Le général Franco © Wikimedia

90ème anniversaire de la Guerre d’Espagne : une mythologie partisane en déclin

Nous commérons le 18 juillet 2026 le 90e anniversaire du déclenchement de la guerre civile espagnole qui prit fin le 1er avril 1939 par la victoire du camp nationaliste mené par le général Franco. Arnaud Imatz, hispaniste et spécialiste incontesté de cette période, nous livre ici un point de vue passionnant à contre-courant de l’historiographie dominante à forte connotation marxiste.

I – L’histoire face à la propagande mémorielle

Il y a 90 ans, le 18 juillet 1936, se produisait l’un des évènements du XXe siècle qui, si l’on exclut les deux révolutions russes de 1917 et le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, a le plus marqué et divisé l’opinion publique européenne et mondiale : la Guerra civil española, connue en France sous le nom de Guerre d’Espagne. Un conflit sanglant, noyé sous un déluge de mythes, de mensonges et de contre-vérités par une historiographie partisane et partielle, en majorité de sensibilité socialo-marxiste. Durant des décennies, une propagande intense, unilatérale, quasi absolue, n’a cessé de répéter, sans la moindre nuance, et en dépit d’une masse de recherches, de témoignages, de documents et d’archives irréfutables, que l’effroyable conflit est survenu après un long travail de sape des forces réactionnaires et d’extrême droite (« l’oligarchie capitaliste et le fascisme »), qui a provoqué « l’assassinat de la démocratie » et « une guerre d’extermination »[1]. Une imposture majeure, un narratif rocambolesque, extravagant, forgé par le Komintern, puis reproduit massivement dans l’Hexagone, par une petite caste fermée d’universitaires et de journalistes à l’origine d’un véritable climat de terrorisme intellectuel en la matière. Les silences, invectives, insultes et attaques ad hominem qui ont accueilli les traductions des livres majeurs de Stanley Payne, Miguel Platón et Pío Moa – toutes plus dignes de bureaucrates tchékistes que d’universitaires sérieux –, sont des exemples récents parmi les plus frappants[2]. Est.il besoin de dire qu’il est malhonnête d’induire un supposé « plan d’extermination » du « peuple de gauche » à partir de phrases reconstruites postérieurement, non authentifiés par des documents (comme celle du général Mola qui aurait enjoint les militaires de « propager une atmosphère de terreur… et de fusiller ceux qui sont ouvertement ou secrètement pour le Front populaire », alors que dans la version exacte de sa circulaire secrète de juin 1936 il ordonne une répression immédiate « extrêmement violente »). N’est-il pas tout aussi malhonnête d’inférer une volonté générale du Front populaire d’éliminer la moitié de l’Espagne à partir des mots fameux de La Pasionaria « …si en temps normal, un adage dit qu’il vaut mieux acquitter cent coupables que punir un innocent, lorsque la vie d’un peuple est en danger, il vaut mieux condamner cent innocents plutôt que de laisser le coupable être acquitté. » (Mundo Obrero, nº 516, 15 août 1937). Cela dit, le narratif fallacieux de maîtres censeurs officieux (qui ont souvent l’aplomb de se prétendre défenseurs de l’analyse multifactorielle ou multidimensionnelle) ne mériterait pas que l’on s’y attarde s’il ne conservait encore une partie de sa capacité de nuisance dans l’enseignement et les médias mainstream.

Mais qu’est-ce que la Guerre d’Espagne une fois débarrassée des interprétations mythologiques et manichéennes ? Comme la plupart des guerres civiles européennes du XXème siècle, pour ne pas parler de celles du reste du monde, il s’agit d’un conflit fratricide entre deux fractions irréconciliables du peuple aux effectifs semblables. Elle a cependant pour particularité de tirer une grande partie de sa notoriété de l’extrême tension des relations internationales à la veille de la plus épouvantable conflagration mondiale. Dans cette lutte intestine tous les dirigeants politiques et militaires sont co-responsables à des degrés divers. Sans doute l’intransigeance dogmatique et le sectarisme idéologique refusent-ils d’admettre cette réalité, mais on ne saurait pourtant prétendre analyser honnêtement les antécédents de ce conflit en se limitant à survaloriser l’inconsistance des libéraux ou l’égoïsme de la droite tout en sous-estimant la montée en puissance des séparatismes et surtout la violence, le sectarisme et le fanatisme révolutionnaire de la gauche.

Soulignons-le, l’analyse habituelle qui assimile les deux « fronts populaires » français et espagnol est erronée. L’un était relativement modéré, l’autre était révolutionnaire. Léon Blum refusait la révolution violente, Francisco Largo Caballero, le Lénine espagnol, leader du socialisme espagnol bolchevisé, la souhaitait. Le Front populaire espagnol s’est toujours présenté comme le défenseur de la République et de la démocratie. En réalité, ses principaux partis et leaders ont violé la légalité en 1934, planifiant la guerre civile dans toute l’Espagne. Ils ont ensuite achevé de la détruire lors des élections frauduleuses de février 1936 écrasant dès leur prise du pouvoir la liberté dans le sang et la tyrannie. Le Frente popular a volé délibérément 50 sièges à la droite (revendiquant ensuite 240 sièges sur 473) alors que sans cette spoliation – véritable coup d’État parlementaire -, il n’aurait pas pu gouverner seul. Le doute sur ce sujet n’est plus possible depuis les travaux rigoureux et minutieux des historiens de l’Université Rey Juan Carlos, Roberto Villa García et Manuel Alvarez Tardío : 1936. Fraude y violencia en las elecciones del Frente Popular (2017).

C’est bien en effet le mouvement révolutionnaire et l’effondrement de l’État républicain qui ont entraîné le soulèvement de juillet 1936 et non pas l’inverse. Ce n’est pas la pauvreté, mais la spéculation démagogique sur la pauvreté et l’empoisonnement des consciences par des partis messianiques (PSOE bolchevisé, PCE, FAI-CNT anarchistes) avec la doctrine de la lutte des classes et la « haine de la bourgeoisie », qui ont poussé à la guerre civile, empêchant d’aborder le problème des réformes de façon raisonnable, démocratique, et contribuant inévitablement au choc final. Ces partis n’acceptaient pas la démocratie en tant que fin, mais comme un moyen de plus au même titre que l’insurrection pour parvenir au collectivisme.

La guerre civile espagnole est un conflit complexe qui a opposé deux camps : non pas les rouges contre les fascistes, ni les communistes contre les réactionnaires, mais les « républicains » contre les « nationaux ». En France, les historiens et les journalistes utilisent généralement le terme de « nationalistes », pour désigner le camp des insurgés, mais ce qualificatif est partisan, tendancieux et même faux, car en espagnol, comme en français, les vocables nationaux (« nacionales ») et nationalistes (« nacionalistas ») ont des sens bien différents. L’honnêteté exige de commencer par respecter la manière dont chaque camp s’autodéfinissait, sans distorsion, ni déformation.

