Mgr José Gomez, archevêque de Los Angeles

USA : « Une Église d’immigrants »

Mexicain naturalisé américain, Mgr José Gomez est archevêque de Los Angeles depuis 2010. Docteur en théologie et président du Comité des évêques américains sur les migrations, il a été élu président de la Conférence épiscopale américaine (USCCB) en décembre 2019, après en avoir été le vice-président pendant 3 ans. Entretien exclusif pour La Nef.

La Nef – Quel est l’impact de la pandémie Covid-19 sur l’Église américaine et quel message l’Église peut-elle donner en ces temps d’épreuve ?
Mgr José Gomez
– Ce sont évidemment des temps difficiles. Outre la diffusion mondiale du coronavirus et la mortalité importante, Dieu permet, à travers la mise à l’arrêt de nos sociétés, que nous soyons dépouillés de tout ce sur quoi nous nous appuyons – nos routines, nos habitudes, nos priorités. Dans certains cas, il nous enlève nos écoles, nos emplois, nos moyens de subsistance, et même nos liens physiques avec ceux que nous aimons.
Du point de vue de la foi, la question est la suivante : où est Dieu et que veut-il nous dire en ce moment ? Que dit-il à l’Église, aux nations du monde, à chacun d’entre nous à travers les circonstances personnelles que nous vivons ? Je crois que nous sommes tous traversés par ces questions.
Je vois cette crise comme un temps de conversion, un temps qui nous est donné pour choisir ce qui est vraiment important dans nos vies, pour changer les priorités de nos sociétés. Le temps est venu de se tourner vers Dieu et de reconnaître que, quel que soit le degré d’avancement de notre civilisation et de notre technologie, nous ne pouvons nous sauver tous seuls. Nous avons besoin de Dieu.
La mission de l’Église est actuellement plus urgente que jamais : proclamer notre espérance en l’amour de Dieu, notre foi que cet amour est plus fort que la mort, et rendre témoignage en soutenant avec charité ceux qui souffrent. Les premiers chrétiens ont aimé en temps de peste et d’épidémie. Ils secouraient les malades, enterraient les morts et consolaient les affligés, souvent aux prix de lourds sacrifices et au péril de leurs vies. Telle est notre mission aujourd’hui.

Dans votre préface au livre de Mgr Thomas Olmsted, Catholics in the Public Square, paru en 2016, vous affirmez que l’Église est aujourd’hui confrontée à « une société particulièrement sécularisée » : l’Amérique ne croit-elle plus en Dieu ?
Il est compliqué de décrire « l’Amérique » comme un tout. En tant que nation, nous sommes très différents et fragmentés politiquement, culturellement et même géographiquement.
Ce que j’ai voulu dire est qu’il existe une élite – dans les affaires, la politique, le divertissement et les arts, la science et la technologie, l’éducation à tous les niveaux – dominée par une vision du monde qui ne laisse aucune place à Dieu, et qui n’a pas besoin de lui.
Les papes ont décrit cette réalité comme une sorte d’« athéisme pratique ». Ainsi, la vie quotidienne ordinaire suppose aujourd’hui, et ce depuis un certain temps, que Dieu n’est pas nécessaire pour expliquer quoi que ce soit, et que nous pouvons définir nos objectifs sociaux et notre bonheur individuels en des termes strictement matériels ou consuméristes. En pratique, notre société fonctionne comme si Dieu n’existait pas et si la religion était un choix relevant de la vie privée.
Mais – et cela est important – le fait que la société américaine soit très sécularisée ne signifie pas que la foi, l’espérance et la charité soient mortes dans les cœurs des Américains.
Ici à Los Angeles, nous avons des millions de fidèles catholiques – nous pratiquons le culte dans plus de quarante langues. Et à travers le pays, des millions de catholiques et de pratiquants d’autres religions vivent leur foi au travail, dans les écoles, à travers leurs responsabilités civiques ; ils transmettent leur foi à leurs enfants et servent leur prochain avec générosité, charité et sens du sacrifice.
Nous le voyons tous les jours de manière très belle pendant cette pandémie : dans nos hôpitaux, nos maisons, nos paroisses et nos ministères. De très nombreuses personnes rendent service au péril de leur vie et font des sacrifices silencieux et invisibles en servant nos familles et nos communautés.
Je crois vraiment qu’en ce temps d’épreuve pour le monde et la société américaine, des saints sont en train d’être façonnés – des saints d’un nouveau genre, des saints du quotidien, de la « petite voie ». Je crois aussi que l’expérience présente de la mort et de la fragilité de la vie conduira à un nouveau réveil religieux, une compréhension plus profonde de notre besoin de Dieu.

