Le cardinal Müller, pendant le sermon prononcé devant les pèlerins à N.-D. de Chartres (capture d'écran YouTube)

Cardinal Müller : un schisme se profile-t-il à l’horizon ?

Le conflit théologique tragique entre l’Église et la Fraternité Saint-Pie X. Un entretien entre le cardinal Gerhard Ludwig Müller et Lothar C. Rilinger publié le 27 mai 2026 sur le site allemand Kath.net et dont nous vous proposons une traduction exclusive.

Cité du Vatican (kath.net) Les décrets du concile Vatican II n’ont pas été acceptés par tous les catholiques. Si certains se sont contentés de déclarations critiques, Mgr Marcel Lefebvre (1905-1991), qui fut un temps archevêque de Dakar, est allé jusqu’à rejeter certaines réformes clés initiées par le concile, notamment la déclaration Nostra aetate – qui régit les nouvelles relations entre l’Église et le judaïsme. De plus, il s’est opposé aux réformes liturgiques de 1965 ainsi qu’au mouvement œcuménique. Afin d’institutionnaliser sa position, il a fondé la Fraternité Saint-Pie X en 1970. Grâce à la médiation du préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi de l’époque, le cardinal Joseph Ratzinger, un compromis a pu être trouvé, mais, en 1988, Mgr Lefebvre a consacré quatre évêques, un acte considéré comme schismatique par l’Église et qui a entraîné son excommunication. Benoît XVI a levé cette sanction ecclésiastique, tout en maintenant les positions canoniques et théologiques exprimées par l’Église.

Depuis lors, Mgr Lefebvre est décédé, ainsi que deux des quatre évêques qu’il avait consacrés. Les deux restants étant d’un âge avancé, leur décès risquerait de priver la Fraternité Saint-Pie X de la possibilité d’ordonner des prêtres, ce qui entraînerait la disparition du sacerdoce au sein de celle-ci. Pour éviter cela, il est prévu que de nouveaux évêques soient consacrés le 1er juillet 2026, initiative qui provoque une forte réprobation au sein de l’Église. Nous avons évoqué ces questions avec le cardinal Gerhard Ludwig Müller, ancien préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi.

Lothar C. Rilinger : Pouvez-vous présenter ceux des documents du concile Vatican II rejetés par Mgr Lefebvre et la Fraternité Saint-Pie X ?

Cardinal Gerhard Ludwig Müller : La critique concerne d’abord la doctrine de la liberté religieuse, à savoir le droit fondamental pour toute personne de suivre, devant Dieu seul, sans coercition étatique ni endoctrinement idéologique, la vérité en accord avec sa conscience. La Fraternité Saint-Pie X voit dans cette liberté religieuse une déviation par rapport à la doctrine catholique selon laquelle seule l’Église catholique proclame pleinement et donne à croire la Révélation de Dieu dans le Christ.

Toutefois, la Fraternité Saint-Pie X interprète la liberté religieuse dans le sens que la comprenait le libéralisme relativiste du XIXe siècle, qui rejetait la Révélation et réduisait la religion à une question d’inclination personnelle et de sentiment subjectif plutôt qu’à la vérité. Selon la Fraternité, l’État catholique se devrait de promouvoir la religion catholique comme la seule vraie et de nier à l’erreur toute légitimité dans la sphère publique.

Or, dans la déclaration sur la liberté religieuse Dignitatis humanae, le Concile établit précisément la distinction entre, d’une part, la liberté religieuse en tant que droit naturel de l’homme et, d’autre part, la liberté de l’homme de répondre à la parole révélée de Dieu avec raison et de reconnaître dans le Christ la plénitude de la vérité de Dieu et de l’homme.

