impopulaire, si elle la croit juste, elle la défendra. « Je ne me suis pas engagée en politique pour me fondre dans le moule des sondages d’opinion ou pour me contenter d’accompagner l’air du temps. Je me fais une plus haute idée de la politique. Je continue de croire que le rôle de l’homme public est d’indiquer le chemin, fut-il escarpé, vers l’idée que l’on se fait du bien commun. » Qui cède dans l’opposition pour plaire au régime ne fera rien au pouvoir s’il y parvient. De cela, elle est certaine. C’est probablement pour cela que Marion Maréchal aime les militants, les activistes, ceux qui sacrifient le confort de la vie pour ne pas renier leurs convictions. Si vous la croisez, et parlez un peu de politique avec elle, elle vous expliquera qu’en dernière instance, ce qui manque aux hommes de notre temps, c’est moins un fin diagnostic de nos dérèglements civilisationnels ou une subtile doctrine de professeur qu’une véritable virilité – elle vous le dira plus crûment, comme la Le Pen gouailleuse qu’elle est assurément.
Mathieu Bock-Côté
- Marion Maréchal, « Si tu te sens Le Pen », Fayard, 2026, 330 pages, 21,50 €.
© La Nef n° 392 Juin 2026
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