Michel Foucault © Wikimedia

L’ivraie des philosophes : inventaire critique de la pensée 68

Entre les années 1960 et 1990, la France a connu une floraison philosophique spectaculaire. Elle a offert au monde quelques-unes de ses figures les plus retentissantes : Foucault, Derrida, Deleuze, Lacan, Althusser. Ces philosophes ont été érigés en idoles inébranlables de l’intelligence. Et pourtant, que reste-t-il aujourd’hui de cette profusion conceptuelle, sinon une poussière d’herméneutique, des ruines de rhétorique et une suspicion flottante comme fond de pensée ? Le présent article vise à montrer les quelques points qui caractérisent la pensée française de cette époque, de l’origine politique à la revendication sociétale sulfureuse.

Symétrie religieuse et dévoiement marxiste

La recherche n’a pas assez souligné un écueil majeur de la pensée de 68 : son opposition à la religion catholique, doublée d’une mimétique falsificatrice de l’idée de religion. Dans le catholicisme, Dieu est une matrice et un principe fondateur, garant d’un ordre vertical d’où tout découle. À l’inverse, la philosophie, comme entreprise de gauche, chercherait à substituer à cette transcendance d’autres fondements, en contestant les structures héritées. La déconstruction de Derrida illustre cette rupture : en fragilisant les fondements de la métaphysique occidentale, elle ouvre à la pluralité des interprétations et à une forme de relativisme.

Alors même que le catholicisme repose sur le Verbe de Dieu incarné, les philosophes, eux, dans une parfaite symétrie, construisent l’individu sur un paradoxe, à la fois caractérisé par ses désirs et sa soif d’émancipation, mais aussi comme s’il était une coquille vide traversée par des phénomènes extérieurs. Luc Ferry et Alain Renaut, dans La Pensée 68 : essai sur l’anti-humanisme contemporain, ont qualifié cette pensée d’anti-humaniste, en remettant en cause l’idée d’un individu autonome. Le sujet n’est plus acteur puisque, comme s’il était possédé et en même dépossédé, des forces le dépassent : le langage, l’inconscient, les structures sociales ou les rapports de pouvoir. Le criminel tueur d’enfant n’est pas un criminel en soi, mais une victime d’une oppression donnée ; le fou n’est pas un malade qui a besoin d’être guéri, mais un sujet opprimé par une structure automatiquement et arbitrairement mauvaise.

Dans leur manière d’appréhender l’humain et le monde, les philosophes des années 1960 se sont caractérisés par une politisation extrême de leurs travaux. Une partie de la bourgeoisie intellectuelle française, issue de milieux campagnards et catholiques, s’est engouffrée dans l’extrémisme stalinien ou maoïste. Puis, phénomène intéressant, elle a déplacé la critique sociale de l’analyse des rapports de force à l’aune des rapports économico-sociaux vers des enjeux culturels et axiologiques. La lutte des classes a été progressivement supplantée par une gauche des valeurs centrée sur les minorités, immigrées ou sexuelles. Cette recomposition, marquée par l’influence du freudo-marxisme et de penseurs comme Marcuse, s’est accompagnée d’une forte institutionnalisation universitaire, notamment autour de l’ENS et de l’enseignement d’Althusser, qui n’a fait que reproduire et former, par l’apprentissage d’un marxisme mou et dévoyé, des professeurs de philosophie qui répandront la bonne parole, alors même que Valéry Giscard d’Estaing était au pouvoir. Qu’ont-ils fait contre la politique anti-nationale du « Colin froid » ? Rien. La gauche des valeurs était assise sur la droite du travail. C’est alors qu’on voit s’affirmer la jonction libéral-libertaire.

Mai 68 marque alors un tournant : la critique se déplace de l’économie vers la culture. À l’opposition entre prolétaires et bourgeois se substitue celle entre détenteurs d’influence culturelle et catégories populaires. La pensée critique se concentre désormais sur les discours et les représentations, tandis que les classes populaires s’éloignent de la gauche historique, au risque, selon certains, d’un affaiblissement de la critique sociale du réel.

