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Thomas Carlyle, prophète de la question sociale

Virulent critique de la société nouvelle du XIXe siècle, Thomas Carlyle (1795-1881) occupe une place importante bien que méconnue dans l’histoire du christianisme social.

S’il est considéré comme un maître réaliste, malgré des personnages trop colorés pour être tout à fait vrais, c’est que Charles Dickens a le génie de l’atmosphère. Ses romans sont comme des décors dans lesquels on se promène ; aussi peut-on d’ici connaître quelle Angleterre fut la sienne, en entendre le bruit sourd des machines et en respirer les puantes fumées, en voir la saleté, la pauvreté et la maladie étalées dans les rues, et y croiser les fantômes humains produits à la chaîne par l’industrie triomphante d’alors. Dickens fut un joyeux exagérateur de tristes vérités – soit le pendant de cet autre génie excessif, furieusement sérieux celui-là, que fut Thomas Carlyle.

De l’idéalisme allemand à la critique sociale

Car la société nouvelle, si bien croquée par son ami Dickens, écœure Carlyle, qui lui est au fond si étranger. Né en 1795 dans la campagne écossaise d’un père maçon, élevé dans un presbytérianisme austère et destiné à devenir pasteur, revenu à la foi après un temps d’égarement dans la société édimbourgeoise, l’autodidacte Carlyle commence une carrière littéraire sur le tard, en se spécialisant dans les traductions et études de cette pensée idéaliste allemande qui l’a rendu à la religion. Pensée dont il tire une importante leçon : sous le voile des apparences, derrière le domaine des illusions se cache la nature authentique des choses, l’âme divine du monde que le prophète a pour tâche de révéler. Ce sera la morale de son premier texte, le Sartor Resartus, roman volcanique et un peu foutraque. Entre-temps, l’Écossais s’est installé dans les montagnes de Craigenputtock, où il mène une vie pauvre et retirée, ainsi qu’un mariage platonique avec Jane Welch. Honnête et droit comme un chêne, refusant salariat et hommages par peur des compromissions, c’est à son œuvre qu’il se consacre désormais corps et âme.

Débarqué à Londres à cause d’une disette, le « Sage de Chelsea » acquiert une réputation européenne grâce à son Histoire de la Révolution française (1837) – livre qu’il doit réécrire après que la bonne de John Stuart Mill, à qui il l’avait prêté, brûla le manuscrit. L’histoire le passionne, et il se fait bientôt le biographe remarqué des grands hommes (Oliver Cromwell et Frédéric II de Prusse). Mais il se révèle surtout un critique social de talent, s’en prenant à son siècle par tous les côtés et avec un style bien à lui. Son écriture est furieuse, radicale, prophétique, comme abreuvée par un certain mysticisme et qui, sarcasmes et jeux de mots aidant, entend par contrepoint moquer les prétentions ridicules du monde. Inspiré par la langue allemande, il est aussi un néologue hors pair (inventant des mots par la jonction de deux autres) et utilise partout les majuscules pour montrer quelles grandes forces s’affrontent dans notre drame quotidien. Son objectif principal : réveiller les âmes encroûtées par le matérialisme, et réexciter partout la ferveur pour Dieu.

Contre l’ère mécanique

Pour ce faire, Carlyle devait abattre bien des idoles, et il n’est pas une école, pas un mouvement, pas une mode qui ne soient passés sous ses fourches – à chaque fois au nom du Dieu chrétien, de tendance calviniste, sans que l’on sache parfaitement ce que recouvre sa théologie, d’où quelques positions hasardeuses (la plus tristement célèbre étant sa défense de l’esclavage). Dans Signes des temps (1829), il s’attaque à l’ère des machines qui remplacent les hommes, et montre qu’elle signe plus largement la victoire du principe mécanique, y compris dans les sphères intellectuelles ou morales de l’activité humaine. « Les hommes sont devenus mécaniques d’esprit, de cœur, aussi bien que de main. Ce n’est point à la perfection intérieure, mais aux combinaisons et aux arrangements extérieurs, aux institutions, aux constitutions, au mécanisme sous une forme ou sous une autre, que va leur espoir, leur effort. » On ne parle plus que d’organisations, de statistiques, de réformes, quand le ressort intérieur ne fait plus l’objet d’aucune considération. « Ce n’est plus la condition morale, religieuse, spirituelle du peuple qui est notre affaire, mais sa condition physique, pratique, économique, en tant qu’elle est réglée par les lois publiques. » Notre habileté mécanique, qui surpasse les autres siècles, a pour revers l’avilissement fatal de tout ce qui se rapporte à notre nature morale.