Dans de nombreuses interventions, vous avez dénoncé l’hostilité croissante d’une certaine culture séculière à l’égard des institutions chrétiennes : comment les catholiques doivent-ils réagir ?
Dans la tradition américaine, la liberté religieuse est un droit de l’homme fondamental. Il est donc important que l’Église et les croyants individuels puissent continuer à lutter pour le droit de vivre leur foi.
Et la liberté religieuse implique plus que le droit de prier et de rendre un culte. Elle implique le droit d’organiser nos vies selon nos croyances et de gérer nos institutions – associations, écoles, hôpitaux et autres ministères – sans interférence gouvernementale ou pression extérieure.
Jésus a donné sa vie pour « la vie du monde ». Et il appelle son Église à aller, à faire des disciples de toutes les nations, et à proclamer son Royaume. Aucun membre de l’Église ne peut se dérober à cette responsabilité.
Ainsi, pour moi, l’attitude du disciple missionnaire est la meilleure réponse à la société actuelle. Elle suppose que nous affirmions avec audace et clarté que nous marchons à la suite du Christ. Nous devons être des témoins de Jésus, chacun à notre façon – de ce qu’il est, de ce qu’il a fait pour nous par sa mort et sa Résurrection, et de ce qu’il nous a promis si nous croyons en lui et suivons le chemin de vie qu’il nous propose. Comme nous le savons, nos actions comptent plus que nos paroles.

D’après des sondages récents, un tiers seulement des catholiques américains croient encore à la présence réelle du Christ dans l’Eucharistie : ce scepticisme est-il un phénomène nouveau ?
Ce que je peux vous dire, c’est qu’ici, à Los Angeles, je constate une dévotion profonde envers l’Eucharistie ; il y a une soif de Jésus dans son Corps, son Sang, son Âme et sa Divinité, nos églises sont pleines le dimanche, et un grand nombre de gens vont quotidiennement à la messe. Il n’en est pas moins vrai que nous vivons dans une société technologique qui est « dé-sacramentalisée ». Nous respirons tous les jours une atmosphère sécularisée et matérialiste. Notre société nous pousse à considérer que la réalité est faite seulement de « matière » ou d’éléments matériels. Et nous n’admettons comme « réel » que ce que nous pouvons vérifier par nos sens ou prouver scientifiquement.
Dans notre société technologique, l’affirmation que le pain et le vin deviennent réellement le Corps et le Sang du Christ lorsque le prêtre, au cours de la messe, répète les paroles du Christ lors de la Cène, n’a aucun sens. Pour nos contemporains, même après la consécration, il n’y a sur l’autel que du pain et du vin. La restauration d’un imaginaire catholique et d’une vision sacramentelle de l’existence est un vrai défi. Et cela va bien au-delà de la pratique des sacrements. Comme le dit le pape François dans Laudato si, nous devons redécouvrir la vérité selon laquelle toute chose créée reflète l’amour du Créateur. Il y a dans l’encyclique un très beau passage sur l’Eucharistie, qui est l’acte suprême d’« amour cosmique » unissant le ciel et la terre et ouvrant la création à la transcendance.
Cette vision « sacramentelle » doit faire partie de notre nouvelle évangélisation. Nous devons restaurer la vérité selon laquelle la réalité dépasse ce que nos yeux perçoivent ; que tout ce que nous voyons est appelé à être transfiguré et sanctifié, et que nous signifions plus que notre existence biologique – nous sommes appelés à devenir des « créations nouvelles », des enfants de Dieu dans le Christ.

