Michel Onfray (© Commons.wikimedia-no Fronteiras do Pensamento Santa Catarina 2012

Onfray ou le drame de l’antihumanisme athée

Michel Onfray sature le débat, le champ intellectuel et le champ médiatique, c’est même sa première spécialité, c’est même à ça qu’on le reconnaît. Quoi qu’il se fasse, quoi que deviennent la France, le monde, la planète, l’humanité, les pangolins et les fleurs séchées, il est toujours là, posé tel un sphinx grassouillet, en embuscade, prêt à commenter, à donner ses avis ronflants et dirimants, qui résonnent chez certains, de plus en plus nombreux, comme des prophéties. Et qui, paradoxe suprême, résonnent aujourd’hui surtout dans les oreilles « de droite ». En effet, d’Éléments, la revue d’Alain de Benoist, au Figaro, c’est comme si le proto-penseur dionysiaque, épicurien, l’auteur du Ventre des philosophes, le joyeux drille de la Normandie sans foi ni loi, était devenu l’intellectuel organique d’un monde qui se voulait conservateur non-conformiste. Que Michel Onfray soit installé dans le paysage depuis vingt ans, qu’il ait traversé une dizaine de modes sans perdre aucune plume, qu’il épouse mot à mot le Zeitgeist de chaque nouvelle année, ne leur met pas la puce à l’oreille. On a bien entendu certain prélat, pourtant intelligent, le baptiser « notre nouveau saint Augustin ». Mais saint Augustin, même au pire instant de son manichéisme, était certainement plus proche du christianisme que ne l’a jamais été un Michel Onfray, dont le Décadence, qui a fait couler tant de pixels, caractérise tout de même le christianisme comme un nazisme parmi d’autres.

LE BOVIN D’OR DE L’ÉPOQUE
C’est donc avec courage, et vraiment contre son temps, que l’essayiste Rémi Lélian s’est attaqué dans un petit livre érudit, profond et très écrit, au bovin d’or de l’époque (1). Rémi Lélian, lui, au milieu de ce concert de louanges qui mêle étrangement des néo-païens, ceci logiquement, à des chrétiens, ceci étrangement, prend de vrais risques à basculer la statue, et on ne saurait que l’en féliciter. Il rappelle d’emblée que « les premiers disciples du sorcier Onfray, ceux qui ont préparé le peuple à sa venue en corps de gloire médiatique, les grands prêtres de la bêtise moderne qui ont dressé la table de la cène en son honneur afin de l’accueillir dans le saint des saints, ce sont nos élites confondues à partir de l’instant où elles prirent ce bouffon au sérieux pour l’habiller des vêtements du prêtre royal, ce vêtement fût-il déjà en piètre état ». C’est dire, et remémorer à qui l’avait oublié, que l’homme n’est pas né hier de quelque humus révolté, où il se serait développé contre vents et marées. Non, l’homme a d’abord été cajolé et nourri dans le sein de ce système médiatique, et d’abord pour la raison qu’il battait en brèche le christianisme. Ce pour quoi il faut un courage fabuleux aujourd’hui, on l’avouera. Mais, objectera-t-on, chacun peut changer, et tout peut être pardonné. Bien entendu. Sauf qu’il n’y a chez Onfray jamais eu aucun remords, jamais la reconnaissance de la moindre erreur.

ONFRAY, DESCENDANT DE FOURIER
On peut dater sans trop se tromper la naissance de l’intérêt de la « droite » pour sa pensée, du moment de la publication de son Freud (2010), où certains ont cru voir, sans finesse, la possibilité de se débarrasser de la figure encombrante du scrutateur des inconscients. C’était d’une part méconnaître le réel apport de Freud – sans préjuger de ses erreurs, notamment sur les monothéismes –, c’était surtout ne pas voir que les attaques du « penseur » Onfray portaient sur des éléments de l’existence du père de la psychanalyse qui, outre le fait qu’ils étaient déjà bien connus, n’emportaient absolument pas de jugement sur le fond de ses théories. C’est comme si Michel Onfray avait besoin de faire place nette parmi les maîtres du soupçon pour demeurer seul. Ainsi de son « nietzschéisme de gauche » dont Lélian démontre avec brio les contradictions. Ainsi de ses attaques contre l’islam, qui lui servent, en suivant le vent, à mélanger tous les monothéismes comme objet d’une même haine.
Et, comme Onfray se doit d’être partout, tout le temps, à l’image de son rival mimétique BHL, il s’est aujourd’hui emparé en sus du grand Proudhon, dont il ne voit pas quel océan politique et moral le sépare. Onfray est en réalité le descendant d’un Fourier, l’homme aux phalanstères dont le « socialisme » n’était que le chaos de tous les désirs, sans répression, sans ordonnancement. Proudhon, bien au contraire, est l’homme de la plus haute morale, de l’ordre enté sur les valeurs héritées du christianisme, le Jacob lutteur contre Dieu, qui ne s’endormait jamais sans avoir consulté sa Bible, quand bien même lui répugnaient les excès de l’Église de son temps. Proudhon était le vrai amoureux du peuple de son temps, à qui il cherchait positivement un destin au milieu de la destruction capitaliste. Onfray est le fils du libertarisme, individualiste à en crever, dont rien, sinon sa vanité, ne retient l’orgueil. Une « raison du vide » dont il faut, avec Lélian, se débarrasser.

Jacques de Guillebon

(1) Rémi Lélian, Michel Onfray, la raison du vide, Pierre-Guillaume de Roux, 2017, 146 pages, 15,90 €.
NB – Signalons également l’excellent essai de Jean-Marie Salamito, Monsieur Onfray au pays des mythes. Réponses sur Jésus et le christianisme, Salvator, 2017, 160 pages, 12 € (ndlr).

© LA NEF n°293 Juin 2017

À propos Jacques de Guillebon

Jacques de Guillebon
Écrivain, essayiste, chroniqueur de La Nef, il est l’auteur notamment de Anarchrist. Une histoire de l’anarchisme chrétien (avec Falk van Gaver, Desclée de Brouwer, 2015), L’impasse. Du mariage laïc au mariage gay (Editions de l’Œuvre, 2012), Le nouvel ordre amoureux (avec Falk van Gaver, Editions de l’Œuvre, 2008), Nous sommes les enfants de personnes (Presses de la Renaissance, 2005, rééd. Xenia, 2010).