Gérard-François Dumont (2019) ©DR

« Oui, une bonne politique familiale a un effet sur la démographie » : entretien avec Gérard-François Dumont

Un récent livre sur la démographie affirme péremptoirement que les politiques familiales sont inutiles car sans effet sur la natalité. Qu’en est-il réellement ? Gérard-François Dumont, démographe mondialement reconnu, professeur à la Sorbonne et président de la revue Population & Avenir, a bien voulu faire le point pour nous en rétablissant certaines vérités (ci-dessous, après la courte présentation du livre), nous l’en remercions chaleureusement.

Un ouvrage aux thèses discutables

Thibault Prébay, économiste, vient de publier un essai sur la démographie (1) qui suscite un certain débat et qui a été curieusement bien accueilli dans certains médias catholiques. Le livre est attrayant, l’auteur ayant un don pédagogique certain, les démonstrations sont souvent vives et percutantes, et cependant certaines analyses sont très contestables. « Ma thèse, écrit l’auteur, est que les grandes variations de population ne viennent pas de l’évolution de la natalité, mais de celle de la mortalité », la baisse de la natalité suivant celle de la mortalité. Le mouvement général est juste pour la période de la transition démographique, mais il ne décrit plus la situation qui la suit. Notre auteur en tire la conclusion que toutes les politiques natalistes sont vouées à l’échec et qu’il est donc contre-productif d’investir en faveur des familles. Or, ce n’est pas la réalité et même le cas de la Hongrie qu’il cite contredit en partie son propos. Surtout, ce qu’il ne voit pas, c’est la corrélation entre le recul d’une politique familiale et la baisse immédiate de la natalité, le cas français, en 2014, étant significatif. Au demeurant T. Prébay explique que le désir d’enfants dans une famille en France est passé de 2,7 en 1998 à 2,3 en 2024. Mais il passe vite sur ce chiffre pourtant essentiel et ne tire aucune conclusion de ce décalage important entre ce désir d’enfants et la réalité.
En avançant dans la lecture, on comprend mieux son hostilité à toute politique visant à soutenir la natalité, l’auteur estimant « que chaque choix nataliste ou démographique pèse sur l’équilibre de la planète », aussi en appelle-t-il à « moins de naissances ».
S’il y a des passages intéressants sur les impasses des politiques de relance keynésienne, sur le problème que représente aujourd’hui le poids du vote des retraités, l’ouvrage est désespérant par son acceptation d’une société de plus en plus vieillissante avec, en passant, au nom du libéralisme, un triste plaidoyer pour faciliter l’euthanasie pour ceux qui le souhaitent. Et cet aspect désespérant est aggravé par l’absence totale de réflexion sur le sens de la vie comme si tout se résumait à des questions de chiffres et de statistiques.

Christophe Geffroy

  • (1) Thibault Prébay, Démographie, la bombe tranquille. Pourquoi tout va changer et comment nous y préparer, Éditions du Rocher, 2026, 280 pages, 19,90 €.

Entretien avec Gérard-François Dumont

La Nef – La baisse de la natalité est-elle due avant tout à une baisse de la mortalité ?

Gérard-François Dumont – Il faut considérer deux périodes totalement différentes dans la vie des populations. Il y a d’une part la période de la transition démographique, c’est-à-dire la période où, grâce aux progrès de la médecine, de l’hygiène publique, des produits pharmaceutiques, mais aussi des progrès techniques dans l’agriculture, la mortalité se met à baisser. En particulier, la mortalité infantile, celle des enfants en bas âge ou adolescents, et la mortalité maternelle. Cela signifie que les taux de survie des enfants augmentent considérablement. Et donc c’est la baisse de la mortalité qui va être le moteur de la baisse de la fécondité pendant la transition démographique. En effet, auparavant, pour espérer avoir deux enfants atteignant l’âge adulte, il fallait en avoir au moins cinq. Avec la baisse de la mortalité des enfants, les familles s’adaptent et ont une progéniture plus restreinte.
Mais quand la transition démographique est terminée – ce que j’appelle la période post-transitionnelle –, ce n’est pas du tout le même mécanisme qui est en cours. Il y a alors une révolution de la fécondité, due aux techniques de contraception et aux possibilités de recours à l’avortement : on passe d’une fécondité aléatoire à une fécondité programmée qui suppose des projets qui s’inscrivent dans la durée.

Si on lie mortalité et natalité et que l’on affirme que la mortalité ne remontera pas, alors on peut penser que la natalité ne remontera pas non plus et que les politiques natalistes pour redresser la démographie, comme en Hongrie, sont vouées à l’échec…

