L'ex-basilique Sainte-Sophie à Istanbul transformée en mosquée © Arild Vågen-wikimedia

Le sort des chrétiens en Turquie

Il y a une volonté politique d’éradiquer les chrétiens de Turquie présents pourtant bien avant les Turcs, cette région étant l’un des berceaux du christianisme. Encore aujourd’hui, ils subissent dans ce pays persécutions et humiliations dans une large indifférence internationale.

Lorsqu’on sillonne la Turquie avec le Nouveau Testament en main, une réalité s’impose : cet immense territoire, autrefois appelé Asie Mineure, conquis progressivement par les Turkmènes venus d’Asie centrale à partir du XIe siècle, est l’un des principaux berceaux du christianisme. En témoigne la multitude de sites archéologiques et d’édifices religieux : Antioche-sur-l’Oronte, premier siège apostolique établi par saint Pierre ; Tarse, ville natale de saint Paul ; Éphèse, où séjourna la Vierge Marie après la Pentecôte et où se déroula en 431 le troisième concile œcuménique, au cours duquel elle fut proclamée Theotokos (« Mère de Dieu » en grec). Le territoire actuel de la Turquie en accueillit d’ailleurs six en tout, les premiers de l’histoire de l’Église : Nicée (325 et 787), Constantinople (381 et 680) et Chalcédoine (451). Là furent fixées les premières définitions dogmatiques, en particulier celles qui concernent la Trinité et la christologie. D’Asie Mineure sont aussi originaires des Pères et docteurs de l’Église (les saints Grégoire de Nazianze, Grégoire de Nysse et Irénée) ; saint Basile de Césarée y organisa un monachisme florissant, notamment en Cappadoce ; des martyrs, tel saint Polycarpe, évêque de Smyrne, y offrirent leur vie par fidélité à Jésus-Christ. Enfin, les sept Églises du livre de l’Apocalypse sont situées en Anatolie.
Il est donc indéniable que l’Asie Mineure joua un rôle décisif dans la consolidation du christianisme oriental et dans son rayonnement universel. Mais que reste-t-il aujourd’hui de ce passé florissant ? Les chiffres sont éloquents. Selon le chercheur Joseph Yacoub, la présence des chrétiens en Turquie, estimée à environ 20 % au début du XXe siècle, ne constitue plus aujourd’hui que moins de 0, 2 %, soit 100 000 sur 84 millions d’habitants (1).
Le statut des communautés chrétiennes est généralement présenté comme fixé par le traité de Lausanne (24 juillet 1923), acte international de reconnaissance de la Turquie post-ottomane. Ce document comporte des dispositions relatives aux droits des minorités « non-musulmanes » qualifiées de « protégées ». Il leur garantit « l’égalité devant la loi et le même traitement que celui qui s’applique aux ressortissants musulmans en matière de droits civils, politiques, culturels et religieux » ; recommande « la protection aux églises, synagogues, cimetières et autres établissements religieux des minorités non-musulmanes » ; et assure que « toutes facilités et autorisations seront données aux fondations pieuses et aux établissements religieux et charitables des minorités » (art. 37 à 44).

