Greta Thunberg © Leonhard Lenz-Commons.wikimedia.org

Quelle «conversion écologique» ?

La frénésie écologique se nourrit de la peur de l’effondrement et donne lieu à plusieurs attitudes bien différentes. Entre les excès, l’écologie intégrale de l’Église trace une voie respectueuse de tous les équilibres qui n’atteint sa pleine cohérence que dans une démarche de conversion.

Faire éprouver au libertin de pensée combien vertigineuse est sa vacuité au regard de l’infini qui le comprend et qu’il tente de comprendre, afin de disposer son âme à la conversion, telle est la fameuse démarche de l’apologétique pascalienne. L’effroi pour propédeutique, l’angoisse comme préambule à une conversion métaphysique, telle pourrait être également la voie empruntée par une certaine écologie aux allures catastrophistes.
L’appel à la « conversion écologique » se nourrit de l’angoisse de l’effondrement. Il faut décrire une crise pour que naisse le sentiment de l’urgence écologique et avec elle l’appel à un changement radical de mode de vie, à un renversement des perspectives. Le vertige presque métaphysique qu’engendre la considération de la fragilité de la vie et de ses conditions d’existence semble donc entraîner une attitude religieuse.
Il est un des paradoxes de notre temps de chercher dans l’écologie la contradiction la plus ultime à sa frénésie technicienne. Com­me si la consommation de graines de quinoa bio pouvait faire oublier à l’homme moderne son addiction aux nouvelles technologies. Les récentes investitures de tant de maires portant cette étiquette lors des dernières élections en France faisant apparaître à la fois l’omniprésence de cette question dans les esprits et la grande diversité des réalités qu’elle recouvre : Cassandre aux prophéties apocalyptique, Greta Thunberg a été consacrée comme prêtresse et pythie de ce nouvel ordre spirituel (1) qui donne lieu à des manifestations publiques d’une ferveur inquiétante quand il ne fait pas usage de procédés vaudous ouvertement païens comme c’est le cas, par exemple, du sigle Demeter employé en viticulture. Même chez certains chrétiens écologistes, il semble que le chemin pour le Ciel prenne parfois la forme d’une piste cyclable si bien que ce leitmotiv interroge s’il n’est pas clairement entendu. Ainsi le label « Église verte » récemment déposé par la Conférence des évêques de France a pu provoquer l’interrogation. La montée épidémique de cette écologie spirituelle doit-elle inquiéter les catholiques ? Est-elle prélude à une conversion radicale de l’âme vers son Créateur et Sauveur ou ersatz de conversion au sein même de l’Église ?
Il semble que le rapport que l’homme entretient avec la Terre qui l’accueille et le précède mette au jour trois attitudes possibles qui engagent diversement l’individu.

L’écologie de surface
Une première attitude est une écologie de surface, de bonne conscience, nombriliste et pétrie d’incohérences : ainsi peut-on souligner le paradoxe du groupe Whole Food aux États-Unis proposant des produits « organiques » venus des quatre coins du monde et qui prospère sur la prise de con­science des ravages indéniables d’une politique agricole ultra-productiviste de l’autre côté de l’Atlantique. Le récent rachat de cette chaîne par le géant Amazon signifie combien la logique du marché s’empare de cette thématique pour mieux servir les intérêts de groupe toujours plus hégémoniques (2). Le consommateur qui mange des graines de quinoa et du soja venu du bout du monde en sortant de la salle de sport surchauffée peut ainsi à peu de frais se parer de bonnes intentions… L’attention portée à la qualité nutritionnelle d’aliments venus de la grande distribution ne fait que renforcer l’empire d’un système de culture et de consommation, peccamineux dans son essence même. Cette écologie n’éduque aucunement l’égoïsme du consommateur régi par son principe de plaisir mais pare ses pulsions d’un vernis vert. Il s’agit alors non d’une conversion de l’individu mais de l’exaltation de son désir. Il n’est pas étonnant que cette écologie d’apparat puisse culminer dans l’apologie de la PMA ou s’insurge parce que les perturbateurs endocriniens contenus dans les eaux de la Seine à cause de la pilule contraceptive rejetée par les Parisiennes provoquent un changement de sexe chez les poissons, tout en faisant la promotion de la « fluidité des genres » dans les petites classes. Le primat de l’individu aux dépens du Tout est ainsi la matrice de cette première imposture verte.