Dans le contexte actuel des sociétés pluralistes ou dans le cas des États socialistes antireligieux ou islamistes radicaux, nous ne pouvons que nous réjouir lorsque les pouvoirs publics n’interviennent pas dans les questions de religion et de morale. C’est précisément en invoquant la liberté de religion et de conscience que les catholiques, notamment au sein de l’Union européenne, qui est malheureusement souvent hostile au christianisme, peuvent faire valoir leur droit de refuser l’avortement, l’euthanasie et la relativisation du mariage entre un homme et une femme. Ainsi, parler encore d’États catholiques qui devraient imposer par des mesures étatiques la doctrine toujours valable de la nécessité de l’Église catholique pour le salut semble tout à fait anachronique.

De même, les objections soulevées par la Fraternité Saint-Pie X à l’égard de l’œcuménisme en ce qu’il vise l’unité de tous les chrétiens au sein de l’unique Église catholique, qui trouve son expression visible dans le Pape, passent à côté de l’essentiel du Concile Vatican II. Ce dernier n’a nullement remis en cause l’unicité de l’Église du Christ, telle que répétée ultérieurement par la déclaration Dominus Jesus de 2000 de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, sous l’égide du cardinal Ratzinger. Il s’agit plutôt de reconnaître la bonne foi des chrétiens non catholiques qui, sans s’être personnellement séparés de l’Église catholique, restent attachés aux vérités de la confession dans laquelle ils ont été élevés, et de rechercher avec eux les moyens de retrouver l’unité dans la foi, les sacrements et la constitution de l’Église, telle que Jésus lui-même, fondateur de l’Église, l’a voulue et qui est l’expression visible de son unité avec le Père (Jean 17). 

Rilinger : Quelles conséquences dogmatiques surviennent lorsqu’un prêtre catholique n’est plus disposé à exposer l’intégralité de la doctrine de l’Église ?

Cardinal Müller : Les évêques, les prêtres et les diacres sont tenus, intérieurement et extérieurement, par le sacrement de l’Ordre, de proclamer la foi de l’Église par la parole et d’en témoigner par leur vie. S’ils s’en écartent de manière significative et manifeste et n’écoutent pas les avertissements de leur supérieur, des sanctions canoniques peuvent leur être infligées, selon les circonstances, pouvant aller jusqu’à la destitution. Cependant, en raison de l’efficacité objective des sacrements (baptême, confirmation et, ici, Ordre), ils ne perdent pas le caractère acquis lors de leur ordination. Il s’agit de la distinction bien connue entre administration valide et administration licite des sacrements. 

Saint Augustin avait déjà affirmé face aux donatistes que l’efficacité des sacrements ne dépend pas de la sainteté personnelle, de la moralité ou du statut ecclésiastique du ministre qui les administre, car c’est le Christ qui agit véritablement dans les sacrements. Ainsi, l’Église catholique reconnaît les sacrements de l’Église orthodoxe car celle-ci a validement ordonné des évêques et des prêtres, et ce nonobstant le fait que l’Église orthodoxe ne reconnaît pas pleinement la primauté de l’Église catholique romaine et n’est pas en pleine communion avec le successeur de saint Pierre, le pape.

Rilinger : Mgr Marcel Lefebvre a été excommunié par le pape Jean-Paul II en 1988. Cette sanction ecclésiastique a été levée par la suite. Quelles sont les conséquences juridiques et canoniques de l’excommunication pour un catholique ?

Cardinal Müller : L’excommunication des quatre évêques qu’il avait consacrés a été levée par le pape Benoît XVI en janvier 2009 afin de faciliter la réintégration de la Fraternité Saint-Pie X au sein de l’Église catholique, suite à des discussions qui laissaient entrevoir la possibilité d’une telle réconciliation. Une controverse inattendue a alors éclaté contre le pape Benoît XVI puisqu’il est apparu que Mgr Williamson avait nié, ou du moins minimisé, l’Holocauste, alors même que cette opinion était sans lien avec la question de la sanction ecclésiastique. 