Que défendaient chacun des deux camps ? Les nationaux défendaient l’intégrité et l’unité nationale, la civilisation catholique et chrétienne, la propriété privée et la liberté individuelle, aux dépens des libertés politiques. Les républicains rejetaient la cohésion nationale au nom du messianisme révolutionnaire (de l’« homme nouveau » affranchi des contraintes de la nature, des racines et des valeurs traditionnelles). Ils voulaient remplacer la culture chrétienne par la culture socialiste ou soviéto-marxiste en supprimant la propriété privée, la liberté personnelle et les libertés politiques.

Pour être plus précis, il y avait plusieurs forces inégales dans chacun des deux camps. Dans le camp républicain, ou celui du Front populaire, trois grandes forces se rejoignaient : la première, de loin la plus importante, comprenait les communistes staliniens, les socialistes bolchevisés (les socialistes modérés ayant été laminés et marginalisés), les militants marxistes antistaliniens du POUM et enfin les anarchistes, qui  aspiraient à implanter un régime de type collectiviste ou de type soviétique ; la seconde force, regroupait les nationalistes-séparatistes (catalans, basques, galicien, etc.), qui voulaient l’indépendance pour leurs peuples ; et la troisième force, plus minoritaire, réunissait les partis de la gauche bourgeoise-jacobine, laïciste, qui faisaient volontairement ou involontairement le jeu des premières.

En face, dans le camp national, il y avait cinq tendances ou mouvements bien distincts : les monarchistes traditionalistes (carlistes), les monarchistes libéraux, les conservateurs-libéraux (la CEDA, confédération de partis catholiques, de libéraux-conservateurs, populistes et démocrates-chrétiens, avec en leur sein les Jeunesses d’Action Populaire – JAP), les républicains démocrates (parti Républicain radical, Parti réformiste et Parti agrarien) et enfin les phalangistes.

Les officiers supérieurs rebelles étaient tous convaincus que les militaires, aidés de quelques groupes de miliciens civils, l’emporteraient rapidement sur leurs adversaires frappés de stupeur et terrorisés. Selon eux, tout devait être réglé en quelques heures, au plus quelques jours. Mais ils se trompaient lourdement. L’armée et les forces de police (gardes d’assaut, garde civile et carabiniers) étaient aussi divisées que l’ensemble de la société. Le putsch militaire fut un échec et la guerre civile devint inévitable lorsque la société réagit, les uns, soutenant le camp républicain les autres le camp national.

Telle est l’explication essentielle d’un conflit entre deux factions : l’une « totalitaire » et l’autre « autoritaire », dans lequel la défense de la démocratie ne jouait absolument aucun rôle. Quant à l’argutie selon laquelle l’aide germano-italienne aurait été quantitativement (relativement) supérieure à celle de l’union soviétique, elle masque le fait que Staline a satellisé le Front populaire espagnol, alors que l’appui de l’Allemagne et de l’Italie n’a pas privé l’Espagne de Franco de son indépendance. Ce point clef de l’intervention étrangère, a été souligné très tôt par l’intellectuel républicain-libéral Gregorio Marañon et il a eu entre autres comme conséquence importante la neutralité de l’Espagne durant la Deuxième Guerre mondiale qui a bénéficié aux Alliés.

Pourquoi le Front populaire a-t-il finalement perdu la guerre alors qu’il aurait dû la gagner en raison des moyens militaires et économiques dont il disposait au départ ? Pourquoi a-t-il gaspillé une supériorité matérielle qui, normalement, aurait dû lui donner la victoire ? Le général Vicente Rojo, chef de l’état-major de l’armée populaire, de 1937 à la fin de la guerre, écrit à ce propos dans Alerta a los pueblos (1939) : « Sur le plan militaire, Franco a triomphé parce que la science militaire et l’art de la guerre l’exigeaient […]. Sur le plan politique, Franco a triomphé parce que la République ne s’était pas fixé un but politique […]. Pendant deux ans et demi de guerre, nos hommes politiques ont été plus préoccupés par de petites questions personnelles et partisanes que par les grands problèmes nationaux. Il leur a manqué l’abnégation politique pour se soumettre à un idéal commun supérieur à celui des partis et l’intégrité pour assainir une atmosphère politique viciée ». On ne saurait en effet trop insister sur les effets désastreux des guerres intestines dans les rangs du Front populaire. À peine un mois après le déclenchement du soulèvement, les communistes ont changé leur stratégie. Ils ont renoncé à la révolution par la base, par le peuple (objectif primordial des anarchistes) pour s’appliquer à conquérir l’appareil de l’État et particulièrement l’armée, tout en essayant de calmer les inquiétudes des démocraties occidentales. Au printemps 1937, en Catalogne, de sanglants affrontements ont opposé les anarchistes et les communistes antistaliniens du POUM aux communistes staliniens du PCE et aux socialistes bolchevisés du PSOE. Ils ont marqué le début d’une féroce persécution contre les marxistes non « orthodoxes ». Deux ans plus tard, le 4 mars 1939, à Madrid, alors que l’armée populaire est exsangue et la résistance désormais inutile, de terribles règlements de compte mettent aux prises d’un côté les anarchistes et les socialistes réformistes, de l’autre les communistes. Cette fois le « Conseil national de défense », dirigé par le général Miaja, le colonel Casado et le socialiste modéré Besteiro, prend le dessus. Les dirigeants communistes abandonnent leurs hommes et fuient à Moscou.

D’anciens leaders communistes comme Enrique Castro Delgado, Jésus Hernandez ou Valentin Gonzalez (El Campesino), des communistes antistaliniens comme Julian Gorkin, des anarchistes comme Diego Abad de Santillan, ou des socialistes marxistes comme Luis Arquistain, ont tous largement traité le thème de l’emprise communiste et soviétique sur la zone Républicaine. L’historien Burnett Bolloten a remarquablement bien montré que le conflit espagnol n’était pas seulement une guerre contre le camp national, mais aussi une lutte interne pour le contrôle du camp républicain, dominée progressivement par le Parti communiste avec l’appui soviétique (voir The Spanish Civil War : Revolution and Counterrevolution, 1961). C’est aussi la raison pour laquelle le professeur Sanchez Albornoz, qui fut membre de la Gauche républicaine et chef du Gouvernement républicain en exil (1962-1971), affirme catégoriquement : « Si nous avions gagné la guerre le communisme se serait installé en Espagne » (La Nación, 14 août 1975).

