Chaînon d'ADN © Pixabay

Loi bioéthique : des épreuves et des peines

Du conflit, patent au XIXe siècle, entre l’Eglise et les manifestations de la modernité, bien peu songeaient à faire, en ce qui concernait la morale, un choc frontal, et, chez les anticléricaux comme chez les catholiques, on trouvait, faute d’accord sur le fondement des valeurs, une même vision anthropologique de la famille. S’affirmant autonome par rapport à la transcendance divine, et rationalisée, du coup, objet d’un enseignement laïque, la morale reconnue du régime républicain, en effet, parce que morale naturelle, ne portait pas des normes différentes de la morale chrétienne – à la réserve du divorce (rétabli en 1884, mais difficile à obtenir et peu fréquent). Or, dans le courant des années 1960 du XXe siècle, la simple sécularisation des valeurs chrétiennes commença à se changer en tout autre chose. Car, très au-delà de la séparation de l’Eglise et de l’Etat (sécularisation politique et juridique), très au-delà du lent déclin de la pratique religieuse (sécularisation sociologique), pointait une immense révolution des mœurs, savoir le massif abandon du christianisme et, par suite, le surgissement d’une nouvelle anthropologie centrée sur la liberté humaine faussée et pervertie. Remodelées les définitions de la division sexuelle, de la famille, de la procréation, de la transmission ; cassé le socle commun (celui des valeurs chrétiennes sécularisées) entre citoyens croyants et incroyants ; réduits en outre, les premiers, au sort de minorité assiégée (où le musulman s’ajoute au démolisseur), quelle guerre subversive ! D’autant plus déconcertante et terrifiante qu’aujourd’hui cette notoire agression semble se jouer de tous les contre-feux.

Vers la fin du septennat interrompu de Georges Pompidou, un projet de loi autorisant 1’avortement en cas de viol, d’inceste, de malformation fœtale ou de danger avéré pour la santé de la mère s’était heurté à une pétition de 12 000 élus locaux, et son renvoi en commission ressembla à un torpillage. Mais, au mois de novembre 1974, peu de jours après la permission de délivrer la « pilule » contraceptive (tout juste tolérée depuis décembre 1967) sur simple ordonnance, et le débat parlementaire ayant été rouvert, l’IVG, combattue en vain par Jean Foyer, ancien garde des Sceaux, et par bon nombre de députés, obtint gain de cause avec la loi du 17 janvier 1975. A quoi, presque aussitôt, furent jointes l’abolition du délit d’adultère et l’instauration du divorce par consentement mutuel. Sans doute cela illustrait-il, selon la formule de Valéry Giscard d’Estaing au soir de son élection élyséenne, l’entrée dans « une ère nouvelle de la politique française ».

N’empêche que des précisions s’imposent. Ministre de la Santé, Simone Veil, au cours des séances où l’on discutait le texte ci-dessus évoqué, avait dit voir un « drame » dans l’IVG. A ses yeux, acte exceptionnel et destiné à le rester, acte que la société, si elle le supporte « pour des situations sans issue », ne saurait encourager, la loi qui prit son nom s’avérait dissuasive, nullement incitative. Oui, en ce temps-là. Tandis qu’à présent, quelque 200 000 IVG ont lieu chaque année, et l’exception est devenue la règle. Ainsi, pendant la campagne des primaires de la droite et du centre, Alain Juppé, cherchant à se démarquer de François Fillon, parlait d’un « droit fondamental ». Pas François Fillon ? Le même mot, pourtant, il l’avait écrit noir sur blanc en 2015. Certes, il le retira un peu plus tard et, compte tenu de sa foi catholique, déclara ne pouvoir approuver l’avortement… « sur lequel personne ne reviendra ».

D’ailleurs, individualisation, liberté et valorisation du désir, maintenant en pleine course, entendent franchir toutes les limites, ignorer tous les « points de butée ». Par chic égalitaire, le giscardisme confondit enfants adultérins et enfants légitimes. Par esprit négateur, le hollandisme falsifia le mariage. Et nous arrivons, en 2019, à une légalisation de processus de procréation qui dédaignent le sexe biologique et oblitèrent la spécificité du donneur ou de la porteuse au profit du fruste emprunt d’une partie de son corps (sperme ou ventre) – bref, à une filiation contractuelle. Belles choses, s’emballent les poires. Initiatives hardies. Derrière lesquelles, à la vérité, on relève ceci : prévalence de la volonté humaine sur la volonté divine, discordance flagrante de la loi positive par rapport à la loi naturelle, règne de l’agnosticisme moral, idée de non-discrimination (originellement liée au racisme) impliquant un activisme législatif résolu aux plus malsaines loufoqueries sociétales. Jusqu’à quand ?

Michel Toda

© LA NEF le 22 octobre 2019, exclusivité internet

À propos Michel Toda

Michel Toda
Historien, collaborateur régulier de La Nef, est l’auteur notamment de Henri Massis, un témoin de la droite intellectuelle (La Table Ronde, 1987), Bonald, théoricien de la Contre-Révolution (Clovis, 1997), Parcours français. De Corneille à Jean Guitton (La Nef, 2007).