Cependant, la pleine intégration canonique de la Fraternité Saint-Pie X n’a pas eu lieu, celle-ci maintenant ses accusations contre le concile Vatican II. La Fraternité reproche à l’Église dans son ensemble – en raison des développements postconciliaires, mais aussi des déviances objectives de certains évêques et théologiens par rapport à la foi catholique et d’abus dans la liturgie – de ne plus être pleinement catholique au sens de la Tradition telle que la Fraternité prétend devoir l’interpréter comme seule valable et, si nécessaire, même contre le pape. Elle devrait pourtant être consciente de la contradiction de sa position avec la foi catholique, selon laquelle le Pape romain est, en cas de doute, le critère ultime et décisif de la catholicité.

Rilinger : La levée d’une excommunication a-t-elle la même portée que l’annulation d’une condamnation prononcée en matière pénale, dont l’effet est la réhabilitation complète de la personne concernée du fait de l’abandon des charges ? Autrement dit, la levée d’une excommunication entraîne-t-elle la nullité des motifs ayant initialement motivé l’excommunication ?

Cardinal Müller : On ne saurait comparer la levée d’une excommunication en droit canonique avec les procédures propres au droit pénal étatique. Les sanctions ecclésiastiques se distinguent à la fois des peines infligées pour les péchés, que seul Dieu impose et pardonne, notamment dans le sacrement de Pénitence ; des sanctions disciplinaires de l’Église, qui visent à avertir le fautif et à le ramener sur le droit chemin ; et des châtiments dits coercitifs. De même, l’interdiction à vie d’exercer le sacerdoce ne constitue pas une expiation de l’acte, qui relève du droit civil et du droit ecclésiastique dans le sacrement de Pénitence, mais vise plutôt à protéger les fidèles contre d’éventuels manquements de la part d’un ecclésiastique ou d’un employé de l’Église qui ne peut se retrancher derrière le pouvoir ecclésiastique qu’il détient.

Rilinger : Si la levée de l’excommunication ne constitue pas une réhabilitation, quelle en est alors la signification ?

Cardinal Müller : Comme je l’ai dit, le pape Benoit XVI a fait le choix de recourir à ce geste inédit de clémence afin que la levée de l’excommunication entraîne une prise de conscience et une conversion des évêques de la Fraternité Saint-Pie X, sans pouvoir imaginer alors que certains interpréteraient ce geste comme un signe de faiblesse. En effet, alors que le Pape, dans sa charge de garantir ou de restaurer l’unité de l’Église, doit toujours aller jusqu’aux limites du possible, ceux que l’orgueil spirituel égare peuvent toujours saisir une occasion de cette nature pour imposer leurs propres conditions.

Certes, le Pape peut faire certaines concessions sur des questions secondaires, mais ces concessions ne peuvent porter sur la foi, les sacrements ou la constitution sacramentelle de l’Église, bâtie sur le fondement posé par les Apôtres, avec Pierre à leur tête – c’est-à-dire les évêques et le Pontife romain. Par souci d’unité, il serait possible que le Pape accorde à la Fraternité Saint-Pie X le droit de célébrer la Sainte Messe et les autres sacrements selon la forme liturgique antérieure aux réformes liturgiques. Car il faut distinguer le contenu dogmatique des sacrements des divers rites dans lesquels de leur célébration.

Avec une grande sagesse, Benoît XVI a distingué, au sein du rite latin, la liturgie renouvelée comme forme ordinaire et la célébration (dite « tridentine ») selon le missel de 1962 comme forme extraordinaire. Outre le rite latin, il existe de nombreux autres rites légitimes (20 à 25) au sein de l’Église catholique, notamment dans les Églises catholiques orientales.