Posture de philosophe : la gloriole parisienne 

On peut parler d’une certaine prétention parisienne de la philosophie contemporaine, où être philosophe devient une véritable posture. On s’affiche rebelle et contestataire, mais on prend les places. On n’a que le « peuple » à la bouche, mais on le vomit. On cite les philosophes tendance auxquels on ne comprend rien. C’est tellement chic de citer Heidegger ! C’est classe d’avoir Teilhard de Chardin comme référence ! Les deux se seraient appelés Müller ou Dupont qu’on ne les aurait pas lus.

Marx, comme Dieu, devient une matrice de commentaires. Alors même que le christianisme repose sur un art juif du commentaire et de l’exégèse, que les quatre évangiles, dans leurs différences et complémentarités, font l’objet d’une source inépuisable de commentaires, sur ce même modèle, toute la pensée de gauche repose sur un commentaire infini. Le savoir universitaire prend alors une forme magistrale : le professeur énonce, les disciples commentent. Karl Marx devient ainsi l’objet d’une chaîne herméneutique infinie, jusqu’à une pensée refermée sur elle-même. L’université apparaît alors comme une tradition scolastique produisant sa propre reproduction. On fait la glose du commentaire du commentaire que fait le maître sur l’œuvre de Marx.

Selon Jacques Van Rillaer, dans Freud & Lacan, des charlatans ? Faits et légendes de la psychanalyse, Jacques Lacan aurait incarné un « génie de l’imposture intellectuelle », bénéficiant d’une admiration proche de celle vouée à un gourou, au point de pouvoir finalement « dire n’importe quoi » sans être remis en cause. Cette logique se retrouve dans les divisions doctrinales, notamment après la dissolution de l’École freudienne de Paris en 1980, qui donne naissance à de nombreuses chapelles lacaniennes. Selon Jacques Van Rillaer, Jacques Lacan aurait suscité une admiration proche du culte, fondée sur l’usage de mots-clés — « signifiant », « Nom-du-Père », « Phallus » — fonctionnant comme des signes d’appartenance. Ce mécanisme aurait favorisé, selon lui, une forme de mystique intellectuelle et renforcé un mode de pensée parfois irrationaliste.

L’œuvre et le rêve d’écrivain

Outre cette gloriole parisienne qui consiste à bâtir des chapelles d’idées, nombre de philosophes contemporains ont nourri une ambition littéraire, privilégiant une écriture créatrice plutôt qu’un système démonstratif. C’est le grand fantasme de nombreux philosophes : être des écrivains. Comme le souligne Jacques Bouveresse dans Rationalité et Cynisme, à propos de Gilles Deleuze, sa philosophie tend à adopter le modèle des avant-gardes artistiques, où la légitimité repose sur la rupture et la nouveauté plutôt que sur la démonstration. C’est aussi le cas de Derrida, pour qui le travail phénoménologique suppose de faire une œuvre sur une œuvre, dont les contours et les détails créent les conditions d’une polysémie telle que l’on peut s’arrêter sur n’importe quel mot et lui trouver un infini de sens et de combinaisons. Il faut faire une œuvre sur l’œuvre, une œuvre poétique et littéraire qui pourrait alors se lire dans tous les sens et sur tous les plans : concret, symbolique et spirituel. Chez Derrida, Glas, en 1974, illustre cette idée, car le sens est verrouillé par une sinuosité labyrinthique bâtie sur une disposition complexe des paragraphes. Paradoxalement, cette posture du philosophe-poète n’empêche pas le même Derrida, accompagné de Roland Barthes, de proclamer la mort de l’auteur. Il expose, dans Hors livre, que ce qu’il écrit n’est pas une préface, que le livre n’existe pas, qu’il n’est pas l’auteur du livre et que, par ailleurs, le livre n’existe plus. Drôle de paradoxe qui nous renvoie à l’idée d’un auteur-Dieu, absent et invisible, mais qui laisse une œuvre sans auteur définissable.

Cette caractéristique littéraire n’empêche pourtant pas, chez ces philosophes, l’un des vices qui rend leur production inutilement complexe : l’application des mathématiques et des sciences, conférant une apparence de rigueur davantage formelle que réelle aux sciences humaines. Alan Sokal et Jean Bricmont, dans Impostures intellectuelles (1997), ont ainsi dénoncé l’usage abusif de métaphores scientifiques dans certaines philosophies contemporaines.