À l’inverse, dans le camp national, les tensions et dissensions sont rapidement et fermement réprimées. Élu par ses pairs commandant suprême des forces militaires insurgées et chef de gouvernement de l’État Espagnol (28 septembre 1936), Franco confie six mois plus tard à Ramon Serrano Suñer, son beau-frère juriste, ancien député de la CEDA, la tâche de rédiger le « décret d’unification » imposant la fusion de tous les partis de droite (républicains libéraux et conservateurs, monarchistes et traditionalistes-carlistes) avec la Phalange originelle de José Antonio dans la Falange Española Tradicionalista y de las JONS, afin de de juguler les divisions politiques. Promulgué le 19 avril 1937, le décret n’admet pas de résistance ou de contestation : le chef de la Communion traditionaliste (carliste), Fal Conde est obligé de s’exiler ; le second chef de la Phalange Manuel Hedilla hostile à la fusion est condamné à mort ; Gil-Robles, le président de la CEDA qui se trouve en France lors du déclenchement du soulèvement, reste prudemment au Portugal. Quant au prétendant de la dynastie alphonsiste, Juan de Borbon, qui souhaite rejoindre le camp national, il est empêché de pénétrer en Espagne en août 1936. Après avoir obtenu le pouvoir militaire, grâce à ce décret d’unification, Franco commence à concentrer le pouvoir politique entre ses mains

Cela étant dit, on ne saurait trop souligner que le soulèvement, la guerre civile et le régime ou la dictature de Franco sont des faits bien distincts, qui, en tant que tels, peuvent être jugés et interprétés de manières très différentes.

II – L’intensification de la violence durant IIe République et l’explosion finale sous le Front populaire

Dans une édition anglaise de La Révolte des masses, le philosophe José Ortega y Gasset écrit : « L’Anglais ou l’Américain pourra penser ce qu’il veut sur ce qui s’est passé ou se passera en Espagne, mais ce droit est une injure s’il n’accepte pas l’obligation correspondante d’être bien informé sur la réalité de la guerre civile espagnole, dont le premier et plus substantiel chapitre est son origine, les causes qui l’ont produite ». Quels sont donc les antécédents directs et indirects de cette tragédie ? Parmi les causes lointaines ou profondes on ne saurait oublier l’importance du long processus de dégradation, de déclin et d’instabilité du pays, accéléré considérablement par l’invasion/occupation des troupes de la République française (1793-1795) puis napoléoniennes (1808-1814). La brève chronologie de l’histoire d’Espagne du XIXe siècle, marquée par la guerre d’indépendance, les trois guerres entre carlistes et libéraux, la révolution de 1868, et les 35 pronunciamientos militaires de 1814 à 1886 (dont 33 sont le fait de libéraux progressistes contre des libéraux-conservateurs), en donne un aperçu. Cette dramatique situation de décomposition et de désintégration s’aggrave encore, au début du XXe siècle, lorsque viennent se juxtaposer les problèmes liés à l’émergence des nationalismes régionaux et à la révolution sociale (insurrection anarcho-socialiste de 1909, grève révolutionnaire de 1917…).

Les guerres civiles naissent toujours de la conjonction de crises économique, sociale, politique, culturelle, morale et religieuse et la Guerre d’Espagne n’échappe pas à la règle. Mais si l’on cherche ses causes immédiates, au-delà des sempiternelles « conditions objectives », il faut souligner l’aveuglement politique de la majorité des politiciens républicains et leur constante manipulation du corps social au nom du salut du peuple et de l’humanité.

En août 1930, le Pacte de Saint Sébastien créé un Comité révolutionnaire et scelle l’union de tous les dirigeants républicains : libéraux, conservateurs, socialistes et indépendantistes catalans. Ce Comité révolutionnaire donne l’ordre de soulèvement contre la monarchie, mais en décembre 1930 l’insurrection échoue. Proclamée dans l’allégresse quelques mois plus tard, le 14 avril 1931, juste après des élections municipales perdues par les monarchistes dans les grandes villes, la République connait trois phases : à gauche de juin 1931 à décembre 1933, à droite de décembre 1933 à février 1936 et à gauche de février à juillet 1936.

Tout au long des cinq ans de la IIème République la violence endémique ne cesse de s’intensifier jusqu’à l’explosion finale. Le 11 mai 1931, de graves atteintes à l’ordre public se produisent dans tout le pays. Églises, couvents, bâtiments religieux brûlent, sans que la force publique, fidèle aux instructions données par le gouvernement, n’intervienne. En automne, de violentes polémiques éclatent lors de l’adoption du projet de loi de Constitution. 89 députés (dont le philosophe Unamuno), blessés dans leurs convictions religieuses, abandonnent les Cortès en signe de protestation contre l’article 26 qui interdit les ordres religieux, limite l’enseignement catholique et donne au gouvernement la possibilité de nationaliser les biens de l’Église.

Les anarchistes ne tardent pas à se manifester. Le 11 mai 1931, l’armée occupe les principales villes et l’état de guerre est proclamé. En juillet, une autre révolte anarcho-syndicaliste est réduite à coups de canon à Séville. Le 10 août, le général Sanjurjo, se révolte avec l’appui de la garnison de Séville. Ce général était connu jusque-là pour avoir rendu un service inestimable à la République juste avant qu’elle ne soit proclamée, mettant la garde civile qu’il dirigeait alors aux ordres des futurs dirigeants républicains. Appelées à la rescousse, les forces indigènes marocaines étouffent immédiatement le putsch initié par un groupe restreint de conspirateurs de droite. En octobre, les passions s’exacerbent à nouveau en raison du caractère extrêmement répressif de la « loi de défense de la République » portée par le chef du gouvernement Azaña (censure de la presse, amendes, interdictions de manifestations, etc.). Déçue par l’évolution sectaire et dogmatique du régime, l’Association au service de la République, présidée par trois des plus grands esprits de l’époque (Marañon, Ortega y Gasset et Pérez de Ayala) décide de se dissoudre.

En janvier 1932, l’armée liquide un soulèvement anarchiste dans le bassin du Llobregat. En janvier 1933, des troubles provoqués par des anarchistes à Castelblanco et Casa Viejas sont écrasés dans le sang par les Gardes d’assaut de la République. Au lendemain de la formation d’un nouveau gouvernement présidé par Alejandro Lerroux, en septembre 1933, la gauche socialiste et l’extrême gauche commencent à conspirer et à préparer la révolte. Lerroux est président d’un parti radical nourri de francs-maçons, mais la gauche ne pardonne pas à son gouvernement d’être soutenu par les catholiques libéraux-conservateurs de la CEDA, parti légaliste, qui est considéré par elle « réactionnaire » et « fasciste ».