Fondamentalement, ce n’est pas la liturgie en elle-même qui pose problème avec la Fraternité Saint-Pie X, quoique cette dernière mette également en cause la messe dans le rite renouvelé, en affirmant que celle-ci contiendrait des erreurs dogmatiques et que son caractère sacrificiel aurait été obscurci, voire nié, au profit d’un simple repas commémoratif. En fait, le cœur du problème est l’accusation portée par la Fraternité selon laquelle l’Église catholique, sous les papes Paul VI, Jean-Paul II, Benoît XVI, François et Léon XIV, aurait dévié dogmatiquement de la foi catholique.

Rilinger : Pourquoi l’Église n’a-t-elle pas explicitement parlé de schisme après la consécration de quatre évêques par Mgr Lefebvre ?

Cardinal Müller : Certains ont parlé de schisme, d’autres non. Officiellement, la question est restée en suspens afin de ne pas consolider, par des formulations abruptes, la situation même que l’on cherchait à surmonter. Un schisme se caractérise notamment par la prise de distance consciente des personnes concernées vis-à-vis de l’Église catholique, de ses enseignements et des critères de son unité, en particulier du pape. Certes, la Fraternité Saint-Pie X n’a ​​pas encore formellement exprimé ce point de vue. Elle se considère plutôt comme une communauté créée « par nécessité » et entend seulement rester à distance aussi longtemps que les millions de catholiques qui ont succombé au modernisme, les milliers d’évêques et de prêtres, et le pape actuel ne sont pas revenus à l’Église, celle que la Fraternité Saint-Pie-X – le petit reste de la seule et véritable Église catholique – a su conserver.

Dans une déclaration adressée au pape Léon XIV en mai 2026, la Fraternité Saint-Pie X a appelé à rompre avec les « erreurs » conciliaires et post-conciliaires qui, selon elle, contrediraient la « tradition préconciliaire », se seraient insidieusement infiltrées dans l’Église en dépit de ses avertissements et contre lesquelles le Magistère ne serait pas intervenu. Pourtant, l’affirmation selon laquelle l’Église catholique est la seule communauté de la tradition apostolique à pouvoir affirmer qu’elle a été fondée par le Christ n’a, bien entendu, jamais été remise en question par le Magistère. Et si la Fraternité prétend de manière réitérée qu’il ne devrait pas y avoir d’État religieusement neutre et que tout État devrait être soumis au Christ et à l’Église, il faudrait qu’elle explique un jour quels sont les États où elle a l’intention de mettre en œuvre un tel programme. 

Bien sûr, pour tout catholique, l’autorité spirituelle du Pape, gardien de la vérité, de la paix et de la dignité humaine, prime sur les autorités séculières, lesquelles sont guidées par les intérêts, le pouvoir et l’influence. Mais un grand pas en avant est déjà franchi lorsque les États s’abstiennent d’intervenir dans la recherche de la vérité et respectent les droits naturels fondamentaux de leurs citoyens, notamment leur liberté de religion et de conscience, et ne définissent pas – à l’encontre du bon sens – le mariage autrement que comme l’union d’un homme et d’une femme. Tous les catholiques orthodoxes affirment à juste titre que les prétendues bénédictions accordées aux couples de même sexe ou aux couples vivant dans d’autres unions non régulières sont objectivement un péché, mais que l’accompagnement pastoral de ces personnes est nécessaire, à l’image du Bon Pasteur, afin qu’elles puissent suivre le chemin du disciple du Christ, conformément à ses commandements. Cependant, la Fraternité Saint-Pie X devrait porter cette voix au sein de l’Église, et non contre elle, afin de contribuer à éviter l’impression que des déviations hérétiques vers l’idéologie athée « arc-en-ciel » se voient accorder une sorte de droit d’exister en son sein. Athanase et Augustin ne se sont pas distanciés de l’Église pendant la période où celle-ci n’avait pas encore définitivement vaincu l’arianisme et le donatisme.

