L'abbaye Sainte-Madeleine du Barroux

Rien ne résiste à l’appel de Dieu

Dom Louis-Marie, Père Abbé du Barroux, nous parle de son abbaye, des vocations, nous offre le regard d’un moine sur l’Église et un monde qui perd toute mesure.

La Nef – Pourriez-vous d’abord nous dire un mot de la situation de votre abbaye et de votre fondation de La Garde ?
TRP Dom Louis-Marie – Notre abbaye, fondée en 1970 par Dom Gérard, compte désormais 52 moines profès et deux postulants. Sainte-Marie de la Garde, fondée en 2002, compte 14 moines profès et deux postulants qui prendront le saint habit le 24 juin prochain avant l’office de complies. L’âge moyen est à peu près de 50 ans. Nous consacrons nos journées au Seigneur par la prière liturgique dès la nuit, par le travail (agriculture, maraîchage, moulin à huile, boulangerie et pâtisserie, vie de la maison, magasin et vente par correspondance) et par un apostolat monastique qui comporte confessions, prédications, aumônerie de scouts, des chapitres Sainte-Madeleine, Saint-Lazare et autres. Nous avons aussi en charge la direction et l’aumônerie de l’Institution Saint-Louis, collège d’environ 80 garçons. Enfin nous assurons le ministère monastique habituel auprès des personnes qui font chez nous un séjour à l’hôtellerie. Je suis très heureux de voir que Sainte-Marie de la Garde offre à un certain nombre de prêtres la possibilité de se reposer en profitant de la sainte liturgie.

Avez-vous toujours de nouvelles vocations régulièrement ? Leur profil a-t-il changé au fil du temps ? Et comment analysez-vous ce que l’on nomme la « crise des vocations » ?
Oui, nous avons régulièrement des vocations. Le Seigneur appelle toujours des âmes à la vie consacrée, à une vie cachée en Dieu, ne cherchant que son bon plaisir dans le cloître, à la vie de prière dans la liturgie solennelle. Le profil des candidats change, certainement, mais pas la nature humaine qui est faite pour Dieu. Les jeunes ont soif d’identité et d’une certaine sécurité que ne donne pas le monde actuel en perpétuel changement. Il me semble très important de pouvoir donner un accompagnement personnalisé à nos jeunes en formation afin qu’ils puissent s’enraciner humainement. La crise des vocations a des causes très variées qui se ramènent à un tronc commun : le déracinement. D’où une conception diffuse de la liberté, qui se définit comme la possibilité de changer, une certaine immaturité des tempéraments due aux innombrables et permanentes gratifications de la technologie, une structure mentale abîmée par les mauvaises méthodes d’apprentissage, une image très sécularisée et même salie du sacerdoce. Mais tout cela ne résiste pas à l’appel de Dieu. Preuve en est que les communautés qui gardent le sens du sacré continuent de recruter.

L’abbaye produit maintenant un vin de qualité et aide les producteurs locaux en ce sens : pourriez-vous nous en dire un mot ?
Depuis quelques années, les frères essayent de donner le meilleur de la vigne et du terroir. Les Côtes du Ventoux peuvent produire un vin excellent si les vignerons s’en donnent la peine. Le pays a une histoire riche en lien avec la papauté et d’excellentes conditions climatiques. Notre frère responsable a développé les vignobles de terrasse, qui donnent un vin plus racé. Nous avons donc planté l’année dernière presque 10 000 pieds dans quatre terrasses au-dessus de l’abbaye des moniales avec qui nous travaillons fraternellement. L’effort persévérant de nos frères vignerons depuis une dizaine d’années pour une production de qualité a été récompensé puisque quelques cuvées ont gagné des médailles au Salon de l’Agriculture. À l’initiative du frère Odon et de vignerons de la région, nous avons créé une cuvée spéciale de grande qualité baptisée Caritas. Son nom est révélateur de l’esprit d’entraide qui existe entre vignerons et moines.

Vos moines assurent les messes et confessions auprès des moniales de l’abbaye Notre-Dame de l’Annonciation, toute proche : quels sont précisément vos liens et comment distingueriez-vous la vocation des moniales par rapport à celle des moines ?
De façon traditionnelle, les bénédictins ont souvent des sœurs bénédictines proches de leur monastère. Nous avons avec l’abbaye Notre-Dame de l’Annonciation le même patrimoine doctrinal, spirituel et liturgique, avec un attachement résolu à nos fondateurs, le Père Muard, Dom Romain Banquet, Mère Marie Cronier et Dom Gérard. Nous sommes comme frères et sœurs, chacun chez soi. Nous leur apportons d’abord le service sacerdotal par la messe quotidienne, les confessions hebdomadaires, de rares conférences et quelques directions spirituelles. Nous collaborons dans le travail manuel surtout à la vigne mais aussi dans la confection du nougat. Les moniales ont une vocation exclusivement contemplative avec la clôture papale alors que les moines de Sainte-Madeleine ont une part de ministère monastique héritée du Père Muard et liée au sacerdoce.

