Les élites ont assurément une responsabilité dans la rupture de transmission à l’œuvre aujourd’hui. C’est un sujet qui inquiète Alain Finkielkraut, que nous avons rencontré en janvier dernier. Nous avions alors aussi parlé avec lui de son dernier livre, Le cœur lourd, ouvrage d’entretiens dans lequel il se livre autant sur son histoire que sur sa pensée et que nous recommandons chaleureusement.
La Nef – Comment définiriez-vous une élite ? Quels sont ses grands devoirs, et sa raison d’être ? En quoi un pays a-t-il besoin d’élites ?
Alain Finkielkraut – L’élite désigne les meilleurs d’une communauté. Qui apparaissent aujourd’hui comme les meilleurs ? Qui suscitent admiration et font rêver ? À en croire les palmarès des personnalités préférées des Français, ce sont les vedettes du showbiz.
Nous analysons dans ce dossier ce qui nous semble être une faillite assez généralisée des élites françaises au cours des dernières décennies : sur quels points spécialement les élites de notre pays vous semblent-elles avoir manqué à leur mission ?
Dans un remarquable article publié en 2006 par la Revue du MAUSS, le mathématicien Laurent Lafforgue écrit : « Je voudrais prendre la défense d’une catégorie de personnes qui me paraît absolument indispensable à la transmission de la culture, à sa perpétuation et à sa floraison : je veux parler des “héritiers”. Bien que je n’aie aucun lien personnel avec ce milieu, je regrette de plus en plus les familles bourgeoises à l’ancienne, qui n’ignoraient pas que leurs privilèges impliquaient des devoirs, et que l’un de ces devoirs les plus importants était d’honorer la culture et de la servir, de s’y adonner soi-même et de la transmettre à la génération suivante. Ce milieu a donné à la France un très grand nombre de ses écrivains, de ses penseurs et de ses savants, parmi lesquels d’ailleurs on trouve beaucoup de rebelles. Cette bourgeoisie cultivée s’oppose à la part toujours croissante et désormais majoritaire de nos nouvelles élites ou soi-disant telles, qui considère qu’elle n’a aucun devoir envers rien ni personne, qui se fait gloire de son ignorance et affiche sa vulgarité, qui s’imagine qu’elle est rebelle parce qu’elle ne s’occupe plus de transmettre quoi que ce soit et qu’elle méprise l’héritage des siècles, qui se croit moralement supérieure à tout ce qui l’a précédée, dans le même temps où elle se pense et se déclare irresponsable de tout. Je préfère un million de fois les “héritiers”, ceux qui ne s’estiment pas au-dessus de ce qui leur a été légué, et pour qui leur héritage est une charge plus encore qu’un honneur, et qui ont à cœur de transmettre ce qu’ils ont reçu. Mais combien sont-ils encore ? » Il n’y a rien à ajouter.
Face à ce constat sévère d’une faillite des élites, comment voyez-vous votre rôle, votre devoir d’intellectuel engagé et médiatique ?
Le progrès, sur lequel la modernité se fonde, est devenu un processus inexorable, implacable. Il ne s’agit plus, dès lors, de changer le monde, mais de sauver ce qui peut l’être : la terre, la beauté, le silence, la nuit, l’école, la culture, la langue française. Je plaide, dans la mesure de mes moyens, pour cette écologie intégrale. Je reviens toujours à Camus, et notamment à cette citation : « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse. »
Souvent, j’interviens quand j’estime avoir à dire des choses que presque personne d’autre ne dit. Il ne s’agit pas pour moi d’essayer d’être original à tout prix. Pour reprendre Deleuze citant Proust, « les idées sont des succédanés des chagrins ». Je ne pense pas dans l’élan d’un goût, mais sous le choc de l’événement.
Au fond, est-ce l’idéologie qui permet de comprendre l’aveuglement des élites intellectuelles ? Les intellectuels ont-ils tendance à toujours se tromper de combat ?
Sauf à la marge, le marxisme n’a pas survécu à la chute de l’Union soviétique. Mais une autre idéologie lui a succédé : l’opposition des dominants et des dominés remplace la lutte des classes. Cette idéologie ne tolère pas les vérités factuelles qui la contredisent. Le réel doit montrer patte blanche. Seuls ont droit de cité les événements et les comportements qui se plient à la logique de l’idée. Ainsi par exemple, il ne peut y avoir de racisme anti-Blanc : en aucun cas, les dominants ne sauraient être des victimes. Que tant d’intellectuels soient allergiques à la complexité du monde et cèdent à la fascination du chiffre 2 (deux blocs, deux forces, deux camps…) est un des grands mystères de notre temps. Comme disait Péguy, « il faut toujours dire ce que l’on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit. »
Au fond, la crise des élites n’est-elle pas liée intrinsèquement au mouvement démocratique, Tocqueville ayant montré combien l’homme démocratique refuse l’idée même d’une aristocratie de l’esprit ?