Rilinger : Les principaux représentants de la Fraternité Saint-Pie X affirment de manière constante qu’ils font partie intégrante de l’Église catholique romaine, même si, pour des raisons dogmatiques, ils ne peuvent accepter certains textes du Concile. Pourquoi l’Église n’est-elle pas disposée à tolérer la théologie de la Fraternité Saint-Pie X, d’autant plus que cette dernière est perçue comme attrayante par de nombreux catholiques fervents et que ses pratiques liturgiques sont reconnues comme légitimes par l’Église ?

Cardinal Müller : On ne peut être un bon catholique si l’on soumet les déclarations contraignantes du Magistère de l’Église à ses propres critères subjectifs. Les monophysites se réclamaient du concile d’Éphèse (431) et des enseignements de Cyrille d’Alexandrie, mais ont ensuite rejeté l’enseignement du concile de Chalcédoine (451), qui proclamait l’unité des natures divine et humaine du Christ dans la personne divine du Fils au sein de la Trinité. Les divergences légitimes entre les écoles théologiques (thomistes, scotistes) et l’originalité intellectuelle de certains théologiens (comme Romano Guardini ou Hans Urs von Balthasar) ne doivent pas être confondues avec l’unité nécessaire de l’enseignement des Apôtres et de l’Église, tel qu’il a été formulé avant tout lors des conciles. La Fraternité Saint-Pie X devrait expliquer la différence entre sa position et la déclaration de Luther lors de la disputatio de Leipzig : « Même les conciles peuvent se tromper ! ». Ce faisant, Luther mettait en question l’autorité suprême du Pape et considérait des hérétiques que l’Église avait antérieurement condamnés comme des interprètes de la Révélation plus autorisés que le Magistère.

Toute l’herméneutique de la foi catholique (déjà développée par Irénée de Lyon contre les gnostiques, c’est-à-dire contre les meilleurs donneurs de leçons de tous les temps) serait anéantie si, en dehors du magistère des évêques en communion avec le Pape, une autre autorité humaine pouvait être autorisée à apprécier, selon son sentiment et son discernement subjectifs, la cohérence du concile le plus récent avec le magistère précédent.

D’un point de vue purement humain et théologique, il est impossible qu’au Concile, deux mille évêques et des papes aient commis des erreurs dogmatiques ou dévié de la tradition apostolique, à l’exception d’un seul évêque, lequel aurait été alors chargé d’assurer, par des consécrations épiscopales illégales, la continuité de l’Église promise par Jésus à l’apôtre Pierre.

Rilinger : Les prêtres de la Fraternité Saint-Pie-X rejettent, entre autres, la nouvelle liturgie instituée par le Concile Vatican II et insistent pour célébrer la messe selon le rite tridentin, en usage depuis près de 500 ans avant le Concile. Ce rite est très apprécié, notamment en France, et attire de nombreux catholiques, d’autant plus que Benoît XVI et Léon XIV, contrairement à François, ont publiquement exprimé leur attachement à ce rite. Ce rite ancien, ou une combinaison des deux, pourrait-il permettre d’encourager davantage de fidèles à fréquenter les offices religieux ?

Cardinal Müller : Le problème n’est pas le rite ancien ou nouveau. De part et d’autre, y compris malheureusement chez les tenants, au sein du Dicastère romain pour le Culte divin, d’une ligne dure et autoritaire, la différence théologique entre le contenu des sacrements et les diverses formes liturgiques est mal comprise. La suppression purement disciplinaire de l’ancien rite et la suspicion généralisée à l’égard de ses adeptes, perçus comme des opposants au Concile Vatican II, sont non seulement pastoralement discutables, mais aussi dogmatiquement intenables.

J’ai moi-même considéré la restriction de la célébration de la messe selon l’ancien rite comme une erreur pastorale, non pas parce que je suis attaché à l’ancienne liturgie, mais parce qu’en tant que catholique, et surtout en tant que théologien, il convient de reconnaître la richesse spirituelle de l’ancien rite, et qu’il n’y a pas lieu de s’élever avec arrogance au-dessus des fidèles qui le fréquentent. Par ailleurs, la réforme liturgique n’a pas créé un nouveau rite, mais s’est bornée à simplifier le rite existant, lui-même issu d’un processus de développement parfois hétérogène, afin que les fidèles puissent y participer plus facilement, tant spirituellement qu’extérieurement (dans la langue vernaculaire).

