Edmond Michelet à la fin de sa captivité à Dachau.

Edmond Michelet, un catholique gaulliste

Il y a cinquante ans mourait Edmond Michelet (1899-1970), venu de l’Action catholique, qui fut ministre, député, conseiller de la République et fidèle gaulliste. Portrait.

André Malraux a dit d’Edmond Michelet qu’« il a été toute sa vie, l’aumônier de la France ». L’expression est plus qu’exagérée. L’historien Joseph Rovan, qui a connu Michelet au camp de Dachau, et qui sera son collaborateur en certaines périodes, le qualifiera d’« homme d’État franciscain ». L’expression est peut-être plus acceptable. La procédure en vue de sa béatification a été ouverte en 2006 par le diocèse de Tulle, la cause a été introduite à Rome en 2015. Pour autant, la biographie que lui consacre aujourd’hui Mgr Jacques Perrier, et qui s’appuie sur diverses archives et la correspondance d’Edmond Michelet, n’est pas une hagiographie. Elle ne pourra remplacer la Positio qui devra être rédigée pour démontrer l’héroïcité des vertus d’Edmond Michelet.
Sans avoir été un personnage majeur de l’histoire de la IVe et de la Ve République, sans même avoir eu une influence déterminante durant cette période, sa vie est pourtant mieux connue que celle de beaucoup d’autres hommes politiques de cette époque. De nombreux ouvrages et études universitaires lui ont été consacrés. Sa famille a beaucoup œuvré et continue à faire connaître cette figure atypique de la politique française. Comme le relève Mgr Perrier, Marie Michelet, morte près de vingt ans après son époux, « a veillé scrupuleusement sur la mémoire de son mari ». Elle a fondé au lendemain de sa mort une association, les Compagnons de la Fraternité Edmond Michelet, qui a publié dès 1971 un bulletin, devenu une revue trimestrielle (Notre Fidélité) en 1983 et a organisé plusieurs colloques dont les actes ont été publiés. Puis un Centre Edmond Michelet a été ouvert à Brive pour recueillir ses archives et les mettre à la disposition des chercheurs. Un de ses fils, le romancier Claude Michelet, et trois de ses petits-enfants lui ont consacré chacun des ouvrages d’un ton très différent (1). L’un d’eux, Xavier Patier, dans une évocation qui vient de paraître, et qui est plus un essai qu’un livre d’histoire, associe Edmond Michelet, mort le 9 octobre 1970, à François Mauriac, mort le 1er septembre précédent, et à de Gaulle, mort le 9 novembre suivant. Xavier Patier les commémore ensemble parce qu’ils ont « incarné chacun », selon lui, « une des vertus théologales du génie français. Mauriac : la foi. De Gaulle : l’espérance. Michelet : la charité ». On ne discutera pas ici du rapprochement entre les trois hommes, ni non plus de la vertu respective qui leur est attribuée. On s’en tiendra à Edmond Michelet.

De l’AJCF à Dachau
Né en 1899 à Paris, fils aîné d’un épicier entreprenant et autoritaire, Edmond Michelet rêvait d’être avocat. Son père ne lui laissa pas d’autre choix que le commerce familial et malgré les dispositions de son fils pour l’étude, il ne lui permit même pas de passer le baccalauréat. Il travaillera dans l’épicerie paternelle, puis prendra son indépendance, d’abord comme représentant puis comme courtier en alimentation, profession qu’il exercera toute sa vie, même lorsqu’il sera devenu parlementaire. Il restera donc un autodidacte, marqué notamment par la lecture de Péguy. Les mouvements auxquels il a adhéré dans sa jeunesse, l’Action catholique de la jeunesse française (ACJF), connue à partir de 1919 lorsqu’il effectuait son service militaire à Brive-la-Gaillarde, et l’Action française furent pour lui deux écoles de formation. Pendant plusieurs années, il n’a pas vu de contradiction entre les deux mouvements, l’un apostolique, l’autre politique. En 1923, dans une causerie faite à Pau à des élèves d’une institution catholique, il dira de l’Action française : « Sa devise (“politique d’abord”) est celle d’un grand nombre de mes camarades de l’ACJF. C’est aussi la mienne. Croyez-vous qu’il y ait désaccord entre ces deux actions parallèles – l’une sur le terrain strictement politique, l’autre sur le terrain religieux ? Je ne le crois pas. » Il exercera des responsabilités à l’ACJF puis rejoindra les Équipes sociales de Robert Garric, qui correspondaient mieux à son besoin d’action concrète.
Lorsque Pie XI condamnera l’Action française en 1926-1927, Edmond Michelet, sous l’influence notamment de la lecture de Jacques Maritain, s’en détachera, tout en restant un monarchiste de cœur. Mgr Perrier évoque la « longue relation » qu’Edmond Michelet a entretenue avec le comte de Paris et la tentative de le faire « passer par le processus électoral » au début des années 1960 (p. 252-253).
Pendant la guerre, la diffusion d’un texte ronéotypé de Péguy, dès le 17 juin 1940, fut son premier acte de résistance à Brive. Il diffusera par la suite des journaux clandestins et sera un des responsables régionaux du mouvement Combat. Dénoncé, il est arrêté le 25 février 1943, incarcéré à Fresnes puis déporté en septembre à Dachau où il restera jusqu’au 27 mai 1945.