Depuis les années 1960, on a opposé aux États-Unis les catholiques qui défendent la vie à ceux qui luttent pour la justice sociale. Vous considérez qu’il s’agit là d’une « fausse distinction » : pourquoi ?
Nous avons tous nos tempéraments et nos points de vue politiques et culturels. Il est donc évident qu’il existe des catholiques plus ou moins libéraux ou conservateurs. Mais l’Évangile ne concerne pas des « problèmes » ou des positions politiques. Jésus a dit qu’aucun passereau ne tombait du ciel à l’insu de notre Père. Et il ajoute que la personne humaine, n’importe quelle âme, vaut beaucoup mieux qu’un passereau. La doctrine sociale de l’Église est enracinée dans l’enseignement du Christ sur la sainteté, la dignité et le mystère de la personne humaine, créée à l’image de Dieu et rachetée par le sang du Christ. Toute âme vaut le prix de son sang : cela a des implications profondes pour la vision chrétienne de la société humaine.
La grande crise que traversent nos sociétés occidentales est la crise du sens de la personne humaine. Nous vivons dans une société où Dieu n’a plus d’importance, et où la personne humaine, elle aussi, est sur le point d’être oubliée. Le sens de notre éminente dignité en tant qu’enfants de Dieu, du dessein aimant de Dieu pour la création, et la signification divine de nos vies : tout cela est en train de se perdre.
Bien sûr, nous en voyons les conséquences dans les « problèmes » que nos sociétés rencontrent : avortement, crise du logement, crise migratoire, euthanasie, inégalités économiques, crise de notre système de justice pénale. En tant que chrétiens, nous n’avons aucune raison pour nous concentrer sur l’une ou l’autre de ces questions seulement, en ignorant les autres. Nous sommes appelés à l’amour du prochain, et cela suppose aujourd’hui de défendre toute vie humaine, quelle qu’elle soit : l’enfant à naître comme les populations qui souffrent de la guerre et de l’échec économique.
Dans la logique de l’amour de Dieu, le soin des plus faibles et des plus vulnérables est toujours prioritaire. C’est pourquoi l’avortement et l’euthanasie seront toujours les injustices sociales fondamentales contre lesquelles nous devons lutter, puisqu’elles tuent directement les membres les plus vulnérables de la famille humaine. Mais nous ne pouvons nous arrêter là. Nous devons nous battre pour toute la personne humaine. Nous devons défendre partout la sainteté et la dignité des personnes et travailler à leur salut.

Dans votre livre Immigration and the Next America, paru en 2012, vous estimiez que la politique d’immigration américaine est défaillante depuis des décennies : comment l’ajuster ?
La question englobe des problématiques complexes, sur les plans juridique, économique et politique. Mais pour moi, en tant que pasteur, la considération la plus basique est que les migrants sont des êtres humains, aimés de Dieu et rachetés par Jésus-Christ. L’humanité d’autrui n’est jamais négociable. Les hommes et les femmes ne deviennent pas moins humains, moins enfants de Dieu, sous prétexte qu’ils n’ont pas de papiers.
Lorsque nous réfléchissons aux politiques nationales concernant les migrants et les réfugiés, nous devons bien sûr juger de manière prudente et juste. Les principes de l’Église sont clairs et raisonnés : notre nation a le devoir de sécuriser ses frontières et de réguler l’entrée dans le pays et la durée du séjour. Mais l’Église dit aussi que toute personne a le droit à la vie et le droit d’émigrer pour trouver une vie meilleure. Et l’Église dit aussi qu’une nation prospère comme les États-Unis doit essayer d’accueillir ceux qui recherchent la sécurité et les moyens de subsistance qu’ils ne peuvent trouver dans leur propre pays.
C’est bien entendu un défi : comment équilibrer ces différents intérêts et devoirs à la lumière de l’Évangile ? Nous savons tous que ce n’est pas simple. Voilà les enjeux du débat sur l’immigration dans notre pays. Je pense que l’Église catholique a un rôle spécial à jouer dans cette discussion parce que nous sommes une Église d’immigrants. Nous devons aussi aider notre société à percevoir notre humanité commune : nous sommes tous enfants de Dieu, appelés à vivre ensemble comme frères et sœurs, quels que soient notre couleur de peau, notre langue ou notre lieu de naissance.