Votre question, Élisabeth, est tellement bien qu’elle pourrait servir de réponse. Tocqueville définit la démocratie comme le mouvement irrésistible d’égalisation des conditions. Mais si tous les hommes sont égaux, comment accepter que certains confisquent à leur profit la raison et le jugement ? C’est ce ressentiment démocratique qui nourrit l’anti-élitisme.
Au-delà des constats généraux, certains membres de nos élites se sont montrés à la hauteur de la situation et de leur rôle : quels exemples positifs vous ont marqué ?
Je pense toujours avec admiration et gratitude à Hannah Arendt, à Thomas Mann, à Arthur Koestler, à Albert Camus, qui ont su garder les yeux ouverts et résister à toutes les intimidations. En 1952, quand le robespierrisme intellectuel faisait rage, Albert Camus a osé écrire dans L’homme révolté : « Le 21 janvier, avec le meurtre du Roi-prêtre, s’achève ce qu’on a appelé significativement la passion de Louis XVI. Certes, c’est un répugnant scandale d’avoir présenté, comme un grand moment de notre histoire, l’assassinat public d’un homme faible et bon. »
Dans votre livre, vous citez de nombreux auteurs d’Europe de l’Est : au-delà de vos racines familiales et de votre goût pour ce monde culturel, cela révèle-t-il que leurs élites ont été, un temps du moins, plus clairvoyantes que celles des pays de l’Ouest ? Savez-vous si c’est encore le cas ?
Milan Kundera a proposé naguère une comparaison éclairante entre Mai 68 et le Printemps de Prague. « Le Mai 68 de Paris était une explosion inattendue, le Printemps de Prague l’achèvement d’un long processus enraciné dans le choc de la terreur stalinienne des premières années après 1948. Le Mai de Paris, porté d’abord par l’initiative des jeunes, était empreint de lyrisme révolutionnaire. Le Printemps de Prague était inspiré par le scepticisme postrévolutionnaire des adultes. Le Mai de Paris était une contestation enjouée de la culture européenne, vue comme ennuyeuse, officielle, sclérosée. Le Printemps de Prague était l’exaltation de cette même culture, pendant longtemps étouffée sous l’idiotie idéologique, la défense autant du christianisme que de l’incroyance libertine, et, bien sûr, de l’art moderne (je dis bien : moderne, non postmoderne). Le Mai de Paris affichait son internationalisme, le printemps de Prague voudrait redonner à une petite nation son originalité et son indépendance. » En vieillissant, je suis passé d’un printemps à l’autre.
Mais que se passe-t-il aujourd’hui en Europe centrale ? À voir les génuflexions des dirigeants hongrois, tchèques et slovaques devant la Russie de Poutine, on est en droit d’être inquiets.
« Je me suis senti devenir français quand j’ai vu la France, au moment même où elle changeait de visage, se dépouiller rageusement d’elle-même » (p. 25) : pouvez-vous nous expliquer cela ?
Le Conseil d’État vient d’autoriser, contre l’avis du gouvernement, l’usage de l’écriture inclusive dans les documents officiels. Presque plus personne ne songe à servir la langue française. On se sert d’elle ; aujourd’hui, elle est un simple outil de communication. Et le présent, du fait de sa sensibilité à toutes les formes de discriminations, se croit supérieur aux autres périodes de l’histoire. Le passé désormais est regardé de haut. Cette résiliation de la France par elle-même est un spectacle effrayant.
Quel rapport entretenez-vous à Dieu et à la prière ? Beaucoup éprouvent le besoin d’en appeler au Ciel quand la détresse les saisit ; pour vous, c’est surtout le besoin d’action de grâces qui élève votre regard : expliquez-nous cela ?
Dans un dialogue avec le cardinal Lustiger, je lui avais dit : « Le croyant sait qu’il croit, l’athée croit qu’il sait ». Je vis dans cette certitude. Pour moi, l’absence de Dieu ne fait aucun doute, il n’y a pas d’au-delà, il n’y a pas d’autre vie que la vie sur terre. Mais je ne défie pas le Ciel. Et dans l’émerveillement de l’amour, j’éprouve parfois le besoin de dire merci, de rendre grâce – mais à qui ?
