« Les espaces du catholicisme français »

Vincent Herbinet, Docteur en Histoire, chercheur associé au LARHRA (Université Lyon 2), vient de publier une étude fouillée sur le catholicisme français contemporain (1). Entretien.

La Nef – Le titre de votre livre est quelque peu énigmatique : qu’entendez-vous par « espaces du catholicisme » ?
Vincent Herbinet
– J’ai voulu m’attarder à l’intérieur de territoires qui, en effet, ne possèdent plus la relative homogénéité d’autrefois. Les réaménagements ecclésiaux type « grande paroisse » ont rompu la triple association « curé-église-village », et par là, la construction des identités locales. Quatre enjeux ont alors structuré mes recherches : le biotope (rural/urbain), la diversité communautaire, le militantisme et la question de l’identité. À ce titre, j’ai appelé « géocatholisation » l’aptitude, à la fin du XXe siècle, de groupes catholiques protéiformes à vivre leur foi dans un territoire (espace vécu), à se déplacer (espace parcouru) et à se situer dans un territoire façonné par les choix de l’Ordinaire (espace conçu).

Le catholicisme n’est pas aussi mort que certains le prétendent, dites-vous : comment caractérisez-vous ce déclin et quels signes de vitalité voyez-vous ?
Il est sûr que ce qui naît n’est pas à l’échelle que ce qui meurt. Néanmoins, j’ai voulu poser l’hypothèse d’une revivification (parfois en tension) du tissu ecclésial (paroisses, chapelles, sanctuaires…) par l’apostolat d’initiatives comme Alpha, de prêtres diocésains aux profils typés et/ou de communautés postconciliaires ; tout en sachant que ce dynamisme s’incarnerait dans des pôles échappant parfois aux territoires paroissiaux de proximité. C’est aussi dans cette logique que des « minorités créatives », mises en lumière par Benoît XVI, agiraient au sein de lieux « incubateurs » (écoles, sessions, congrès, universités d’été…). Ces minorités seraient détentrices d’un savoir-faire pastoral et missionnaire que l’institution diocésaine n’a pas forcément.

Que pensez-vous de la pastorale des jeunes et des vocations ?
Des diocèses font le choix depuis les années 2000 des grands rassemblements de jeunes sur un « mode parabolique » et de témoignage. Tandis que d’autres privilégient les petits rassemblements avec un accompagnement spirituel de proximité, comme par exemple des Écoles de Prière pour les Jeunes (EPJ), des camps et même des « croisières vocationnelles ». Les fruits ne sont pas les mêmes, et il me semble que la pastorale diocésaine auprès du « tout-venant dans la foi » se cherche encore. Dans les communautés type Emmanuel, Saint-Martin ou Ecclesia Dei, la pastorale des jeunes reste clairement associée à la dynamique vocationnelle via les internats, les routes Jeunes et les forums, qui s’inscrivent d’ailleurs parfois dans un champ concurrentiel.

Vous dessinez dans votre livre une nouvelle carte religieuse qui est celle d’un catholicisme « attestataire » : comment le caractérisez-vous ?
J’ai en effet interrogé la montée en puissance d’un catholicisme attestataire (testis « témoin ») caractérisé par son ardeur à vivre sa foi, sa jeunesse, sa fécondité sacerdotale, et polarisé au sein de paroisses, de chapelles, d’écoles et de hauts lieux spirituels. Je me suis penché sur la trajectoire historique des communautés néocharismatiques et Ecclesia Dei dans le giron des Églises locales et sur leurs choix d’implantation. Ce catholicisme décomplexé et minoritaire, promu par de plus en plus de clercs, demeure cependant difficile à appréhender car, tout en étant polarisé dans certains territoires, il reste éparpillé.

Comment analysez-vous le motu proprio du pape François Traditionis custodes dans le cadre de votre enquête ?
Le débat autour de la publication de ce motu proprio a largement dépassé le cercle traditionaliste. Des lieux et des espaces – peu nombreux – ont pourtant été créés pour se rencontrer et dialoguer autour de problématiques importantes comme « l’évangélisation », « l’enrichissement mutuel des deux formes du rite romain », « la jeunesse ». Je pense bien sûr aux rencontres de l’association Reunicatho, au pèlerinage de Pentecôte à Chartres, aux multiples apostolats confiés à des prêtres de communautés Ecclesia Dei. Aujourd’hui, je dirai que le défi réside dans le dialogue des différents acteurs – évêques et communautés Ecclesia Dei – avec le risque de voir certains fidèles rejoindre la Fraternité Saint-Pie X, et donc de ne plus être en phase avec l’« herméneutique de la réforme dans la continuité de l’Église » chère à Benoît XVI.

Propos recueillis par Christophe Geffroy

(1) Vincent Herbinet, Les espaces du catholicisme français. Territoires et identités communautaires en tension. Préface de Christian Sorrel, Presses Universitaires de Rennes, 2021, 330 pages, 28 €.

© LA NEF n°339 Septembre 2021

À propos Christophe Geffroy

Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).