Pape François © Casa Rosada-Commons.wikimedia.org

Fratelli tutti : François médite sur la fraternité

Le pape François a publié début octobre sa troisième encyclique, Fratelli tutti (« Tous frères ») « sur la fraternité et l’amitié sociale ». Présentation de ce texte.

Celui qui s’interdirait de lire Fratelli tutti au seul prétexte que le quotidien Libération y a vu l’œuvre d’un « pape gauchiste » et que Jean-Luc Mélanchon en a fait une recension élogieuse (et non sans finesse) se priverait d’un texte dont la portée va bien au-delà des commentaires rapides – laudateurs ou critiques – qu’il a déjà suscités. Car cette « encyclique sociale », qui approfondit des convictions déjà développées depuis le début du pontificat et dont le thème central est un appel à « la fraternité et à l’amitié sociale », contient certaines pépites aussi précieuses qu’inattendues.
Il faut en convenir : Fratelli tutti n’est pas d’une lecture aisée, et sa longueur (trois fois Rerum novarum !) ainsi que son caractère à première vue décousu en rebuteront plus d’un. De même, on pourra toujours gloser sur la liberté prise par le pape avec l’histoire de la rencontre de saint François d’Assise et du sultan Malik-el-Kamil (1), ou sur l’éloge répété, dans une encyclique qui condamne la peine de mort, d’un dignitaire musulman ayant ouvertement justifié cette peine en cas d’apostasie (2). Enfin, certains pourront trouver irréaliste l’appel de François à ouvrir toujours plus les frontières aux migrants économiques (encore qu’il indique que l’« idéal serait d’éviter les migrations inutiles »), et juger irénique la condamnation de la guerre (quoiqu’il n’exclut pas l’hypothèse de la « légitime défense par la force militaire »).
Ces objections ne sauraient néanmoins éclipser les riches développements d’un texte, qui se veut tout entier une déclinaison de la parabole du Bon Samaritain. Si certains thèmes évoqués sont déjà bien connus (« construire des ponts », la « culture du déchet »), d’autres paraissent plus novateurs et méritent ici d’être soulignés. C’est le cas, en particulier, du fondement divin de la fraternité et du caractère enraciné de celle-ci.
Ainsi, d’abord, la fraternité a pour « fondement ultime » Dieu lui-même : « Nous, croyants, nous pensons que, sans une ouverture au Père de tous, il n’y aura pas de raisons solides et stables à l’appel à la fraternité. Nous sommes convaincus que c’est seulement avec cette conscience d’être des enfants qui ne sont pas orphelins que nous pouvons vivre en paix avec les autres. En effet, la raison, à elle seule, est capable de comprendre l’égalité entre les hommes et d’établir une communauté de vie civique, mais elle ne parvient pas à créer la fraternité » (n. 272). Et le pape de citer les paroles de Jean-Paul II tirées de Cetesimus annus (1991) : « S’il n’existe pas de vérité transcendante, par l’obéissance à laquelle l’homme acquiert sa pleine identité, dans ces conditions, il n’existe aucun principe sûr pour garantir des rapports justes entre les hommes… » La fraternité voulue par le pape François ne saurait donc être confondue avec une fraternité purement terrestre, et encore moins avec une fraternité d’inspiration maçonnique, comme le prétend un mauvais procès.
Ensuite, la fraternité est nécessairement enracinée et, de ce fait, se situe à l’opposé de l’universalisme abstrait et égoïste. De là l’extrême sévérité du pape François à l’égard des deux frères jumeaux que sont le libéralisme effréné et l’individualisme dissolvant, et l’importance qu’il attache à l’enracinement de toute personne dans un peuple particulier et inscrit dans l’histoire. Le paragraphe 13 de Fratelli tutti mérite d’être cité en entier : « C’est précisément pourquoi s’accentue aussi une perte du sens de l’histoire qui se désagrège davantage. On observe la pénétration culturelle d’une sorte de “déconstructionnisme”, où la liberté humaine prétend tout construire à partir de zéro. Elle ne laisse subsister que la nécessité de consommer sans limites et l’exacerbation de