TRIBUNE LIBRE
Tandis que les agriculteurs français redoutent leur disparition, l’Allemagne se félicite de la ratification forcée du Mercosur par l’Union européenne. La crise agricole révèle ainsi un enjeu majeur de souveraineté, longtemps occulté, que le monde paysan ramène aujourd’hui au cœur du débat public.
Les mordus de football se souviennent de l’adage né après la défaite de l’équipe de Platini durant la fameuse nacht von Sevilla en 1982 : « Au final, c’est l’Allemagne qui gagne. » En politique, sous le régime de Maastricht, c’est la même logique. Avec les accords du Mercosur, on assiste à la mort programmée de l’agriculture française, sacrifiée au profit de l’industrie allemande. L’Allemagne de Merz jubile du fléchissement de l’Italie, des courbettes de la France et de l’absence de résistance réelle des nations atones. L’accord UE-Mercosur, négocié depuis 25 ans, a franchi une étape clé le 9 janvier 2026 : une majorité qualifiée d’États membres de l’UE (21 sur 27) a approuvé sa signature, malgré l’opposition de la France, de la Pologne, de l’Autriche, de l’Irlande et de la Hongrie. La Commission européenne a salué cela comme un « jalon majeur » pour la souveraineté stratégique européenne, avec une signature qui a eu lieu le 17 janvier au Paraguay.
Si l’Allemagne tire son épingle du jeu, si M. Merz a reconnu que cet accord était largement favorable à l’économie Allemagne, il s’agit bien là d’une offensive menée depuis des décennies contre la France avec la bénédiction active de ses propres gouvernants : de François Hollande, docile face à Angela Merkel, à Emmanuel Macron, dévot à Ursula von der Leyen. Une chaîne de soumissions qui remonte à François Mitterrand, premier à accepter, au nom de « l’Europe », l’abdication stratégique face à Helmut Kohl.
Pourquoi pointer le rôle de l’Allemagne dans la validation du Mercosur ? Parce que l’Union européenne, système technocratique inféodé au pouvoir bancaire, est l’extension de la puissance allemande – le quatrième empire. Aussi, la manœuvre institutionnelle est limpide : la Commission scinde l’accord entre une partie politique, vidée de toute substance et soumise aux parlements nationaux, et une partie commerciale ratifiée par le Parlement européen, que l’Allemagne contrôle de facto, de la droite à la gauche.
Les paysans deviennent la variable d’ajustement d’un processus qui dépasse nos politiciens. Emmanuel Macron gesticule devant un train déjà parti. On assiste au cocufiage du peuple français.
Le général de Gaulle avait raison de railler les incantations européennes – « L’Europe ! L’Europe ! L’Europe ! » Le fédéralisme décomplexé du macronisme, de Juppé à Glucksmann, ne masque plus l’incurie d’une union technocratique à 27 pays qui dissout les nations pour imposer une tyrannie bureaucratique. Robert Menasse l’a magistralement montré dans La Capitale : une élite cooptée, jamais élue, enfermée dans un vertige administratif. L’Union européenne est une Cacanie moderne, vouée à mal tourner.
Ce qui vaut pour l’agriculture vaut aussi pour l’énergie. En déléguant notre politique énergétique à Bruxelles, nous avons perdu l’avantage compétitif d’une énergie abondante et décarbonée. Comme l’a montré Fabien Bouglé pour l’électricité, la mainmise allemande sur les structures européennes a détruit méthodiquement les atouts français. Les agriculteurs dénoncent aujourd’hui la forêt de normes qui les asphyxie sans toujours en identifier la cause : l’Union utilisée comme instrument de puissance par l’Allemagne.
Privés de toute souveraineté réelle, nos responsables politiques sont réduits au rôle de gestionnaires, de notaires, de syndics de faillite. S’y ajoute le mépris d’une partie de l’élite pour le monde paysan, perçu comme un électorat superflu acquis au RN. Leur disparition allège, pense-t-on, le paysage. Comme Laurent Joffrin de Libération qui en avait eu un jour l’idée, on pourra toujours remplir les campagnes de migrants, une fois qu’il n’y aura plus de paysans. Les classes moyennes les y rejoindront car elles quitteront les métropoles mondialisées à cause de l’insécurité et des prix inabordables de l’immobilier.
Dans Sérotonine, Michel Houellebecq nous montre encore qu’il est un grand écrivain, parce qu’il a un coup d’avance. On voit des paysans, fusils à la main, monter pour crier leur colère mais devant qui ? contre qui ? Le responsable n’a pas de nom. C’est un système sans visage. Le fonctionnaire du ministère de l’agriculture, achève une note, sur les producteurs d’abricot du Roussillon, ces propos fictifs sont hallucinants de réalisme : « Dès que les accords de libre-échange avec les pays du Mercosur seront signés, il est évident que les producteurs d’abricots du Roussillon n’auront plus aucune chance. Le déferlement des abricots argentins est inéluctable, on peut d’ores et déjà considérer les producteurs d’abricots du Roussillon comme virtuellement morts. Il n’en restera pas un, pas un seul, même pas un survivant pour compter les cadavres. » En France, on a perdu 40 % de notre production d’abricots. Des projections indiquent que l’accord du Mercosur pourrait accélérer la disparition de 150 000 emplois agricoles en UE, dont une part significative en France. Ce qui arrive ces derniers temps est le plus grand plan social jamais appliqué dans notre pays.