De Dachau aux ministères
Dix ans plus tard, il racontera cette dure épreuve dans un livre, au titre paradoxal, Rue de la liberté, qui vient d’être réédité. C’est son ami le philosophe Étienne Borne qui l’avait convaincu d’écrire ce livre pour montrer, selon l’expression de Mgr Perrier, « qu’il était possible d’être chrétien dans un enfer païen ». Expérience indélébile : « Elle nous a marqués pour le restant de nos jours. Nous en avons gardé des cicatrices, pas toutes apparentes. […] Nous avons sondé des abîmes, en nous-mêmes et chez les autres. Une certaine candeur nous est à jamais interdite. » Mais Edmond Michelet se refusait à identifier le nazisme et l’Allemagne et à l’« exclure de sa géographie cordiale ».
À la Libération, son passé de résistant et de déporté le porte naturellement à un engagement politique, d’abord au Mouvement de libération nationale qui l’envoie siéger à l’Assemblée consultative provisoire, puis au MRP, le parti démocrate-chrétien où il retrouve nombre d’anciens de l’ACJF. En novembre 1945, le général de Gaulle le nomme ministre des Armées, pour contrebalancer le communiste Charles Tillon qu’il a dû nommer ministre de l’Armement.
Dès lors les mandats politiques et les responsabilités ministérielles se succéderont. Il est ministre des Anciens combattants en 1958, ministre de la Justice en 1959, ministre des Affaires culturelles en 1969, malgré une santé très affaiblie. Son action comme ministre de la Justice, en pleine guerre d’Algérie, a été contestée à l’épo­que et reste aujourd’hui l’objet de controverses. On lui a reproché son manque de sévérité envers les indépendantistes algériens. Mgr Perrier donne quelques chiffres : « les tribunaux militaires sont sous l’autorité du ministère des Armées, mais les condamnations à mort doivent être ratifiées par le ministre de la Justice. […] Les tribunaux militaires ont prononcé, durant cette période, trois cents condamnations à mort. Quatre-vingt-dix pour cent n’ont pas été exécutées » (p. 235). Après l’indépendance de l’Algérie, Michelet sera reçu à Alger en 1967 et nommé citoyen d’honneur. Le maire de la ville lui dira : « Dans cette salle, vous voyez réunie la quasi-totalité de la classe politique de l’Algérie indépendante. Eh bien, de tous ces hommes, un sur deux vous doit la vie. » Inversement, on reprochera à Michelet de s’être fait, dans ses instructions aux procureurs, le relais zélé des volontés du général de Gaulle à l’encontre des partisans de l’Algérie française, notamment lors du procès intenté aux généraux Challe et Zeller. Il faudra sans doute attendre d’accéder à toutes les archives du ministère de la Justice pour juger complètement de l’attitude d’Edmond Michelet durant cette période.
Edmond Michelet fut, toute sa vie, animé d’une foi chrétienne qui n’a pas vacillé, même à Dachau où ce sont l’Eucharistie et la prière qui lui ont permis de garder l’espérance. Après sa libération, il fait un pèlerinage d’action de grâce à Notre-Dame de Rocamadour, où il aimait se rendre déjà avant-guerre. Mgr Perrier publie parmi les annexes de son livre les prières qui étaient familières à Edmond Michelet et à son épouse. Il s’agit d’une prière à la Vierge, écrite par le Père de Grandmaison, du Souvenez-vous de saint Bernard, d’une prière au Sacré-Cœur et de la courte et émouvante prière composée par Madame Élisabeth à la prison du Temple, quelque temps avant son exécution, et qu’il récitait lui-même tous les jours à Fresnes et à Dachau.

Yves Chiron

(1) – Claude Michelet, Mon père Edmond Michelet, Presses de la Cité, 1971 (réédité en 1981, 1990 et 1999).
– Agnès Brot, Edmond Michelet, nous avons cru à l’amour, Éditions du Livre Ouvert, 2003 ; À la recherche d’Edmond Michelet. D’après les souvenirs de sa fille aînée, Le Passeur, 2014.
– Mgr Bruno Rivière (évêque d’Autun), Prier 15 jours avec Edmond et Marie Michelet, Nouvelle Cité, 1999.
– Xavier Patier, Demain la France. Tombeaux de Mauriac, Michelet, de Gaulle, Cerf, 2020.

  • Edmond Michelet, Rue de la Liberté. Dachau 1943-1945, Seuil, 2020, 358 pages, 24 €.
  • Mgr Jacques Perrier, Edmond Michelet. La hantise des autres, Salvator, 2020, 426 pages, 24 €.

À propos Yves Chiron

Yves Chiron
Historien, spécialiste de l’histoire religieuse des XIXe et XXe siècle, ses biographies de Pie IX, Pie X, Pie XI et Paul VI font référence. Collaborateur de La Nef, il est encore l’auteur notamment de Fatima, vérités et légendes (Artège, 2017), Histoire des conciles (Perrin, 2011), Padre Pio (Perrin, 1998, rééd. 2004), Enquête sur les apparitions de la Vierge (Perrin-Mame, 1997, rééd. Tempus, 2007).