Le 8 décembre 1933, une nouvelle insurrection libertaire éclate. L’état de siège est décrété dans tout le pays. Le gouvernement fait appel à l’armée et à l’aviation pour maîtriser le mouvement. Lorsque la CEDA, qui dispose d’une majorité relative au Parlement, mais qui a laissé gouverner jusque-là les républicains radicaux, insiste pour participer au pouvoir, la gauche s’indigne et se déclare prête à tout pour l’empêcher. Les découvertes de dépôts d’armes se succèdent à bon rythme. Le 4 octobre 1934, la CEDA, entre finalement au gouvernement avec trois portefeuilles. La gauche socialiste dénonce immédiatement « une provocation fasciste » et donne le signal de la révolution. L’état de guerre est à nouveau proclamé. La tentative de putsch socialiste est réprimée partout sauf dans les Asturies où le gouvernement de la République doit faire appel aux troupes d’élite d’Afrique pour lutter contre 30 000 insurgés. Le bilan est lourd : près de 2000 morts. Salvador de Madariaga, député républicain libéral aux Cortès et représentant de l’Espagne à la SDN, dira plus tard à ce propos : « Avec la rébellion de 1934, la gauche espagnole perdit jusqu’à l’ombre d’une autorité morale quelconque pour condamner la rébellion de 1936 » (España, édition de 1970).

Dès l’arrivée au pouvoir du Front populaire, un flot de violence inonde littéralement le pays. Le 16 février au soir, des permanences de parti de droite sont pillées, des églises et des couvents incendiés, des drapeaux rouges et noirs hissés sur les bâtiments officiels. Dans les jours qui suivent, les grèves se multiplient paralysant la production, les occupations illégales des terres sèment la panique, les milices de gauche et de droite font la loi dans la rue, la censure bâillonne la presse de droite et du centre. Le 16 juin, au cours d’un débat aux Cortès, le leader de la CEDA, Gil Roblès, dresse un bilan effarant des troubles survenus depuis le 16 février, jamais démenti : 269 morts, 1287 blessés, 160 églises totalement détruites, 251 églises partiellement détruites, 113 grèves générales, 228 grèves partielles, 146 explosions de bombes, etc. La Phalange Espagnole de José Antonio, accusée par nombre d’historiens d’avoir fomenté la violence, n’est en réalité responsable que de 80 morts entre le 10 juin 1934 et le 18 juillet 1936, et elle a subi un nombre semblable de morts dans ses rangs.

Les Cortès dégénèrent en véritable champ de bataille. Les députés entrent armés dans l’hémicycle et l’appel à la violence physique y devient habituel. Le 15 avril 1936, le député, secrétaire général du Part communiste, José Díaz Ramos, menace directement Gil Roblès : « J’ignore comment mourra Monsieur Gil Roblès, mais ce que je peux affirmer c’est que, si on laisse le peuple se faire justice, il mourra les chaussures aux pieds ». Ses paroles sont si agressives, que le président de Cortès ordonne qu’elles ne figurent pas dans le Diario de sesiones.

Au printemps 1936, Santiago Carrillo, président des Jeunesses socialistes adhère en secret au parti communiste et rend officiellement sa carte de membre du PSOE au mois d’avril. Principal artisan de la fusion des jeunesses socialistes et des jeunesses communistes dans les JSU, il arrache au mouvement socialiste de Largo Caballero la totalité du mouvement des Jeunesses socialistes unifiées (près de 50 000 membres).

Le 16 juin 1936, c’est au tour de José Calvo Sotelo d’être menacé en pleine séance des Cortès, cette fois par le chef du gouvernement Santiago Casares Quiroga. Le leader monarchiste lui répond : « Mieux vaut mourir avec honneur que vivre sans dignité ». Le soir du 12 juillet, le lieutenant de la Garde d’assaut, instructeur des milices socialistes, José del Castillo, est victime d’un attentat mortel perpétré par des carlistes en représailles de l’assassinat d’Andrés Sáenz de Heredia (sympathisant de la Phalange et cousin du fondateur et leader José Antonio Primo de Rivera) et de la grave blessure d’un jeune étudiant traditionaliste, José Luis Llaguno, lors des obsèques du sous-lieutenant de la garde civile Anastasio de los Reyes. La violence franchit un nouveau seuil : le 13 juillet, vers deux heures du matin, l’autocar nº 17 des Gardes d’assaut sort de la caserne de Pontejos avec à son bord une dizaine de Gardes d’assaut et quatre membres des Jeunesses socialistes sous les ordres du capitaine de la Garde civile Fernando Condés. Un autre commando est chargé d’éliminer le principal leader de la droite conservatrice, président de la CEDA, Gil Roblès, et, vraisemblablement, l’ex chef du gouvernement, leader du parti Républicain radical, Alejandro Lerroux, mais par chance les deux hommes sont absents et à l’étranger. En dépit de son immunité parlementaire, José Calvo Sotelo est tiré de son lit. Il proteste, mais devant les assurances sur l’honneur du capitaine Condés, il accepte de se rendre à la direction générale de la Sécurité. Embarqué de force dans l’autocar, il est abattu aussitôt de deux balles dans la nuque par le milicien socialiste Luis Cuenca. Les assassins seront ensuite protégés par les députés socialistes Vidarte, Zugazagoitia, Nelken et Prieto. 

La mort de Calvo Sotelo est le signal. Bien sûr la conspiration est en marche depuis le mois de mars et le soulèvement se serait produit sans elle. Mais la nouvelle fait l’effet d’une bombe. Elle accélère les préparatifs et pousse les plus hésitants à se joindre au projet. C’est l’étincelle qui met le feu aux poudres. Au lendemain du 18 juillet, à l’exclusion des militants de la Gauche républicaine de Manuel Azaña et de l’Union républicaine de Diego Martínez Barrio, en territoire front-populiste tous les militants et sympathisants républicains centristes ou de droite, comme ceux des partis républicains de Lerroux, Martinez de Velasco et Melquiadez Alvarez, sont considérés comme des ennemis « fascistes » à extirper au même titre que les libéraux-conservateurs (républicains ou monarchistes), les monarchistes traditionalistes ou les phalangistes. Les ministres démocrates et républicains du parti radical, Salazar Alonso, Abad Conde et Rafael Guerra del Rio, sont condamnés à mort et assassinés par les front-populistes. En territoire national, les adversaires réputés « rouges » subissent une répression semblable avec toutefois une différence : les nationaux fusillent en masse alors que les républicains font de même, mais après avoir très souvent torturé leurs victimes.