Il est faux d’affirmer que la mortalité ne remontera pas. Les taux de mortalité augmentent dans un certain nombre de pays en raison du vieillissement de la population. Le cas du Japon est significatif : c’est le pays du monde qui a l’espérance de vie la plus longue, mais avec une population âgée importante, son taux de mortalité augmente, sans que ce soit lié à une détérioration des conditions d’hygiène ; c’est seulement la conséquence de l’évolution de la pyramide des âges. La plupart des pays occidentaux qui vieillissent vont connaître la même évolution de la mortalité.
Ensuite, il est également faux d’affirmer que les politiques publiques n’ont pas d’effets sur les comportements des populations. C’est vrai des politiques économiques, des politiques sociales et c’est aussi vrai des politiques familiales, et ceci dans les deux sens. Deux remarques.
D’abord, j’avais mis en évidence une corrélation entre les politiques familiales et les niveaux de fécondité : les pays européens qui avaient la fécondité la plus basse étaient ceux qui avaient le moins de politique familiale et ceux qui avaient la fécondité la plus forte étaient ceux dont la politique familiale était la meilleure.
Ensuite, il faut s’inscrire en dynamique, c’est-à-dire qu’il faut regarder les évolutions. La France, par exemple, a connu trois périodes distinctes. Une première, après-guerre, avec une fécondité élevée nettement supérieure à la moyenne des autres pays européens. Une deuxième dans la période post-transitionnelle avec une fécondité encore supérieure de 25 à 30 % à la moyenne de l’Union européenne ; même la crise économique de 2008 n’a pas contribué à baisser la fécondité, contrairement à nos voisins. La France a alors connu deux années de baisse du PIB qui n’ont pas impacté la fécondité parce que la France avait une politique familiale résiliente. Et il y a la troisième période quand la France de F. Hollande a décidé en 2014 de raboter tous les éléments de sa politique familiale. J’avais immédiatement annoncé que la fécondité allait baisser, ce qui s’est produit : cela montre que le fort recul de la politique familiale a un impact rapide sur la baisse de la fécondité.
Concernant la Hongrie, il est faux de dire que sa politique familiale a été sans effet : son indice de fécondité a bien augmenté, certes de façon insuffisante par rapport au seuil de remplacement des générations, mais il est quand même passé les premières années de 1,23 enfant par femme à 1,55, soit une hausse de 26 %. Or, en matière de démographie, il faut attacher de l’importance à ce que j’appelle « l’effet tir à l’arc », c’est-à-dire qu’un petit écart de fécondité engendre des effets qui sont loin d’être négligeables. 1,23 ou 1,55, ce n’est pas la même chose, parce que ça n’engendre pas les mêmes résultats. Ajoutons que la politique familiale, en Hongrie, avait certaines faiblesses : la force de la politique familiale française était d’être transpartisane et multiniveau pendant trois quarts de siècle ; la politique familiale en France, c’était à la fois ce que faisait l’État et ce que faisaient les collectivités territoriales, les communes avec un côté transpartisan, c’est-à-dire que quand un maire de gauche était remplacé par un maire de droite ou le contraire, la politique familiale municipale n’était pas remise en cause.
Donc, oui, une bonne politique familiale a un effet sur la démographie.

Quelles mesures concrètes faudrait-il mettre en œuvre en France pour relancer la démographie ?

J’ai publié une étude détaillée qui explicite des mesures pour une vraie politique familiale (1). En fait, le problème est extrêmement simple : une politique familiale doit répondre aux questions que se pose un couple quand il envisage d’avoir un enfant. Trois questions se posent. Premièrement, si nous avons un premier enfant ou un enfant supplémentaire, est-ce que ça ne va pas trop obérer notre pouvoir d’achat ? Aujourd’hui, avec la suppression de l’universalité des allocations familiales et leur baisse, un enfant supplémentaire représente une perte de pouvoir d’achat significative, d’autant plus inquiétante qu’on voit les gouvernements continuer de raboter les politiques familiales au fil des années. Deuxièmement, pourra-t-on avoir un logement assez grand pour accueillir un ou plusieurs enfants ? Or, notre politique malthusienne du logement a renchéri son coût de façon substantielle. Enfin, troisièmement, avec un enfant, pourra-t-on concilier vie professionnelle et vie familiale ? Là aussi, problème, car les communes n’ayant plus de visibilité sur leurs recettes, compte tenu des différentes réformes qui ont été faites et notamment de la suppression de la taxe d’habitation, beaucoup de maires ont suspendu des projets de crèches ou de relais d’assistante maternelle.
Bref, les Français ont perdu confiance dans la politique familiale, ce qui explique la chute de la fécondité que j’avais annoncée dès 2014.

Le fait que le désir d’enfant est bien supérieur à la fécondité actuelle n’est-il pas la preuve qu’il existe une réelle marge de manœuvre pour relancer la natalité ?

Vous avez raison, le désir d’enfant en France est, selon les enquêtes, autour de 2,2 à 2,3 enfants par femme, bien au-dessus du 1,55 enfant par femme que nous avons actuellement. Et dans une certaine mesure, l’écart entre le désir d’enfant et la fécondité réelle mesure le déficit de la politique familiale.

Propos recueillis par Christophe Geffroy

(1) Gérard-François Dumont, Pour une renaissance de la politique familiale : liberté, lisibilité et pérennité, Fondapol et Observatoire de l’Immigration et de la Démographie, décembre 2024.

  • Gérard-François Dumont vient de publier « Le futur démographique de l’humanité. De la crainte de la surpopulation à l’ère de la dépopulation ? », Les analyses de Population & Avenir n°56, 2026.

© La Nef n° 392 Juin 2026