La « deep ecology »
Contrepied de cette conversion de surface, une seconde attitude ne s’y trompe pas qui se dénomme elle-même écologie profonde : « deep ecology ». Cette écologie malthusienne et culpabilisatrice, plus idéologique celle-là, fait triompher le Tout sur l’individu. L’humain y est de trop, il est un parasite, un pollueur en puissance qui ne peut que s’effrayer de son empreinte carbone et se doit de s’anéantir. Le nombre effrayant de recours à la vasectomie, nouveau visage de cette hydre à mille têtes qu’est la culture de mort, illustre la diffusion de cette thèse auprès du grand public. Cette idéologie des militants de Greenpeace qui s’immolent lorsqu’une baleine est abattue ou se castrent pour éviter de donner la vie, s’inscrit dans une mouvance vegan et animaliste allant des agit-prop de la ligue 214 (qui entend dénoncer la souffrance animale par des actions chocs) aux candidats des partis animalistes qu’on a vus apparaître lors des dernières campagnes européennes… Il ne s’agit plus d’exalter les désirs du sujet mais de refuser toute prééminence de la nature humaine.
Dans ce nouveau visage du transhumanisme, l’homme n’est plus que le maillon d’une chaîne de mammifères tous également capables de souffrance et donc tous potentiellement sujets de droit. La réglementation protégeant les animaux d’élevage est ainsi sous-tendue par la reconnaissance de leur sensibilité, c’est-à-dire de leur capacité à ressentir le plaisir, la souffrance, des émotions. En France, c’est l’article L214 du code rural (codification d’une loi de 1976) qui mentionne leur caractère d’êtres sensibles (3).

L’écologie intégrale
La considération de la singulière vocation de l’âme humaine et des devoirs qui l’obligent envers la Création, qui n’a pas de droit mais vis-à-vis de laquelle elle a des devoirs, peut résoudre cette antinomie. L’homme n’est pas un animal comme les autres précisément parce que sa liberté le rend capable de prendre soin de la création qui lui est confiée peut-on répondre à l’antispéciste. L’écologie ne peut alors être choisie que de façon intégrale, c’est-à-dire en engageant toutes les dimensions de l’existence et en exigeant une cohérence. Cette réflexion, à laquelle invite la lumineuse encyclique du pape Francois, Laudato si, est donc tout à la fois une écologie de la nature, une écologie humaine et une écologie des peuples, chacun de ces trois ordres méritant que son équilibre soit préservé par l’application d’un principe de précaution. L’écologie, qui semblait dangereuse lorsqu’elle abolit toute transcendance pour spiritualiser la matière, prend sens si elle ouvre une voie franciscaine de pauvreté et de sobriété qui prenne soin de la maison commune en considérant la création comme image du Créateur, miroir de sa grandeur. La « conversion écologique » n’est donc première ni ontologiquement ni chronologiquement, elle est conséquence du choix de suivre le Christ, si bien que le modèle le plus abouti de la vie écologique est sans doute le monastère.

Maylis de Bonnières


(1) Il peut être éclairant de lire sur ce sujet Murray Bookchin, penseur qui s’inquiète de la montée épidémique d’une écologie « spirituelle » et selon lequel les problèmes écologiques sont vidés de tout contenu social et réduits à une interaction mythique de forces naturelles (Qu’est-ce que l’écologie sociale ? Lyon, atelier de création libertaire, 2003).
(2) Dans La cyberdépendance, pathologie de la connexion à l’outil internet (Sauramps Médical, 2020), le psychiatre Philip Pongy écrit ainsi : « Le capitalisme est passé maître dans l’art de tout récupérer, y compris ses opposants les plus virulents. Prôner la convivialité sur twitter, c’est renforcer la Silicon Valley. Parler de décroissance à la télé, c’est servir la société du spectacle. »
(3) En 2015, le Code civil reconnaît que les animaux sont des êtres doués de sensibilité mais restent soumis au régime des biens. Le 29 janvier 2021, l’Assemblée nationale a adopté en première lecture, avec modifications, la proposition de loi visant à renforcer la lutte contre la maltraitance animale.

© LA NEF n°336 Mai 2021

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