Ce n’est pas moins de 400 « chekas » ou centres de tortures organisés par les différents partis du Front populaire qui fonctionnent dans les grandes villes du territoire républicain (voir César Álcala, Chekas. Las prisiones republicanas, 2020). Selon les spécialistes, Antonio Montero et Vicente Cárcel Ortí, 6964 religieux sont assassinés entre 1936 et 1939 (entre 1987 et 2020, 2255 martyrs de la foi ont été béatifiés et 11 canonisés par les papes, en dépit des pressions des autorités espagnoles, et 2000 autres causes sont encore en cours). 

En novembre 1936, le plus grand massacre de la guerre d’Espagne (près de 5000 exécutions dont 2750 victimes identifiées) est perpétré à Paracuellos del Jarama près de Madrid. Santiago Carrillo, futur Secrétaire général du PCE, alors conseiller à l’Ordre public dans le Comité de défense de Madrid, est accusé d’être l’un des principaux responsables de ces exécutions extrajudiciaires (avec la communiste Margarita Nelken, le radical socialiste directeur général de la sécurité Manuel Muñoz et le socialiste ministre de l’Intérieur Angel Galarza). Il a toujours nié sa participation à ces assassinats massifs, mais les témoignages et documents contraires abondent. Le Dr. Henny, représentant de la Croix-Rouge, est l’auteur d’un rapport sur ces massacres. Dimitrov, responsable du Komintern, et Ivan Stepanov, agent du Komintern, l’ont confirmé dans des rapports envoyés à Vorochilov et Staline. L’anarchiste Melchor Rodriguez, Délégué général des prisons et dernier maire républicain de Madrid, a aussi témoigné de son opposition frontale à Carrillo lors de ces exécutions extrajudiciaires. Ce massacre est sans commune mesure avec celui, plus connu, commis par les nationaux à Badajoz : 500 morts (et non 3000 ou 4000, voir l’enquête de Francisco Pilo Ortiz et Moíses Domínguez, Balas en agosto, 2022).

Selon le professeur Stanley Payne, le nombre des exécutions et assassinats dans les deux camps pendant la guerre s’élève à 55 000 victimes parmi les nationaux et 50 000 parmi les républicains. Ce relatif équilibre n’est rompu que par les victimes de la répression franquiste dans l’après-guerre. Selon l’étude de Miguel Platon, il y a eu, de 1939 à 1960, 24 949 condamnations à mort, dont 12 849 commutations de peine et 12 100 exécutions effectives, chiffre auquel il faut retrancher les exécutions de condamnés de droit commun et rajouter les exécutions extrajudiciaires – environ 5000 règlements de compte du printemps et de l’été 1939 –, soit un total d’environ 14 000 exécutés. Une étude minutieuse, rigoureuse et honnête, en réponse à la propagande socialo-marxiste qui s’obstine à faire état de 114 000, 130 000 voire 200 000 disparus imputables au « franquisme » (alors que les investigations sur la moitié des fosses recensées, menées pendant plus de vingt ans, n’ont permis d’exhumer et d’identifier que les restes de 2000 personnes dont certaines sont des soldats ou des victimes du Front populaire). On sait en outre aujourd’hui, que le nombre total des morts parmi les combattants de nationalité espagnole des deux camps réunis s’élève à 150 000 bien qu’il faille ajouter quelque 25 000 volontaires étrangers tués au combat et environ 15 000 civils tués lors d’actions militaires. Au total le conflit aura fait un peu plus de 300 000 morts, mais pas 1 million comme le disait la propagande de l’après-guerre.

III – Les déclarations édifiantes des protagonistes et témoins des deux camps

Les thèses fondamentales des historiens favorables au Front populaire (communistes, socialistes, anarchistes, indépendantistes / séparatistes ou républicains de gauche laïcistes), ne varient guère depuis des décennies, indépendamment des convictions ou sensibilités de leurs auteurs. À les entendre, la violation et la destruction de la République par les droites réactionnaires et fascistes aurait été délibérée. Le camp national aurait eu un programme de massacre systématique alors qu’en revanche le terrorisme du camp républicain aurait été « provoqué », n’aurait eu qu’un caractère « accidentel », « spontané », et n’aurait jamais été organisé par les partis et le gouvernement ; les crimes les plus atroces auraient été perpétrés par des « éléments incontrôlés », en aucun cas par des bourreaux ou des tortionnaires ; les assassinats les plus sadiques auraient été exceptionnels et les Tribunaux populaires auraient été « indulgents ». On peut bien sûr désinformer, mentir et rêver inlassablement sur les intentions !

Il existe également un courant démocrate-chrétien, minoritaire, qui a toujours été favorable au camp républicain, et qui se réclame des exemples de Mauriac, Mounier et Maritain, lesquels considéraient le Front populaire comme un moindre mal dans la lutte contre le fascisme (Le cas de Bernanos, qui vomissait les militaires, dont Franco, est tout autant cité par eux, bien qu’il soit plus complexe car non seulement l’auteur de Les grands cimetières sous la lune estimait José Antonio, mais son propre fils combattait dans les rangs de la Phalange). En regard des prises de position pro-républicaines de ces auteurs (voir notamment les propos insultants de Benoît Pellistrandi, étonnamment dans la lignée des méthodes du militant communiste-stalinien Manuel Tuñon de Lara), il n’est pas inutile de rappeler les nombreuses déclarations et témoignages de personnalités beaucoup plus directement impliquées dans le conflit et beaucoup mieux informées. En voici quelques exemples, pour la plupart mal connus ou méconnus en France :

Niceto Alcala-Zamora, président de la République espagnole, de 1931 à 1936, est l’un des plus sévères critiques du Front populaire. Dès le lendemain des élections de février 1936, et après sa destitution du 7 avril, il écrit dans son Journal et ses Mémoires : « Il y a eu dans la plupart des provinces des négociations occultes, des artifices, des délits et des coactions […] Presque toute l’Espagne a fait comme dans la Corogne, c’est-à-dire des rectifications postélectorales honteuses d’un bon nombre de sièges ». « Il a été étrangement difficile d’obtenir les données chiffrées de ce vote récent… Il a fallu des jours d’efforts parce que, à partir du 17 avril, les manipulations et les prestidigitations afin de ressusciter ou d’écarter tant de candidats ont rendu la tâche impossible ». Et encore : « Les Cortès ont préparé ainsi deux coups d’État parlementaires. Avec le premier, elles se sont déclarées indissolubles pour la durée du mandat présidentiel. Avec le second, elles m’ont révoqué. Le dernier obstacle était écarté sur la route de l’anarchie et de toutes les violences de la guerre civile ». « Dès le 17 février, et même dès la nuit du 16, le Front populaire, sans attendre la fin du dépouillement des votes et la proclamation des résultats […] a déclenché l’offensive du désordre dans les rues : il a pris le pouvoir par la violence » (Journal de Genève, 17 janvier 1937).