Quel regard portez-vous sur la situation de l’Église aujourd’hui ? Comment analysez-vous le pontificat du pape François et notamment la controverse qu’il a soulevée avec la question des divorcés remariés ?
Je vous avoue que j’ai du mal à analyser le pontificat actuel. Beaucoup de catholiques pratiquants sont très mal à l’aise en raison de la forme et du fond de sa pastorale et surtout des expressions spontanées et abruptes du Saint-Père, sur l’islam par exemple. Mais je crois que nous pouvons mieux comprendre sa ligne par un principe qui revient souvent sous sa plume : le temps l’emporte sur l’espace, principe étranger à la philosophie métaphysique. Je pense que le Saint-Père insiste beaucoup sur le fait que nous ne devons pas bloquer les gens dans des catégories, l’espace, avec tout ce que cela suppose d’établissement, mais aller chercher les gens là où ils sont pour les conduire patiemment vers l’Évangile sans éteindre la mèche qui fume encore. Saint Grégoire le Grand disait que l’art des arts est de tenir d’une main les principes et de l’autre chaque personne. Je crois que le pape François insiste surtout sur les personnes.
Notre Père Basile a fait une étude approfondie d’Amoris Lætitia, publiée dans la Revue Thomiste, dans laquelle il montre que la doctrine n’a pas changé. Mais il faut reconnaître une grande confusion car très rares sont les esprits capables de faire une juste interprétation dans un domaine extrêmement complexe. On m’a rapporté récemment qu’une Mère Abbesse invitait désormais tous les divorcés remariés assistant à la messe dans son monastère à communier, sans discernement et sans avoir aucune autorité en la matière. Sans doute faudrait-il souligner que la mesure permise par le pape dans certains cas ne peut être que temporaire dans le parcours de divorcés remariés qui entreprennent de remédier à leur situation, cela pourrait aider à mettre en œuvre cette exhortation avec plus de respect pour les sacrements du mariage, de la pénitence et de l’Eucharistie.

Nous fêterons en juillet les dix ans du motu proprio Summorum Pontificum : que vous inspire cet anniversaire, quel bilan en tirez-vous ?
Il me semble que le motu proprio a réussi à faire tomber une sorte de « mur de Berlin » liturgique et historique. Le statut d’exception du rite antique entretenait l’idée de rupture entre avant et après le concile Vatican II. Le but de Benoît XVI, me semble-t-il, était de diffuser la forme extraordinaire afin d’aider à mieux célébrer la forme ordinaire en redonnant une dimension sacrée à la liturgie. Sans le motu proprio de nombreux prêtres n’auraient jamais eu l’idée ni le courage de célébrer la forme extraordinaire. Désormais nous avons régulièrement des demandes de prêtres diocésains pour apprendre à la célébrer. Mais c’est une action qui demandera du temps et une humble persévérance car le sens du sacré est ce qu’il y a de plus important pour tout homme et pour la société. Comment lutter contre la culture du déchet sinon en commençant par adorer Celui qui est adorable ?
Et d’un autre côté, le motu proprio a comme dégonflé la baudruche liturgique. En se focalisant sur le combat pour la messe traditionnelle, nous avions peut-être oublié d’autres batailles plus intérieures à commencer par l’humilité, l’obéissance, la vie spirituelle personnelle.

D’une façon plus générale, comment analysez-vous la situation de la galaxie « Ecclesia Dei » près de 30 ans après le motu proprio du même nom de Jean-Paul II ? Et que vous inspirent les informations d’un accord possible prochainement entre Rome et la Fraternité Saint-Pie X ?
La création de la Commission Ecclesia Dei était nécessaire et bonne en 1988 pour aider les fidèles et les communautés traditionnelles à rester attachés à Rome. Et il me semble qu’elle est encore utile pour aider d’autres communautés à adopter la forme extraordinaire, comme l’ont fait récemment des bénédictins irlandais.
La commission est très fidèle à l’orientation donnée par saint Jean-Paul II et Benoît XVI et nous nous sentons donc en sécurité, plus que si nous avions à traiter avec certains autres organismes romains. Mais la raison d’être principale de la commission est la relation de la Fraternité Saint-Pie X avec Rome, et pour cela surtout elle est actuellement irremplaçable.
Je pense cependant que son rôle ne peut être que temporaire car il serait plus naturel que nous puissions traiter directement avec les diverses congrégations romaines pour ce qui relève de leur domaine. Actuellement, nous ne traitons qu’avec Ecclesia Dei. Ce qui cultive l’esprit de réserve d’Indiens.
Au sujet des relations entre Rome et la Fraternité Saint-Pie X, nous prions pour qu’un accord puisse aboutir. Ce serait une grâce ecclésiale pour la Fraternité qui pourrait ainsi avoir une vision plus juste de la réalité de l’Église et aussi pour l’Église qui a bien besoin d’ouvriers pour la moisson. À vue humaine, cela semble impossible et entraînerait bien des difficultés, surtout pour les évêques, mais il faut tout faire et tout espérer afin que la prière de Jésus pour l’unité de son Église se réalise. Et quel soulagement pour les familles divisées depuis les sacres !