L’Agenda 2030 et l’objectif de « zéro carbone » font de l’agriculture un ennemi désigné, présentée comme responsable d’une part massive des émissions mondiales, au point que certains responsables estiment impossible la neutralité carbone sans une transformation radicale – voire une élimination – du monde paysan. Derrière des objectifs climatiques jugés arbitraires se dessine, selon cette critique, un projet de concentration des terres et de marginalisation des petits exploitants, alors que de grands acteurs financiers accumulent le foncier agricole. Cette logique, assimilée à une planification idéologique rappelant les échecs soviétiques, ferait peser le risque d’une agriculture sans agriculteurs, d’une dépendance alimentaire accrue et d’un contrôle des populations au nom d’une écologie pilotée par des élites convaincues que l’humanité est en surnombre. Comme le reconnaît Dominique Chargé, président de la coopération agricole : « Un pays qui ne se nourrit plus lui-même est un pays qui a perdu sa compétitivité structurelle. » Le scénario jadis impensable est désormais plausible : la « ferme France » pourrait connaître en 2025 l’un de ses pires exercices, avec un basculement historique vers le déficit, une première depuis 1978.
L’Allemagne, ces dernières années, a commis une erreur : sa guerre indirecte contre la Russie et la perte de compétitivité industrielle liée à la coupure du gaz, décision largement dictée par Washington. Le patronat s’est tiré une balle dans le pied, il fallait le faire : bravo, remarquable coup ! Toutefois accords du Mercosur permettront alors à l’Allemagne de s’en sortir. Encore une fois. Ses exportations vers le Mercosur (automobile, machines, chimie) représentent déjà 4,3 milliards d’euros, et l’élimination des tarifs pourrait se traduire par une hausse globale de 39 % pour l’Union européenne – une dynamique dont Berlin serait le principal bénéficiaire. L’association automobile allemande (VDA) salue l’accord comme une « opportunité significative », évoquant jusqu’à 4 milliards d’euros d’économies en droits de douane.
Pendant que politiques et journalistes vantaient le « modèle allemand », le désastre s’installait. Le déficit commercial français face à l’excédent allemand ne relève ni du coût du travail ni d’une indiscipline sociale, mais de choix structurels divergents. Là où la France a abandonné toute politique industrielle cohérente, l’Allemagne a bâti un empire économique de proximité, étendant à l’agriculture une « délocalisation de proximité » rendue possible par l’Union.
Jusqu’où la France tombera-t-elle ? Au bout de presque neuf ans de macronisme, toute cette affaire participe encore un peu plus à notre déclassement dont on prend, enfin, la mesure. C’est un menu qui ne manque pas de sel ni de piment : inflation galopante, destruction de notre service publique, échec de l’éducation nationale, ingérence de McKinsey, collusion et conflit d’intérêts entre le privé et le public, sabotage de l’énergie, disparition de l’agriculture, abrutissement de notre service politique, matraque et gouvernance par la peur, dispersion de fleurons industriels, détricotage de notre diplomatie, injure faite à notre culture et notre histoire, flingage de nos PME, écrasement de la dépense publique, impasse politique, bordelisation des institutions, embrasement de l’insécurité, immigration incontrôlée, délitement de la concorde nationale. Feu le député Olivier Marleix faisait partie de ces honnêtes hommes politiques qui firent bien le travail et qui ont dénoncé, peut-être même au péril de leur vie, ceux qu’il nommait à juste titre les « liquidateurs ». Il est grand temps de retrouver notre souveraineté de tous ses domaines.
L’actualité fait que notre plume a l’impression de ne baigner que dans l’encre noire. Et pourtant, comme le rappelait dans une de ses édifiantes homélies, notre maître et ami, le Chanoine Gouyaud, l’homme a autant besoin d’esprit que de poésie. Revenons alors à nos poètes qui chantaient la France des campagnes, et dont le chant, qu’il fût de droite ou de gauche, donnait ses couleurs à notre pays. C’est Charles Peguy qui, dans Présentation de la Beauce à notre Dame de Chartes, en parle le mieux :
« Deux mille ans de labeur ont fait de cette terre
Un réservoir sans fin pour les âges nouveaux.
Mille ans de votre grâce ont fait de ces travaux
Un reposoir sans fin pour l’âme solitaire. »
Louis Aragon, dans Plus belle que les larmes, l’accompagne quand il parle de Reims et sa campagne :
« Pour la damnation des saints et des prophètes
Ses cheveux de Champagne ont l’odeur du pressoir. »
Mais c’est peut-être même un dénommé Gabriel Trarieux qui ravit pour finir notre curiosité de lettré avec ce poème tout simple, La mort du paysan :
Le paysan qui vient de mourir fut un sage.
Dès longtemps, son vieux corps était bien décrépit,
Quand il sentit la Mort l’inviter, sans dépit
Il se coucha, tournant vers le mur son visage.
Il n’a pas accueilli le prêtre et son message ;
À sa prière on fut lui quérir un épi
Du beau blé de l’an neuf ; alors il s’assoupit,
Le serrant dans sa main, sans parler davantage.
Il a serré si fort l’épi vert dans ses doigts
Qu’il a dû l’emporter dans son cercueil de bois…
Ô prodige ! la plante a germé dans la bière !
L’épi jaillit du sol, il est mûr, le voilà…
Le poing d’un mort tendant du blé vers la lumière,
Qui sait si le secret du monde n’est point-là ?
Nicolas Kinosky
© LA NEF, le 20 janvier 2026, exclusivité internet
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