Rilinger : La Fraternité Saint-Pie X prévoit de nouvelles consécrations épiscopales afin de garantir l’ordination de futurs prêtres et d’assurer ainsi sa pérennité. Pourquoi ces consécrations sont-elles rejetées par l’Église et considérées comme un motif de schisme, alors même que la consécration des quatre premiers évêques par Mgr Lefebvre, bien que jugée illégitime, n’a pas été invalidée et n’a pas constitué un tel motif de schisme ?

Cardinal Müller : La consécration épiscopale appartenant à l’Église seule et non à un groupe particulier, nul n’a un droit, au prétexte de garantir la pérennité de ce groupe, à une consécration épiscopale. Autrement, l’Église se désintégrerait en groupes d’intérêts. 

Ainsi, même si la consécration par un évêque schismatique – en contradiction flagrante avec la volonté du Pape – est valide, elle ne saurait être justifiée dogmatiquement et moralement par le seul salut du groupe en cause. Ce n’est qu’en cas de persécution extrême, lorsque le contact avec l’Église universelle et Rome est impossible, que la consécration d’un évêque peut être moralement justifiée en conscience devant Dieu et dans l’unité avec le Pape présupposée par la foi.

La solution appropriée serait que la Fraternité Saint-Pie X ne prétende pas dicter au Pape les conditions de sa pleine réintégration au sein de l’Église catholique, mais qu’elle reconnaisse plutôt, conformément au concile Vatican I auquel elle se réfère si volontiers, qu’on ne peut être pleinement catholique sans pleine communion avec le pape Léon XIV. L’autorité suprême du Pape en matière de doctrine ne découle pas de la vérité sociologique selon laquelle il est nécessaire qu’il y ait, dans toute communauté, une personne qui ait le dernier mot, mais de sa désignation comme successeur de Pierre et de l’Esprit saint, qui l’assiste dans l’exercice de sa charge doctrinale et dans son service à l’unité de l’Église.

Rilinger : Si un schisme devait survenir, de nombreux croyants se trouveraient séparés de l’Église, ce qui représenterait une perte considérable. L’Église peut-elle se permettre une telle perte ?

Cardinal Müller : Une séparation de cette nature serait très triste et constituerait une blessure infligée au Corps du Christ, qui est l’Église. Mais il y a eu aussi de nombreux schismes tout au long de l’histoire de l’Église, notamment au XVIe siècle, lorsque la Réforme protestante a conduit non pas à une réforme de l’Église, mais à une division de la chrétienté.

Il est à espérer que la Fraternité Saint-Pie X ne restera pas repliée sur elle-même, mais qu’elle considérera l’Église dans son ensemble et tirera les leçons des erreurs de son histoire. Elle ne devrait pas suivre la voie des donatistes, des jansénistes et des vieux-catholiques. Un extrême ne justifie pas l’autre. 

Ni le soi-disant progressisme, qui expose la vérité révélée du Christ aux courants changeants de l’esprit du temps, ni le traditionalisme, qui réduit toute la tradition de l’Église à quelques idées figées, ne peuvent être la voie qu’est l’Église, telle que le Seigneur ressuscité l’a choisie comme sacrement, c’est-à-dire comme signe et instrument.

Rilinger : Entrevoyez-vous la possibilité d’un accord qui puisse préserver l’identité et le caractère unique de la Fraternité Saint-Pie X ? Ou bien un accord ne peut-il être envisagé que si la Fraternité abandonne complètement sa propre voie ?

Cardinal Müller : On pourrait certainement envisager une sorte de prélature personnelle si, comme tout catholique, elle reconnaissait la doctrine de l’Église dans son intégralité, y compris les décrets du concile Vatican II.