Œuvre de circonstance écrite en quatre semaines, Passé et présent (1843) s’en prend plus frontalement au scandale économique et social, qui voit quelques grandes fortunes s’ériger sur le dos des masses ouvrières. Mettant en parallèle cette misère avec la vie bonne et réglée d’un monastère du XIIe siècle, il veut prouver à son siècle, à tel point égaré par les apparences qu’il croit la Grande-Bretagne à la pointe du monde civilisé, combien les cathédrales d’hier valaient mieux, par leur haute tenue existentielle, que celles d’aujourd’hui. La faute à l’Utilitarisme, qui a permis le triomphe général de l’argent et la victoire temporelle de Mammon, en piétinant l’éminente dignité du pauvre et par-là les lois immuables de la justice divine. « L’Utilité benthamienne, c’est la vertu par Profit et Perte, réduisant le monde de Dieu à une morte et brute Machine à Vapeur, et l’infinie et céleste Âme de l’Homme à une sorte de Balance à Foin. » Les fabriques de coton tournent à plein régime, mais les dos de ses travailleurs sont nus. « Nous avons oublié que le paiement en espèces n’est pas l’unique relation entre êtres humains. » C’est qu’en se séparant de Dieu, l’homme a déplacé son besoin d’adoration sur la Matière. « Le centre de l’universelle gangrène sociale, c’est que l’homme a perdu son âme. » Et Carlyle de s’en prendre aux chimères modernes, comme la démocratie, nom donné à la confiscation du pouvoir par des ploutocrates dilettantes et menteurs, ou à la liberté moderne, qui a isolé l’homme de ses semblables pour le précipiter dans les abîmes. « Te voilà émancipé de tous les hommes, mais vis-à-vis de toi-même et du diable ? » On le voit, Carlyle n’a cessé de penser la question sociale en sa double dimension matérielle et spirituelle, ce qui rend ses enseignements d’autant plus essentiels pour notre temps, à l’heure du « pouvoir d’achat ».

Réveiller les âmes

Mais l’Écossais ne croit pas aux « pilules Morrison » qui prétendent d’un coup d’un seul guérir le corps social, comme on prend un médicament. Le mal, incrusté en profondeur, ne peut être résolu extérieurement. Cette idée est même absurde : « Étant donné un monde de fripons, produisez l’honnêteté à partir de leur action collective ! » Le visible étant le masque de l’invisible, c’est dans les sphères intérieures que le combat décisif se déroule. De l’ère mécanique, il faut retourner à l’ère dynamique, c’est-à-dire retrouver le levier de la puissance morale et le goût des vérités supérieures – l’Amour, le Bien, la Justice. « La seule réforme solide, quoique bien plus lente, est celle que chacun commence et accomplit sur soi-même. » Carlyle plaint les hommes mais les sait supérieurs à leur misère ; en chacun de nous gît quelque chose de plus noble. Réfutant tout fatalisme, il appelle donc au sursaut des âmes. « Ô mes frères, ce qu’il faut, c’est que nous ressuscitions en nous quelque âme et conscience, que nous échangions notre dilettantisme contre la sincérité, nos cœurs de pierre, inanimés, contre des cœurs de chair, vivants. » C’était par-là réhabiliter les volontés individuelles, dans un siècle qui livrait pieds et poings liés les foules au sens de l’histoire. Plutôt qu’aux solutions miracles, Carlyle croit aux miracles tout court, c’est-à-dire à la conversion.

Dans la grande révolution des cœurs qui ouvrira l’ère des Moralistes, Prêtres et Poètes, certains hommes seront précurseurs : ce sont les Héros (thème développé dans un curieux livre de 1841). Car pour être élevées et sauvées, les petites gens doivent être conduites par une Aristocratie de Talent, capable de déchirer le voile des faux-semblants pour guider les hommes « vers leur vrai bien dans cette vie, vers le portail du Bien infini dans une vie à venir ». À défaut de réformes sociales, Carlyle mise sur la charité et s’en remet à une forme de paternalisme, tendance aristotélico-chrétienne. Les capitaines d’industrie devront s’attacher leurs ouvriers et prendre soin de leur âme, ainsi la « chiennerie » deviendra une nouvelle « chevalerie » ; au parlementarisme succédera une « hérocratie », suscitée par Dieu pour conduire les « légions humaines » dans Son giron.

Rémi Carlu

Le seul ouvrage actuellement disponible en français de Thomas Carlyle est Passé et présent, Les Belles Lettres, 2023, 336 pages, 29 €.

© LA NEF n°384 Octobre 2025 mis en ligne le 6 mars 2026