Manuel Azaña, président du Gouvernement (1931 à 1933), premier président du Gouvernement du Front populaire, président de la République à partir du 10 mai 1936, « Maître Maçon » et militant laïciste, est l’auteur de propos hallucinants sur la Guerre civile. Il est connu pour avoir dit : « L’Espagne a cessé d’être catholique » (13 octobre 1931), « Il n’y a pas de liberté contre la liberté, telle est l’essence de notre politique » (Cortès, 30 septembre 1932), « La Révolution se fait toujours contre la majorité » (Bilbao, 21 avril 1934) « Au-dessus de la Constitution se trouve la République et, plus haut encore, la Révolution » (El Sol, 17 avril 1934) et encore « À une République entre les mains de fascistes ou de monarchistes, nous préférons n’importe quelle catastrophe, même s’il nous faut répandre le sang » (Madrid, 1er juillet 1934). Mais au lendemain de la défaite, il écrit ces mots désabusés et ahurissants : « Chaque parti, chaque province, chaque syndicat a voulu avoir son armée. Dans les colonnes, les bataillons se chamaillaient, se disputaient, se volaient les victuailles, les munitions… Chacun a pensé à son propre salut sans considérer l’œuvre commune… Où est la solidarité nationale ? Je ne l’ai vue nulle part… Une des pires conséquences de ces évènements est la dissociation générale, l’assaut contre l’État… la guerre civile a centuplé les ambitions, les divergences, les rivalités, les conflits et les indisciplines, qui embourbaient le Front populaire… Hystérie révolutionnaire qui est passée des mots aux faits, aux vols, aux assassinats, inaptitudes des gouvernants, immoralité, lâcheté, aboiements et coups de feu entre les syndicats, vanité de parvenus, déloyauté, dissimulation, palabres de ratés, exploitation de la guerre pour s’enrichir, refus d’organiser une armée, paralysie des opérations, insolence des séparatistes, petits gouvernements de caciques… » (Obras Completas : Memorias políticas y de guerra et Velada en Benicarlo, 1966-1968) ?

Clara Campoamor, député, membre du Parti radical, principale rédactrice de la loi établissant le divorce en Espagne (1932), écrit dans son livre La Révolution espagnole vue par une républicaine (Plon, 1937) : “Dès les premiers jours de la lutte une âpre terreur a régné à Madrid. L’opinion publique a été tentée au premier abord de mettre les violences commises dans les villes, et en particulier à Madrid, sur le compte des anarchistes. L’histoire dira un jour si c’est avec justice qu’on les a chargés de ces faits. En tout cas c’est aux gouvernementaux sans distinction à en assumer la responsabilité”. “Comme le montrent avec éloquence les exhortations des journaux gouvernementaux, la terreur régnait à l’arrière depuis le commencement de la lutte. Des patrouilles de miliciens commencèrent à opérer des arrestations dans les domiciles ou dans la rue, partout où ils croyaient trouver des éléments ennemis. Les miliciens, en dehors de toute légalité, s’érigeaient en juges populaires et faisaient suivre leurs arrestations de fusillades”. “Les gardiens de la loi étaient ou indifférents ou impuissants devant le nombre d’exécuteurs qui accomplissaient cette odieuse tâche ”. “Au début on visait les éléments fascistes. Puis la distinction s’effaça. On arrêtait et on fusillait les gens appartenant à la droite, puis ses sympathisants, ensuite les membres du parti radical de M. Lerroux, quelques fois même – erreur tragique ou vengeance de classe – des membres du parti de la Gauche républicaine […] Quand on constatait ces erreurs, on mettait les assassinats sur le dos des fascistes et on continuait […]

Indalecio Prieto, socialiste « modéré », plusieurs fois ministre de 1931 à 1933, puis à nouveau de 1936 à 1938, clamait peu de temps avant la révolution socialiste d’octobre 1934 : « Que le prolétariat se charge du pouvoir. Qu’il fasse de l’Espagne ce qu’elle mérite. Pour cela, il ne doit pas hésiter, et si le sang doit couler qu’il coule ». Mais regrettant ses paroles et son action, il a écrit plus tard : « Je me déclare coupable devant ma conscience, devant le parti socialiste et devant l’Espagne entière de ma participation à ce mouvement révolutionnaire. Je le déclare comme une faute, comme un péché, non comme une gloire ». (Discursos en América, 1944).

Francisco Largo Caballero, dirigeant du PSOE et de l’UGT, conseiller d’État sous la dictature du général Primo de Rivera[3], ministre du Travail (1931-1933) et chef du Gouvernement de septembre 1936 au 17 mai 1937, est le principal responsable de la bolchévisation du Parti socialiste à partir de la fin de 1933. Ses discours véhéments, ses exhortations à la Révolution, ses appels plus ou moins voilés au meurtre du bourgeois lui valent d’être surnommé le Lénine espagnol par les Jeunesses socialistes. Quelques phrases donnent la mesure de son extrémisme : « Il y a des communistes qui croient qu’ils ne peuvent pas s’allier avec les socialistes. Je ne m’explique pas cette position… Nous ne nous différencions en rien des communistes, comme on aura pu le voir » (Bilbao, 20 avril 1934). « Il ne suffit pas de dire qu’on est socialiste. Notre principal maître, le fondateur du socialisme scientifique, dut s’appeler communiste pour se différencier des socialistes utopiques… L’essentiel, la conquête du pouvoir ne peut se faire par la démocratie bourgeoise » (Linares, 23 janvier 1935). « La démocratie n’est que le premier pas vers la réalisation de la dictature du prolétariat. Que personne ne doute que le pouvoir nous appartiendra et par la manière forte s’il le faut » (El Liberal, Bilbao, 20 janvier 1936). « Les élections ne sont qu’une étape de la conquête du pouvoir et leur résultat ne s’accepte que sous bénéfice d’inventaire. Si la gauche triomphe, avec nos alliés nous pouvons œuvrer à l’intérieur de la légalité mais, si la droite gagne, nous devrons aller à la guerre civile. Je désire une république sans lutte de classes, mais, pour cela il faut que l’une d’elles disparaisse. Et ceci n’est pas une menace c’est un avertissement. Que l’on ne s’imagine pas que nous disons les choses par plaisir : nous les réalisons » (Alicante, 25 janvier 1936). « Quand le Front populaire s’écroulera, comme cela se produira sans doute, le triomphe du prolétariat sera indiscutable. Nous implanterons alors la dictature du prolétariat… » (Cadix, 24 mai 1936). Et les organes officiels du parti socialiste, Claridad et El Socialista lui faisaient écho, en répétant inlassablement : « Que la République parlementaire meure ! » « Guerre de classe. Haine à mort de la bourgeoisie criminelle ! », « Nous sommes décidés à faire ce qui a été fait en Russie » « Que les Espagnols choisissent : le fascisme ou le socialisme ».