Les chrétiens discriminés
Mais ces minorités n’étant pas nommément désignées dans le texte, l’État turc a décidé unilatéralement de n’en conférer le bénéfice qu’aux Arméniens apostoliques (non catholiques) et aux Grecs du Patriarcat œcuménique (2). Les premiers sont sous l’autorité du patriarche Sahak II Machalian, les seconds sous celle de Bartholomée Ier, tous deux résidant à Istanbul. En 1923, les populations arméniennes et grecques, bien que décimées par le génocide et les massacres commis par les troupes kémalistes durant la guerre d’indépendance, étaient encore assez importantes, mais aujourd’hui les Arméniens comptent 60 000 fidèles ; quant aux Grecs, il n’en reste que 2000 !
À leur égard, les autorités turques adoptent une interprétation restrictive des dispositions du traité de Lausanne. Leurs institutions sont soumises à une loi de 1935 qui demandait aux Églises concernées de dresser l’inventaire de leurs biens et de le déclarer, ce qu’elles ont fait. Mais, en l’absence de décrets d’application, l’État leur inflige de sérieuses discriminations ou spoliations, recourant pour cela à des ordonnances de police. Ainsi, en 1970, le séminaire arménien Sainte-Croix (Istanbul) a été fermé arbitrairement ; l’année suivante, une mesure semblable visait l’institut de théologie du Patriarcat orthodoxe situé sur l’île de Halki, en mer de Marmara. Aucun des deux n’a été rendu à leurs propriétaires. Ces fermetures empêchent d’assurer la relève du clergé local et pourraient entraîner à terme la disparition des deux patriarcats. En effet, selon une règle fixée par l’État, leurs titulaires doivent être turcs et élus par des métropolites (évêques) de nationalité turque.
Malgré la primauté – d’honneur et/ou de juridiction – du patriarche orthodoxe sur quelque 250 millions de fidèles dans le monde, Ankara ne lui reconnaît pas son titre œcuménique ; pour lui, il n’est que le gérant d’un culte local. En 1994, l’établissement d’une représentation officielle du Patriarcat auprès des institutions européennes de Bruxelles a suscité une protestation du gouvernement au motif que « le patriarcat n’a pas d’existence légale » (3). En fait, aucune des Constitutions dont s’est dotée la République turque (de 1928 à 2016) ne mentionne la reconnaissance de ces Églises.
Même leurs œuvres caritatives sont entravées dans leur action puisqu’elles sont assujetties à l’impôt sur les sociétés. En 1974, une décision de la Cour de cassation a interdit la vente de propriétés immobilières aux minorités chrétiennes, sous prétexte que cela nuirait à l’intérêt national. Elle exigea aussi la saisie de certains de leurs orphelinats, hôpitaux et écoles au motif qu’elles en étaient devenues propriétaires après 1936. Maigre consolation : le 16 décembre 2019, le président Erdogan a signé un décret autorisant le patriarche arménien à porter son habit religieux hors de ses lieux de culte (4). Au nom de la laïcité, Atatürk avait en effet supprimé les tenues religieuses de tous les rites.
Parmi les autres confessions chrétiennes présentes sur le territoire turc, il faut distinguer deux groupes. Il y a d’abord les Églises de culture syriaque qui se répartissent entre catholiques (chaldéen, syriaque et maronite) ou non (assyrien) – environ 15 000 fidèles en tout. L’État turc a toujours refusé d’appliquer à ces « Orientaux » les clauses du traité de Lausanne relatives aux minorités dont ils remplissent pourtant les critères puisqu’ils disposent dans le pays de structures ecclésiales, notamment des diocèses et des paroisses. Mais seuls les individus sont pris en compte et à ce titre leur est concédée une certaine tolérance pour la pratique du culte. Leurs Églises ne bénéficient d’aucune personnalité juridique et ne peuvent donc ni posséder et gérer des institutions scolaires et sociales propres ou des séminaires, ni construire des églises. Cette interdiction s’applique aussi à la transmission de leur langue et de leur culture. L’Église grecque-catholique, de rite byzantin, est soumise au même traitement.
Quant aux « Occidentaux » (latins et protestants, 25 000 en tout), ils ne peuvent justifier la légitimité de leur présence dans le pays que sur les lettres que le gouvernement turc adressa aux autorités françaises, italiennes et britanniques en marge du traité de Lausanne, garantissant le maintien sur place de leurs œuvres éducatives et hospitalières fondées plusieurs siècles auparavant par des missionnaires européens. Mais, privés de toute personnalité juridique, ils n’en sont plus que les gérants et ne peuvent acquérir des biens immobiliers, par achat ou héritage, employer du personnel, ester en justice, etc. Pour ces actes, il leur faut recourir à des fidèles laïcs qui agissent en leur nom propre.
C’est en 1906, sous le règne du sultan-calife Abdülhamid II, qu’a eu lieu la dernière construction d’une église, Saint-Antoine à Istanbul. Il n’y en a d’ailleurs aucune à Ankara, capitale du pays. Dans certains sanctuaires (Saint-Paul à Tarse, la Maison de Marie à Éphèse) transformés en musées payants sous Atatürk, la célébration de messes est soumise à autorisation de l’administration (5). En 2011 et 2013, deux anciennes églises grecques-orthodoxes dédiées à sainte Sophie, l’une à Trébizonde, l’autre à Nicée, qui avaient été converties en mosquées sous les Ottomans puis en musées sous Atatürk, ont été rouvertes au culte musulman.
« Nous existons et en même temps nous n’existons pas », constatait Mgr Luigi Padovese, vicaire apostolique d’Alexandrette, en 2010 peu avant son assassinat (6). Aucune des démarches entreprises par les papes depuis l’établissement de relations diplomatiques entre le Saint-Siège et la Turquie (1960) n’ont permis de réparer ces injustices. Dans un contexte où l’islamisme se conjugue avec le nationalisme exacerbé, comment s’étonner du développement d’un climat anti-chrétien qui s’est exprimé par une série d’humiliations, de pillages, d’agressions et d’assassinats, y compris contre des prêtres et des pasteurs, durant la première décennie du XXIe siècle (7) ?

Annie Laurent

(1) FigaroVox/Tribune, 20 novembre 2020.
(2) Les Juifs font aussi partie des « minorités protégées ».
(3) Églises du monde, n°92, 1996, p. 91.
(4) Agence Fides, 10 février 2020.
(5) Ce fut le cas en 1998 lors de la visite de Mgr Henri Brincard, évêque du Puy-en-Velay, pour jumeler son diocèse avec celui de Smyrne dont dépend Éphèse.
(6) Cité par A. Laurent,
Les chrétiens d’Orient vont-ils disparaître ?, Salvator, 2017, p. 116.
(7) Ibid., p. 117-121.

© LA NEF n°348 Juin 2022

À propos Annie Laurent

Spécialiste du Proche-Orient, des chrétiens d’Orient et de l’islam, elle est à l’origine de l’association Clarifier et est l’auteur notamment de L’Islam, pour tous ceux qui veulent en parler (mais ne le connaissent pas encore) (Artège, 2017), L’islam peut-il rendre l’homme heureux (Artège, 2012), Les chrétiens d’Orient vont-ils disparaître ? (Salvator, 2017). Elle collabore régulièrement à La Nef.