Dans cette perspective, le structuralisme a pu apparaître comme une pensée du signe autosuffisant, détaché de l’histoire et du réel. La complexité revendiquée devient alors parfois un effet de langage. Être intelligent et profond suppose de penser complexe. Gérer la complexité du réel suppose de s’entortiller dans tous les sens de la science, d’adopter un langage mathématique, de faire œuvre sur œuvre, de confondre toutes les disciplines.

Être inintelligible au commun des mortels

Venons-en au langage : cette nébuleuse intellectuelle se caractérise souvent par un style jargonnant et obscur. Être intelligent, c’est s’exprimer non pas avec clarté, car on soupçonnerait alors une sorte d’académisme fâcheusement à droite. Quand on est philosophe, on est obligé de procéder par opacité et obscurcissement, entre l’esthétique de l’oracle et exégèses hermétiques. Se rendre inintelligible au commun des mortels, voilà aussi le projet de cette élite. Leur maître ? Martin Heidegger. Il a appliqué à l’allemand, qui est déjà une langue agglutinante, l’art du jeu de mots afin de faire surgir un sens sur lequel se greffe une gnose. Les philosophes ont appliqué cela au français, et sont allés dans un processus de déconstruction de la langue. Derrida, avant de se noyer dans des développements phénoménologiques, a commencé par une étude sur la langue, De la grammatologie. Chez Jacques Lacan, l’écriture « tordue » pousse le langage jusqu’à l’excès de sens, où l’obscurité devient parfois signe de profondeur. Les phrases deviennent des formules mathématiques et les mots sont disposés comme des légos. La phrase est un jeu.

Alan Sokal et Jean Bricmont ont dénoncé cet usage rhétorique du prestige scientifique, montrant que certains textes obscurs doivent leur profondeur supposée à leur absence de sens. Barthes est celui qui, avec la sémiotique, démontre le langage par les signes du langage, de la même manière qu’un mathématicien tente de démontrer pourquoi deux et deux font quatre. C’est aussi inutile qu’absurde. Mais ne nous y trompons pas : on voit alors le langage qui se dévore. Comme une sorte de Moloch intellectuel, les mots mangent les mots, la phrase dévore la phrase. On goûtera Barthes dans S/Z : « Lire, en effet, est un travail de langage. Lire, c’est trouver des sens, et trouver des sens, c’est les nommer ; mais ces sens nommés sont emportés vers d’autres noms ; les noms s’appellent, se ressemblent et leur groupement veut de nouveau se faire nommer : je nomme, je dénomme, je renomme : ainsi passe le texte : c’est une nomination en devenir, une approximation inlassable, un travail métonymique. »

L’Anti-France

la France a parfois été décrite sous un jour très négatif, jusqu’à devenir un objet de dénonciation globale. L’expression de « France moisie », associée à Philippe Sollers, illustre ce rejet polémique du passé national. Les travaux de Robert Paxton ou ceux de Zeev Sternhell sur Vichy, ainsi que L’Idéologie française de BHL, ont décrit la France comme matrice originelle du fascisme. Que lisons-nous dans Histoire de la folie à l’âge classique de Foucault, quand le philosophe présente l’Hôpital royal comme une sorte d’Auschwitz avant l’heure où l’on a raflé tous les déviants (homosexuels, fous, prostituées) ? Sous couvert d’archéologie philosophique, Foucault a plaqué une réalité moderne afin de forcer l’histoire et sa vérité dans l’idée, tout simplement, de criminaliser la France, ad vitam aeternam.