Comment analysez-vous le rapport problématique que nous avons avec la « mémoire » aujourd’hui ? « Ce n’est pas l’oubli qui nous menace, c’est l’orgie analogique. À force d’invoquer Auschwitz, on ne sait plus ce qui s’est passé à Auschwitz. […] La mémoire ne consiste plus à penser l’événement dans sa singularité, mais à s’inquiéter de sa réitération toujours possible », écrivez-vous : expliquez-nous cela.
On avait imaginé répondre à l’oubli par le devoir de mémoire. Mais comment répondre à une mémoire de la Shoah qui dénonce maintenant les Juifs génocidaires ? Dans son dernier livre, La splendide promesse, Danièle Sallenave écrit : « Il y a dans chaque siècle une catastrophe sociale, politique, humaine, qui le condamne. » Pour notre siècle, ce sera Gaza 2024. Rien donc, dans les 75 ans à venir, ne pourra surpasser en horreur la guerre à Gaza. Et quelle est la catastrophe humaine du XXe siècle ? Auschwitz, bien sûr. Voilà où nous en sommes : à force de dire « plus jamais ça », on perd de vue ce qui s’est passé vraiment dans les ghettos et dans les camps de la mort.
Vous avez des mots sévères contre Netanyahou. Mais son bilan est-il indéfendable ? Pour décourager un nouveau 7 Octobre, ne faut-il pas frapper fort et montrer qu’Israël peut prendre des décisions fortes et difficiles pour assurer sa défense et sa survie ?
Netanyahou et ses ministres me font honte, comme ils font honte à beaucoup d’Israéliens. Israël avec eux est en train de perdre son âme. Voir les colons israéliens saccager les champs d’oliviers palestiniens, avec l’approbation bruyante du ministre de la Sécurité nationale, est un crève-cœur. Dès 1980, l’historien Jacob Leib Talmon écrivait à Menahem Begin, alors Premier ministre : « De nos jours, le seul moyen d’aboutir à une coexistence entre les peuples, et bien que cela puisse paraître ironique et décevant, est de les séparer. » Netanyahou condamne les Israéliens et les Palestiniens à une promiscuité meurtrière. Pour le salut des deux peuples, un gouvernement de séparation nationale s’impose, et j’ai peur qu’il ne soit trop tard.
Vous continuez donc de défendre la solution à deux États, qui a longtemps été très populaire, voire consensuelle en France, et qui passe aujourd’hui aux yeux de beaucoup pour moins réaliste maintenant que le conflit s’est encore envenimé.
Ce que je réclame, c’est la séparation. Faut-il un État palestinien ou une confédération jordano-palestinienne ? Ce n’est pas à moi d’en décider. Mais bien sûr, les difficultés s’accumulent. La colonisation s’accélère, et au messianisme dévoyé des colons s’ajoute ou répond le désespoir d’une partie de la société israélienne. Il ne faut pas oublier qu’Israël s’est retiré du Sud-Liban en 2002 et que sa récompense a été le Hezbollah. Israël s’est retiré de Gaza en 2005 sous l’impulsion d’Ariel Sharon, et sa récompense a été le Hamas – et la vérité du Hamas, c’est le 7 Octobre. D’où, chez beaucoup d’Israéliens, l’idée que le Hamas en cas de retrait de Cisjordanie va s’emparer de cette région, ce qui mettrait tout Israël à portée de roquettes, de missiles ou de pogroms. Je le comprends très bien. Mais l’alternative à la solution à deux États ou la séparation, c’est la multiplication des Ben Gvir. Or cela, Israël n’y survivrait pas ; et peut-être pas non plus le judaïsme.
Nous reprenons enfin la toute dernière question que vous pose Vincent Trémolet de Villers à la fin du livre : la réconciliation entre juifs et catholiques est-elle pour vous durablement installée ?
Vous le savez mieux que moi, au IIe siècle de notre ère, l’évêque Marcion a fondé sa propre Église, sur l’opposition entre le Dieu vindicatif et jaloux de l’Ancien Testament et le Dieu d’amour de la Nouvelle Alliance : « Josué a conquis la terre avec violence et cruauté, mais le Christ interdit toute violence et prêche la miséricorde et la paix. » Après la guerre, l’Église a fait son examen de conscience et totalement rejeté le marcionisme. Des catholiques, au vu de ce qui se passe au Moyen-Orient, peuvent-ils renouer avec cette tentation ? J’espère de tout mon cœur que ça ne sera pas le cas.
Propos recueillis par Élisabeth Geffroy et Robin Nitot
- Alain Finkielkraut, Le cœur lourd, conversation avec Vincent Trémolet de Villers, Gallimard, 2026, 176 pages, 18,50 €.
© La Nef n° 388 février 2026
La Nef Journal catholique indépendant