nombreuses formes d’individualisme dénuées de contenu. C’est dans ce sens qu’allait un conseil que j’ai donné aux jeunes : “Si quelqu’un vous fait une proposition et vous dit d’ignorer l’histoire, de ne pas reconnaître l’expérience des aînés, de mépriser le passé et de regarder seulement vers l’avenir qu’il vous propose, n’est-ce pas une manière facile de vous piéger avec sa proposition afin que vous fassiez seulement ce qu’il vous dit ? Cette personne vous veut vides, déracinés, méfiants de tout, pour que vous ne fassiez confiance qu’à ses promesses et que vous vous soumettiez à ses projets. C’est ainsi que fonctionnent les idéologies de toutes les couleurs qui détruisent (ou dé-construisent) tout ce qui est différent et qui, de cette manière, peuvent régner sans opposition. Pour cela elles ont besoin de jeunes qui méprisent l’histoire, qui rejettent la richesse spirituelle et humaine qui a été transmise au cours des générations, qui ignorent tout ce qui les a précédés”. »
Reste que Fratelli tutti soulève un certain nombre de questions, celles-ci étant peut-être, de manière paradoxale, plus théologiques que strictement politiques.
Une première question concerne l’ecclésiologie : à qui revient, dans l’Église, la mission du politique ? À la hiérarchie ou aux laïcs ? Alors que le concile Vatican II a rappelé qu’il appartenait à ceux-ci d’assurer, « comme leur tâche propre » (3), le « renouvellement de l’ordre temporel », la hiérarchie devant se borner à énoncer « les principes concernant la fin de la création et l’usage du monde », force est de constater que le pape François s’est aventuré loin, très loin, dans le champ politique, n’hésitant pas à formuler des propositions concrètes comme l’augmentation de l’octroi des visas, l’ouverture de couloirs humanitaires pour les migrants et le droit pour ceux-ci d’ouvrir un compte bancaire, la suppression de la « réclusion à perpétuité » ou encore la mise en place d’institutions internationales dotées du « pouvoir de sanctionner ». Une clarification serait donc bienvenue sur les compétences respectives des uns (laïcs) et des autres (hiérarchie), ce afin d’écarter tout risque de cléricalisme politique.
La seconde question – qui est peut-être encore plus fondamentale – porte sur la théologie des religions, à savoir sur le rôle joué par les différentes religions non-chrétiennes dans l’économie du Salut. À cet égard, si les références répétées et remarquées à l’islam qui émaillent Fratelli tutti peuvent être lues a minima, comme une manière d’encourager la coopération entre les croyants en vue du bien commun, elles peuvent également traduire une vision plus ambitieuse chez François, selon laquelle les religions non-chrétiennes constitueraient des instruments de Dieu dans la construction de la fraternité humaine. C’est dans cette dernière perspective qu’on pourrait comprendre cette phrase du pape : « L’Église valorise l’action de Dieu dans les autres religions » (n. 277). Il va sans dire que, là aussi, il appartiendra au Magistère d’approfondir cette question essentielle.
Quoi qu’il en soit, à l’heure où certains voudraient bien imprudemment déclencher une nouvelle guerre raciale, une encyclique placée sous le patronage du bienheureux Charles de Foucauld, le « frère universel », mérite d’être saluée et… lue !

Jean Bernard

(1) Selon saint Bonaventure, saint François aurait informé le Sultan qu’« il avait été envoyé d’au-delà des mers non par un homme mais par le Dieu très-haut pour lui indiquer, à lui et à son peuple, la voie du salut et leur annoncer l’Évangile qui est la vérité ».
(2) Grand Imam d’El-Azhar, Ahmad El-Tayyeb, interview donnée à la chaîne égyptienne Channel 1, en mai 2019, soit quelques mois après la signature, avec le pape François, du Document sur la fraternité pour la paix mondiale et la coexistence commune à Abou Dhabi (4 février 2019).
(3) Décret sur l’apostolat des laïcs Apostolicam Actuositatem, n. 7.

© LA NEF n°330 Novembre 2020

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