Ces tensions apparaissent aussi dans les trajectoires géopolitiques de nos intellectuels. Sartre et Beauvoir paradaient à Cuba, chez Castro ; Jeanson était un porteur de valise pour le FLN ; Alain Badiou approuvait le génocide au Kampuchéa démocratique ; tandis que Roland Barthes et Sollers furent critiqués pour leur fascination maoïste. Dans la lignée, les « nouveaux philosophes » comme Bernard-Henri Lévy ou André Glucksmann ont évolué vers des positions néoconservatrices visant à justifier l’art de la guerre sans l’aimer, dans la perspective d’un interventionnisme moral sur la scène internationale. Ce fut Sarajevo en 1992, l’Irak, la Syrie, la Libye, l’Ukraine. Toujours au nom des droits de l’homme et de la démocratie. Ces itinéraires opposés illustrent les tensions de la philosophie engagée, entre critique intellectuelle et implications politiques concrètes, quand les belles paroles et les grands discours s’assoient sur des millions de cadavres.

Les passions tristes et la valorisation de la négativité

On peut observer, dans une partie de la pensée contemporaine, une valorisation du négatif comme clé d’intelligibilité du social. La pensée 68 n’a cessé de penser les concepts liés à la subversion. C’est le tohu-bohu, le chaos primordial, avant l’ordre de la création de Dieu. On revient à la religion et à sa symétrie. C’est le vacarme, le cri, le grand bazar, théorisé par Cohn-Bendit. Ces philosophes sont habités par les passions tristes. Ils théorisent, valorisent, louent le cancer et la maladie plutôt que la santé ; approuvent la laideur plutôt que la beauté, vue comme une notion fasciste. Ils inversent le champ de la morale : ce qui est juste et bon doit être perverti.

Chez Michel Foucault, l’attention portée aux marges, déplace le regard vers ce que les sociétés excluent. La société se définit par les marges. Tout un théâtre interlope de Lagarce ou Koltès hisse un nouveau héros cornélien fondé sur le crime et l’amoralité, comme Roberto Zucco, changé en héros.

Dans ce processus de gauche des valeurs, les philosophes ont encouragé intellectuellement et médiatiquement, comme le capitalisme par la consommation et la publicité, la libération sexuelle. La sexualité occupe également une place centrale dans ces approches. Pour Foucault, on n’a pas une sexualité, mais l’on est sexualité. Tout vibre par la sexualité. Tout conduit à la sexualité. Mais cette « libération » devient sujette à une licence. Tout déborde dans l’idée sexuelle, passant par une sexualité permissive, à risque, dégénérée et orgiaque. Guy Sormann dans Dictionnaire du Bullshit accuse Foucault, en 2021, de s’être adonné à des turpitudes avec de jeunes tunisiens sur les tombes d’un cimetière. L’extrême gravité morale et le manque de vertu traduisent aussi un tempérament pourri et anti-religieux. Dans ce contexte-là de permissivité et de jouissance honteuse, on comprend que ces philosophes, dont les frasques surgissent cinquante ans plus tard, aient volontairement décrété la mort de l’auteur. Le modèle de ces libertaires : Michel, l’immoraliste, décrit par André Gide. Dans le roman, alors même qu’il est corseté par son milieu, il découvre la pleine faculté de son existence au travers des sensations érotiques, au contact des yaouleds d’Afrique du Nord.

Les années 1970 sont ainsi parfois décrites par leurs détracteurs comme un moment de dérive théorique, et une contestation radicale des institutions : prison, normes morales, interdits sexuels. Plus de peine de mort parce que l’on ne peut penser l’« insécabilité » de l’homme ; plus de prison car on ne peut penser l’« inclosubilité » de l’homme, l’homme étant fait de liberté ; plus de tabou sexuel car il faut jouir sans entrave. Dans cet abolitionnisme délirant et total, on arrive au bout du grand chelem de ce délire cognitif, avec toutes les théories sur la sexualité des enfants de René Schérer et de Guy Hocquenghem, notamment avec L’Émile perverti. Cela débouchera sur la volonté de dépénaliser les relations sexuelles avec des mineurs de moins de quinze ans, à coups de pétitions et de Unes de journaux.

La production philosophique de l’époque, le temps passant, est soumise au jugement et au bilan du lecteur actuel. Si l’on se choque, à bon droit, de nombreuses prises de position, la fameuse French theory qui recouvre un champ complexe de l’histoire, l’esthétique, la phénoménologie, est la source première de la pensée woke. Mais ce sera l’objet d’un autre article.

Nicolas Kinosky

© LA NEF le 30 juin 2026, exclusivité internet