Rilinger : Le pape actuel est non seulement le chef de l’Église catholique romaine, mais aussi des autres Églises catholiques orientales, dont les constitutions diffèrent de celle de l’Église catholique romaine. Serait-il possible d’accorder à la Fraternité Saint-Pie X le même statut théologique et canonique qu’aux Églises orientales ?

Cardinal Müller : La constitution de droit divin de l’unique Église catholique, dans ses divers rites, est partout la même. Chaque église locale est dirigée par un évêque validement consacré, selon la succession et la tradition apostoliques, mais en unité avec le collège épiscopal, dont le pape est le principe perpétuel et le fondement de toute l’Église dans la vérité révélée. Seul le droit canonique humain, c’est-à-dire ses formes spécifiques, diffère entre les diverses Églises catholiques orientales, unies par des patriarcats, mais non indépendamment de l’autorité doctrinale et du ministère d’unité du pape.

La Fraternité Saint-Pie-X n’est pas une église locale pouvant prétendre à un statut particulier. Il s’agit simplement d’une association informelle de prêtres et de laïcs qui se considèrent comme un rempart contre les erreurs qui seraient, selon eux, promues ou tolérées par Rome. Le fondement de sa prétention à contrôler le pape est difficilement compréhensible d’un point de vue théologique catholique.

Rilinger : Peut-on imaginer qu’une Fraternité Saint-Pie X réformée qui, s’écartant des enseignements de l’Église sur certains points, puisse néanmoins être considérée comme faisant partie intégrante de l’Église catholique romaine ?

Cardinal Müller : Selon cette conception, l’Église catholique ne serait qu’une association lâche de doctrines différentes, à l’instar de l’Église anglicane, dont l’unité repose uniquement sur la volonté d’un monarque séculier. L’unité de l’Église concerne avant tout la foi, l’espérance et la charité, les sept sacrements et sa constitution sacramentelle et épiscopale.

L’enseignement de l’Église possède une force contraignante variable, selon son rapport aux dogmes fondamentaux de la Révélation ou aux vérités naturelles telles que la liberté de conscience ou le droit inconditionnel à la vie de toute personne. Les déclarations concernant la doctrine sociale de l’Église ne sont pas comparables à la croyance en la Trinité, en la divinité du Christ ou aux sacrements comme moyens de grâce. Concernant la liberté religieuse, une lecture attentive du décret de Vatican II est nécessaire afin que toute différence d’expression par rapport aux documents magistériels antérieurs puisse être perçue non pas dans le contenu lui-même, mais plutôt dans le public visé.

Ceux qui souhaitent demeurer dans l’unité de l’Église professent leur foi en Christ, véritable fondement de cette unité, mais aussi en Pierre qui, avec les Apôtres et leur enseignement, en est le second fondement et le point d’ancrage, comme l’affirme Thomas d’Aquin dans son « Exégèse du Symbole des Apôtres » (article 9). Le Docteur angélique ne pourrait être accusé de manquer de fidélité à la foi catholique ni soupçonné d’être un précurseur du modernisme lorsqu’il déclare, dans le même passage, que l’Église ne peut être détruite par des ennemis extérieurs ni sa vérité minée par des erreurs internes. En effet, pour Saint-Augustin, « l’Église peut être attaquée, elle ne peut être vaincue »

C’est pourquoi seule l’Église de Pierre est toujours restée inébranlable dans la foi et exempte d’erreur. Car, selon Thomas d’Aquin, les paroles de Jésus à Pierre s’appliquent directement à son successeur, le pape Léon XIV : « J’ai prié pour toi, Pierre, afin que ta foi ne vacille pas » (Luc 22, 30).

Rilinger : Merci beaucoup pour ces explications.

© LA NEF pour la traduction française réalisée par Jean Bernard, le 3 juin 2026