Bien que vous soyez cloîtrés, les affaires du monde ne vous sont pas indifférentes : y a-t-il des sujets qui vous préoccupent particulièrement en ce moment ? Et comment avez-vous vécu l’élection présidentielle et sa campagne électorale ?
La grande angoisse du présent est la montée du totalitarisme : celui de l’argent tellement évident, de l’athéisme, du relativisme. Les institutions sont de plus en plus grosses et techniques, sans âme. Je sens un plan très pensé qui vise à casser tous les corps intermédiaires, et en particulier celui de la famille, volontairement broyée par toutes sortes de mesures. Le cardinal Karol Wojtyla, lors du concile Vatican II, a dit qu’il fallait appréhender notre temps sous le biais de la solitude. Nous sommes en train de passer d’une société chrétienne basée sur la dignité de la personne et sa dimension essentiellement sociale à une société individualiste et hédoniste. Il suffit de regarder la situation de la famille dans les grandes villes et surtout Paris qui, d’après un ecclésiastique exerçant de grandes responsabilités, est devenue Sodome et Gomorrhe.
Nous avons vécu la campagne présidentielle sans télévision ni radio et avons été ainsi préservés du bourrage de crâne que subissent les Français. Nous sommes allés voter en pleurant des larmes qui gardent l’espérance. Nous comptons de plus en plus sur l’intervention de Dieu et sur l’engagement des chrétiens dans des actions concrètes et humbles. Bien sûr qu’il est urgent que des catholiques s’engagent en politique, nous devons cependant viser non seulement ce qui est urgent mais surtout ce qui est important comme l’évangélisation, la formation des esprits, la culture, l’école, le soin et la défense des plus pauvres à commencer par l’enfant à naître et les personnes âgées. Que Dieu nous vienne en aide et que les chrétiens se rappellent qu’ils sont le levain dans la pâte et la lumière du monde.

Dans notre monde européen sécularisé et de plus en plus matérialiste, la montée de l’islam est-elle une chance ou un danger ? Et que pensez-vous des débats que l’islam suscite, percevez-vous en particulier un risque dans l’émergence d’un « catholicisme identitaire » ?
La montée de l’islam ne peut pas être une chance en soi pour la France. Dom Gérard disait que la Providence pouvait s’en servir mais un peu comme un défi ou même une épreuve. L’islam est omniprésent et, dans l’ensemble, pas du tout intégré et, à mon avis, non intégrable pour des raisons de fond. Le Coran n’invite pas à la réflexion mais plutôt à la soumission : c’est un tissu d’affirmations catégoriques et non une histoire comme dans la Bible, qui exige une interprétation. L’islam ne connaît ni la distinction entre le spirituel et le temporel, ni la juste liberté religieuse.
L’islam progresse sur fond d’une dialectique de fait entre d’un côté, les tenants du terrorisme et, de l’autre, les tenants d’un islam irénique qui investissent le sport, la mode, l’alimentation et la finance. Je vous avoue que j’ai été effrayé, lors d’un passage à Paris, de voir de nombreux jeunes arborant le tee-shirt d’un club de foot aux armes des émirats. Je me suis dit que ces jeunes étaient prêts pour la mosquée. Certes, les Occidentaux ont une très lourde responsabilité dans le désordre qui règne en Orient. Nos interventions en Irak, en Libye et ailleurs sont des fautes politiques graves.
Il y a, bien sûr, le risque d’un catholicisme identitaire qui se sert de la religion comme d’un moyen politique, mais le véritable danger actuel est l’ignorance, le relativisme et la paresse intellectuelle d’un grand nombre de responsables politiques et religieux. Le véritable malheur de la chrétienté est d’avoir perdu son identité. Mais providentiellement, selon la grande loi de toute l’histoire du salut, ce grave défi peut être l’occasion d’un retour vers le Seigneur, de la conversion du cœur, de la gloire du martyre et, il ne faut pas l’oublier, il y a les bonnes semences répandues par Benoît XVI à Ratisbonne dans son discours et récemment au Caire par le pape François.
Le Christ est mort et ressuscité, ne l’oublions pas, c’est notre force et notre espérance.

Propos recueillis par Christophe Geffroy

Abbaye Sainte-Madeleine, 84330 Le Barroux. Site : www.barroux.org/fr/
Monastère Sainte-Marie de La Garde, 47270 Saint-Pierre de Clairac. Site : www.la-garde.org/

© LA NEF n°293 Juin 2017

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