Alejandro Lerroux, leader du Parti républicain radical, ministre des Affaires étrangères (1931), plusieurs fois chef du Gouvernement entre 1933 et 1935, « Maître Maçon », figure politique majeure du centre, explique sans ménagement les raisons du soulèvement du 18 juillet : « Il ne s’agit pas d’un pronunciamiento, mais d’un soulèvement national, aussi sacré et légitime que celui de l’indépendance nationale de 1808, et même encore plus sacré ; alors on défendait seulement l’indépendance politique, aujourd’hui, on défend aussi l’indépendance morale, sociale et économique, la propriété, la culture et la conscience, toute une civilisation et tout une histoire » (Diario de la Marina, 3 janvier 1937) « Ni Franco ni l’armée n’ont enfreint la loi, ni ne se sont élevés contre une démocratie légale, normale et en fonction. Ils n’ont fait que la remplacer dans le vide qu’elle a laissé lorsqu’elle s’est dissoute dans « le sang, la boue et les larmes » » (La pequeña historia de España, 1931-1936).

Claudio Sánchez Albornoz, historien, recteur, membre de l’Académie d’histoire, républicain de gauche modéré, ministre puis chef du Gouvernement de la République en exil (1962-1971), a fait lui aussi une déclaration sidérante : « Si nous avions gagné la guerre, le communisme aurait été établi en Espagne… En août 37… Azaña m’a dit que « la guerre est perdue, mais si nous la gagnons, nous, les républicains, devrons quitter l’Espagne, s’ils nous laissent le faire, parce que le pouvoir sera aux mains des communistes »… Écoute, tu seras choqué quand tu liras que je ne voulais pas la victoire de la guerre civile, mais c’est vrai qu’Azaña non plus, nous aurions dû quitter l’Espagne… Tu seras choqué quand tu liras que je ne voulais pas la victoire républicaine, mais c’est vrai » (Entretien, Personas, nº74).

Diego Martinez Barrio, républicain de gauche, suprême dignitaire de la franc-maçonnerie, chef du gouvernement en 1933 et 1936, président des Cortès (1936-1939), puis président de la République en exil (1945-1962), écrit avec amertume à propos de ses alliés politiques : « Tous… nous attribuaient à nous, les républicains, le triste rôle de Kerenski. Notre mission devait se limiter, selon eux, à leur aplanir le chemin du pouvoir, étant donné que la révolution démocratique était une étape épuisée de l’histoire d’Espagne » (Origenes del Frente popular español, 1943).

Manuel de Irujo y Ollo ministre républicain sans portefeuille (1936-1938), membre du Parti nationaliste basque, est l’auteur d’un Mémoire effarant sur la situation de l’Église, présenté en Conseil des Ministres, le 7 janvier 1937. On y lit : « En dehors du Pays basque, la situation de fait de l`Église est la suivante : Tous les autels, images et objets de culte ont été détruits sauf rares exceptions […]. Toutes les églises ont été fermées au culte qui a été totalement suspendu […]. Les organismes officiels ont reçu les cloches, les calices, les chandeliers et tous les autres objets de culte qui ont été fondus et transformés à des fins militaires ou civiles […]. Des édifices et des biens de toutes sortes ont été incendiés, pillés, occupés ou détruits […]. Les prêtres et les religieuses ont été arrêtés, emprisonnés et fusillés sans procès par milliers […]. On est allé jusqu’à interdire la détention privée d’images et d’objets de culte. La police, qui effectue des perquisitions, cherche et détruit avec violence et acharnement tous les objets qui se rattachent au culte. »

Un télégramme attribué au communiste, Jésus Hernández, ministre de l’Instruction publique du gouvernement de Largo Caballero, aurait été envoyé au Congrès des Athées organisé à Moscou : « Votre lutte contre la religion est aussi la nôtre. Nous avons le devoir de faire de l’Espagne une terre d’athées militants. La lutte sera difficile, parce que dans ce pays il y a beaucoup de réactionnaires qui refusent la culture soviétique. Toutes les écoles d’Espagne seront transformées en écoles communistes ». La Lettre collective des évêques espagnols, du 1er juillet 1937, attribue pour sa part au délégué espagnol à ce même Congrès des Athées, ces mots cruels : « L’Espagne a surpassé de loin l’œuvre des soviets, parce que l’Église a été totalement annihilée« .

Pie XI écrit dans l’encyclique Divini Redemptoris sur la situation de l’Espagne sous la dépendance de la République du Front populaire (19 mars 1937) : « Elle n’a pas seulement abattu quelques Églises, quelques couvents mais chaque fois que cela lui fut possible, elle détruisit toutes les églises, tous les couvents et jusqu’à toute trace de religion chrétienne, même s’il s’agissait des plus insignes monuments de l’art et de la science. La fureur communiste ne s’est pas seulement contentée de tuer des évêques et des milliers de prêtres, de religieux et religieuses… mais elle a fait un nombre encore plus élevé de victimes parmi les fidèles de toutes classes, qui sont encore tous les jours assassinés en masse pour le simple fait d’être de bons chrétiens ou seulement opposés à l’athéisme marxiste. Cette destruction épouvantable est menée à bien avec une haine, une barbarie et une férocité que l’on n’aurait pas cru possibles dans notre siècle »

Les témoignages des trois fondateurs de l’Association au service de la République (1931), les « Pères fondateurs de la République », Pérez de Ayala, Ortega y Gasset et Marañon, figures intellectuelles éminentes du libéralisme espagnol avec Miguel de Unamuno, méritent que l’on s’y attarde.

Ramón Perez de Ayala : « Mon respect et mon amour de la vérité morale m’obligent à reconnaître que la République espagnole a échoué tragiquement. Ses enfants sont coupables de matricide, et il n’est pas moins vrai qu’il n’existe plus de républicains, ni d’un côté, ni de l’autre […] Dès le début du Mouvement National, je l’ai approuvé et j’ai envoyé au général Franco mon adhésion aussi invariable qu’indéfectible » (Lettre du 29 juin 1937 publiée dans le quotidien Times).

José Ortega y Gasset (dont les deux fils combattent dans les rangs du camp national) déclare : « Alors qu’à Madrid les communistes et leurs sympathisants obligeaient, sous les plus graves menaces, les écrivains et les professeurs à signer des manifestes, à parler à la radio, etc., quelques-uns des principaux écrivains anglais, confortablement installés dans leurs bureaux ou leurs clubs, signaient un autre manifeste, où l’on garantissait que les communistes et leurs sympathisants étaient les défenseurs de la liberté. Il y a quelques jours, Albert Einstein s’est cru le « droit » d’exprimer son opinion sur la guerre civile et de prendre position. Or, Albert Einstein ignore radicalement ce qui s’est passé en Espagne aujourd’hui comme hier et il y a des siècles. L’esprit qui l’a conduit à cette insolente intervention a mené depuis longtemps à la perte du prestige universel de l’intellectuel et porte la responsabilité d’un monde qui va à la dérive à cause de l’absence de pouvoir spirituel » (La révolte des masses. Épilogue pour les anglais, 1985).