Schématiquement, la vitalité de l’Église américaine a été soutenue par les Français au XVIIIe siècle et les Irlandais au XIXe. Suivant ce schéma, peut-on dire que l’avenir de l’Église américaine est hispanique ?
L’avenir de l’Église aux États-Unis est hispanique, parce que les origines de l’Église dans notre pays l’étaient aussi. Il est important de garder à l’esprit que les hispaniques ne sont pas des nouveaux venus : nous étions là avant tout le monde, sauf les Indiens. Beaucoup de catholiques américains l’ignorent. Mais le pape François le sait. C’est pourquoi, lors de son voyage aux États-Unis en 2015, il a canonisé au Capitole de Washington le premier saint hispanique des États-Unis, saint Junípero Serra. François a décrit saint Junípero comme l’un des « pères fondateurs » de l’Amérique. Et c’est vrai : saint Junípero a écrit une déclaration des droits pour les indigènes de Californie, trois ans avant la Déclaration d’indépendance américaine.
La vérité est que la présence et l’influence hispaniques aux États-Unis datent des origines, près de quarante ans après Christophe Colomb et plus d’un siècle avant les premiers colons anglais et français. Notre Église a toujours été une Église d’immigrants, et c’est toujours vrai aujourd’hui. Mais aujourd’hui, les Latinos représentent plus d’un tiers des catholiques américains, et la moitié des catholiques de moins de vingt-cinq ans. Les Latinos commencent à prendre des responsabilités au sein de l’Église, et les jeunes Latinos en particulier montrent beaucoup d’énergie et d’enthousiasme. C’est très beau à voir.

L’Église catholique demeure la dénomination religieuse la plus nombreuse aux États-Unis, mais les pentecôtistes et les évangéliques gagnent de plus en plus de terrain : l’Église a-t-elle manqué le « moment catholique » décrit par le Père Richard Neuhaus en 1978 ?
Chaque moment est un « moment catholique », parce qu’à chaque moment l’Église a le devoir d’annoncer le Christ et d’édifier son Royaume en ce monde. L’Église américaine rencontre de nombreux défis, au-delà du coronavirus. On l’a dit, nous vivons dans une société très sécularisée, dans un temps de réelle confusion : sur le sens de la vie et de la liberté humaines, le mariage et la famille, le rôle de la foi dans la société et la liberté de l’Église. Nous assistons aussi à la remise en question de l’engagement historique des États-Unis d’être un havre pour tous les peuples.
Mais notre mission collective en tant qu’Église et individuelle en tant que catholiques n’a pas changé. Chacun d’entre nous est appelé à suivre le Christ dans sa vie, à l’aimer et à tâcher de l’imiter, et à montrer son amour aux personnes qu’il met sur notre chemin. Nous sommes appelés à devenir des saints, à apporter à tous la bonne nouvelle de Jésus, et à transformer le monde selon les valeurs de l’Évangile. En pratique, cela signifie de faire connaître l’amour de Dieu à notre famille et à nos voisins, et de travailler à une société de charité et de compassion, servant authentiquement la personne humaine. C’est à cause de cette mission et de cette vocation très belle que tout moment est un « moment catholique ».

Propos recueillis par Yrieix Denis et Arnaud Fabre.
Traduction de l’anglais d’Arnaud Fabre

© LA NEF n°324-325 Avril-Mai 2020

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