Gregorio Marañon (dont les fils s’engagent également dans le camp national) écrit : « Si nous demandons à cent êtres humains aujourd’hui, qu’ils soient espagnols ou non, les motifs de leur attitude, favorable ou contraire à l’un ou l’autre des deux partis qui luttent en Espagne, les uns mettront en avant leur credo démocratique, d’autres leur traditionalisme, d’autres leur militarisme ou leur antimilitarisme, leur catholicisme ou leur irréligion – si ce n’est un néo-catholicisme littéraire et rouge, espèce très curieuse de l’actuelle faune idéologique – ou bien leur horreur pour les exécutions et les bombardements aériens ou, enfin, leur sympathie ou leur antipathie personnelle pour les chefs de partis respectifs. Peu nombreux sont ceux qui fonderont leur position sur la véritable raison de la lutte, celle-ci : « je défends les rouges parce que je suis communiste » ou « je sympathise avec les nationaux parce que je suis ennemi du communisme » […]. Ce sont là les termes exacts du problème : une lutte entre un régime antidémocratique, communiste et oriental, et un autre régime antidémocratique, anticommuniste et européen, dont seule la réalité espagnole, toute puissante, modèlera la forme exacte » (Libéralisme et Communisme, point VII ; Revue de París, 15 décembre 1937).

Miguel de Unamuno, célèbrephilosophe catholique hétérodoxe,a pris lui aussi clairement position en faveur du camp national dès le début du conflit. Il a ensuite pris ses distances avec lui au lendemain de sa célèbre algarade avec Millán Astray, le 12 octobre 1936, mais il n’a jamais varié sur son hostilité envers le Front populaire, Dès juillet 1936, il écrit :« En ce moment critique de souffrance pour l’Espagne, je sais que je dois suivre les soldats. Eux seuls nous rendront l’ordre. Ils savent ce que signifie la discipline et comment l’imposer. Non, non je ne me suis pas converti en droitiste. Ne faites pas attention à ce que l’on dit. Je n’ai pas trahi la cause de la liberté. Mais maintenant il est essentiel que l’ordre soit rétabli ». « Ce combat n’est pas un combat contre la République libérale, c’est un combat pour la civilisation » (Déclaration au correspondant de l’agence nord-américaine « International News« , 20 août 1936) ; et encore : « Aussitôt que se produisit le mouvement sauveur du général Franco, je me suis rallié à lui, pensant qu’il importait avant tout de sauver la civilisation occidentale chrétienne et avec elle l’indépendance nationale… (entretien avec les frères Tharaud, novembre 1936).

Voici enfin, pour clore cette liste de citations, la déclaration du professeur Julián Besteiro, ex-président du PSOE et de l’UGT, puis président des Cortès constituantes en 1931, l’un des principaux représentants de la minorité marxiste-réformiste du PSOE (l’un des très rares leaders du Front populaire à ne pas avoir fui Madrid en 1939) devant le Tribunal militaire qui l’a condamné à la réclusion à perpétuité, peine commuée par la suite en 30 ans de réclusion : « Nous sommes vaincus pour nos fautes (bien sûr, faire de ces fautes les miennes est de la pure rhétorique). Nous sommes vaincus nationalement pour nous être laissés entraîner dans l’aberration bolchevique, qui est peut-être la plus grande aberration politique que les siècles aient connue. La politique internationale russe, entre les mains de Staline, et peut-être en réaction à son état d’échec interne, est devenue un crime monstrueux dépassant de loin les conceptions macabres de Dostoïevski et de Tolstoï (« Les Frères Karamazov » et « Le pouvoir des ténèbres »). La réaction à cette erreur de la République de se laisser entraîner dans la ligne bolchevique a été véritablement représentée, quels que soient ses défauts, par les nationalistes (sic), qui ont mené la grande croisade anti-Komintern ».

Les gouvernements socialistes de José Luis Rodriguez Zapatero et de Pedro Sánchez, soutenus par leurs alliés d’extrême gauche, ont adopté une « loi de mémoire historique », en 2007, et une « loi de mémoire démocratique », en 2018, pour encadrer juridiquement le passé et défendre une version officielle de l’histoire. Ces deux textes controversés, plus dignes de l’Italie fasciste ou de l’Union soviétique que d’une démocratie occidentale ouverte au débat, montrent qu’en dépit de leur volonté répressive, leurs auteurs sont désormais incapables de faire taire les voix discordantes d’historiens et de journalistes, libres et indépendants, de plus en plus nombreux, de plus en plus actifs et de mieux en mieux documentés sur le sujet.

Arnaud Imatz

Arnaud Imatz, Membre correspondant de l’Académie royale d’histoire d’Espagne, docteur d’État ès science politiques ; coordinateur de l’ouvrage La guerre d’Espagne revisitée, 1993, apréfacé ou introduit les livres de : Stanley Payne, La Guerre d’Espagne. L’histoire face à la confusion mémorielle, Le Cerf, 2010, Pío Moa, Les mythes de la guerre d’Espagne, L’Artilleur, 2023 et Miguel Platón, La répression dans l’Espagne de Franco 1939-1975, L’Artilleur, 2025.


[1] Voir notamment Paul Preston, Une guerre d’extermination. Espagne 1936-1945, Belin, 2016, ou Pierre Salmon, Mercedes Yuste et François Godicheau, La guerre d’Espagne 1936-1939, La démocratie assassinée, Tallandier, 2026.

[2] Voir Stanley Payne (l’un des plus grands spécialistes mondiaux de la guerre civile espagnole), La guerre d’Espagne. L’histoire face à la confusion mémorielle, Cerf, 2011 ; Pío Moa (l’historien le plus connu et le plus lu sur le sujet avec plus de 300 000 exemplaires vendus en Espagne), Les mythes de la guerre d’Espagne 1936-1939, L’Artilleur, 2023 ; et Miguel Platón (l’auteur de l’enquête la plus rigoureuse sur les victimes de la répression franquiste), La répression dans l’Espagne de Franco 1939-1975. De la propagande mémorielle à la réalité historique, L’Artilleur, 2025.

[3] Voir le livre de l’ancien bâtonnier de Chartres Michel Festivi, Miguel Primo de Rivera : Un dictateur éclairé pour régénérer l’Espagne, 2023.

© LA NEF le 30 juin 2026, exclusivité internet